Dépistage du cancer du sein, décision partagée et liens d’intérêt d’enseignants de médecine générale.

15 janvier 2020

Par Dr M.Gourmelon et Dr C.Bour, groupe Cancer Rose

Dr A.Rauss, médecin biostatisticien pharmaco-épidémiologiste

 

Suite à la parution d’un article dans la Revue d’Épidémiologie et de Santé Publique : « Information autour du dépistage organisé du cancer du sein. L’INCa et Cancer Rose répondent-ils aux critères des outils d’aide à la décision ? » nous avons procédé à la synthèse de cette étude dans laquelle nos supports d'information et nos publications étaient comparés à ceux de l'institution officielle en matière d'information en santé, à savoir l' INCa.[i]

 

En effet, il nous est apparu incompréhensible que les conclusions de cet article dans la seule revue d'épidémiologie et de santé publique qui existe en France soient en contradiction avec le contenu de l'article. Cette situation surprenante devait avoir une explication. Nous avons donc recherché des informations sur le premier auteur (le docteur Gocko) qui déclarait comme conflits d'intérêts son appartenance au groupe DEDICACES du CNGE (Collège National des Généralistes Enseignants).

Nous vous présentons ci-dessous les informations sur le groupe DEDICACES et les liens qui existent entre DEDICACES, le CNGE et l'INCa qui permettent de comprendre les contradictions trouvées.

 

Le groupe DEDICACES

 

 

DEDICACES signifie donc : DEcision partagée dans le cadre du DépIstage du CAnCEr du Sein en soins premiers ). La médecine générale est parfois qualifiée de « soins premiers ».

 

Ce groupe, destiné à construire un outil d'aide à la décision des femmes sur le dépistage du cancer du sein qui sera utilisé lors de consultations des médecins généralistes, a été présenté dans une vidéo de 12mn lors du congrès du CNGE à Tours en 2018[ii].

Nous avons demandé au Dr Cédric RAT qui intervient dans la vidéo et qui, à la fin de cette présentation de 2018 annonçait celle du congrès du CNGE 2019 de Nantes, de pouvoir prendre connaissance de la présentation faite à Nantes en novembre 2019. Nous n'avons reçu pour l'instant aucune réponse.

 

L' objectif de DEDICACES est :

 

Construire un outil d'aide à la décision pour le dépistage organisé du cancer du sein en France

Les choses sont clairement apparentes : il ne s'agit pas de construire un outil pour aider les femmes à prendre une décision éclairée vis à vis du dépistage, mais POUR QU’ELLES SE SOUMETTENT AU DÉPISTAGE.

Il s’agit bien de construire un outil au profit des médecins généralistes pour les aider à ce que les femmes qui les consultent, décident de se soumettre au dépistage organisé.

L’outil qui va être construit par le groupe DEDICACES n’est donc pas un outil d’aide à la décision éclairée comme annoncé mais un outil pour le développement du recours au dépistage.

Cette conclusion est renforcée par l’expression d’un objectif complémentaire :

Évaluer l’impact (de cet outil ndlr) sur le taux de participation au dépistage organisé.

Il nous paraît choquant que le collège d’enseignant en médecine générale (CNGE) s’engage ainsi par l’existence d’un groupe en son sein, vers la promotion du dépistage du cancer du sein par mammographie et cela en prétextant le recours à « la décision partagée » , en contradiction totale avec les conclusions de la consultation citoyenne de 2016, sur le sujet.[iii]

Quel intérêt a donc ce groupe à vouloir intensifier le dépistage du cancer du sein ?

Pourquoi engloutir des budgets pour développer le recours à une technique dont aujourd’hui toutes les études indépendantes vont dans le sens d’un manque de preuve de son intérêt ?

Pourquoi également un collège qui enseigne la médecine générale, se positionne-t-il ainsi si clairement pour le dépistage organisée du cancer du sein par mammographie ?

C'est tout bonnement scandaleux car il est difficile d'imaginer que des scientifiques aux yeux de la population et des futurs généralistes puissent promouvoir une pratique dont l'intérêt est plus que douteux pour les femmes, qu'ils sont censés aider pour leur santé.

Nous avons alors écrit au premier auteur, Mr le Dr Gocko à propos de son article pour lui soumettre nos critiques.

Celui-ci nous a répondu ne pas partager notre analyse de "déséquilibre inadmissible" entre nos supports et ceux de l'INCa.

Il affirme même « Notre article dit si je me souviens bien ….que leur dossier de presse ( celui de l’INCa ndlr) obtient un bon score contrairement à leur vidéo »

Les chiffres, qui parlent d'eux-mêmes, sont les suivants pour le dossier de presse (tableau 2)

(Notons que les auteurs de l'analyse eux-mêmes conviennent de ce que le dossier de presse de l'INCa obtient un bon score contrairement à sa vidéo, d'où le choix prioritaire du dossier presse).

Si à peine 1/3 des critères qui devraient être présents, moins de la moitié de critères incomplets est un « bon score » pour le Dr GOCKO, nous nous interrogeons sur ses critères d’un « mauvais score ».

La question d’un tel décalage dans nos interprétations nous a interpellés.

Ainsi nous avons recherché d'éventuels conflits d'intérêts qui pourraient expliquer une telle mauvaise foi devant des données aussi évidentes :

 

Conflit d’intérêt

 

La vidéo du congrès de Tours 2018 sur le groupe DEDICACES, nous informe que l'INCA finance ce projet jusqu'à la création de l'outil (11mn56 de la vidéo) (réf ii)

Ne cherchons pas plus loin:

Comment le Dr GOCKO dans un article sur la comparaison de la communication de l’INCa avec celle de Cancer-Rose pouvait-il avouer que l'organisme qui finance son groupe DEDICACES du CNGE fait moins bien qu’une association indépendante de quelques médecins ?

Le refus des auteurs d’analyser négativement les publications de l’INCa pourrait s’expliquer par les liens d'intérêts qu’ils entretiennent avec lui.

La confirmation de cette hypothèse tient sans doute dans le dernière phrase de l’article :

« Cette étude s’inscrit dans la perspective de la création d’un outil d’aide à la décision français dans le cadre du dépistage organisé du cancer du sein en collaboration avec l’INCa. »[iv]

Pour finir, il convient de ne pas oublier un point important de la mission de l’INCa : assurer le suivi du plan Cancer 2014/2019.[v]

Or l’action 1,6 p22 de ce plan Cancer présente clairement l'objectif d'augmenter le dépistage [vi]:

Le CNGE par l'intermédiaire de son groupe DEDICACES est donc bien dans une réponse aux soucis de l'INCa et nous sommes très loin de la « décision partagée en vue de participer au dépistage organisé du cancer du sein »

 

Conclusion

 

Le groupe DEDICACES agit donc en « renfort » des moyens de l’INCa pour « accroître » le recours au dépistage du cancer du sein par mammographie en construisant un outil en ce sens, au profit des médecins généralistes.

Il ne s’agit donc pas d’aider les femmes à décider pour elles-même.

Est-il éthique que le CNGE déploie toute « son énergie » pour développer le recours à un dépistage qui n’a toujours pas, aujourd’hui, apporté la preuve de son intérêt ?

Est-ce la mission d’une structure enseignante de médecine générale comme le CNGE de vouloir influencer le choix des femmes et cela quand les risques de ce dépistage sont de plus en plus identifiés?

Après un article qui ménage de façon très surprenante l’information de l’INCa sur le dépistage organisé du cancer du sein, il apparaît clairement que le CNGE s’engage pleinement dans l’instrumentalisation de l’information des femmes pour les inciter à se faire dépister.

 

 

[i] https://cancer-rose.fr/2020/01/02/david-contre-goliath-qui-informe-mieux-les-femmes-cancer-rose-ou-linca/

 

[ii]https://www.cnge.fr/congres/congres_annuel_du_cnge_tours_2018/cnge_2018_recherche_dedicaces_decision_partagee_da/

 

[iii] https://cancer-rose.fr/2016/12/15/nouvelles-du-front-premiere-manche/

 

[iv] https://www.e-cancer.fr/Institut-national-du-cancer/Appels-a-projets/Appels-a-projets-resultats/DEPREV2018

 

[v] https://www.e-cancer.fr/Institut-national-du-cancer/Qui-sommes-nous/Missions

 

[vi] https://www.e-cancer.fr/Expertises-et-publications/Catalogue-des-publications/Plan-Cancer-2014-2019