Arrêt du plus important essai clinique sur le dépistage du cancer du sein au Royaume Uni

https://www.bmj.com/content/370/bmj.m3337.full

Résumé C.Bour

27 août 2020

Un important essai de dépistage du cancer du sein au Royaume-Uni, appelée Age X trial[1]  vient d'être stoppé, plus exactement, l'inclusion et la randomisation de nouvelles participantes ne seront pas relancées.

AgeX est l’acronyme de l'essai inspiré et financé par le gouvernement britannique : il s'agit d'un essai contrôlé randomisé pour l'extension de la fourchette d'âge prévue par le NHS (Service de santé national britannique) dans le programme du dépistage du cancer du sein en Angleterre. L’essai étudie l'incidence et la mortalité du cancer du sein pour les différents groupes et vise à évaluer les risques et les bénéfices de prolonger le dépistage par mammographie du cancer du sein en dehors de la fourchette actuelle de 50 à 70 ans, en offrant une mammographie supplémentaire aux femmes âgées de 47 à 49 ans et jusqu’à 73 ans. Annoncé comme « probablement le plus grand essai contrôlé randomisé jamais entrepris dans le monde », AgeX a aléatoirement randomisé 4,4 millions de femmes jusqu'à présent, dans les groupes d’âge élargis. Normalement l'objectif était l'enrôlement au total de 6 millions de femmes dans l'essai afin d'en garantir la puissance statistique, pour pouvoir tirer des conclusions.

Cet essai, lors de sa mise en place dès 2014, avait déclenché une vive controverse scientifique sur des arguments à la fois de méthode mais aussi éthiques, les femmes incluses dans l'essai ignorant qu'elles en faisaient partie.

La fronde a été magistralement menée par le site HealthWatch UK sous la présidence de la professeure Susan Bewley, mais aussi avec l’auteure médicale Mitzi Blennerhassett, et la rédactrice scientifique indépendante Mandy Payne.[2] [3]

Nous en avons résumé tout l'enjeu ici[4], les auteures pointaient du doigt en tout premier lieu le manque de consentement éclairé des femmes participantes. Mais elles dénonçaient aussi le fait que le dépistage ne présente pas d'efficacité suffisamment probante mais en revanche peut nuire sans que les femmes connaissent bien tous ces risques, et que le nombre de mastectomies risquait d'augmenter avec l'inclusions de femmes, de plus non informées. Pour finir, Susan Bewley, Mandy Payne et Mitzi Blennerhassett demandaient à ce que le Comité National de Dépistage utilise des encadrés de haute qualité et des tableaux avec pictogrammes visuels pour s'assurer du consentement des patientes dans l'essai AgeX ainsi que dans tous les programmes de dépistage. Elles lançaient un appel aux enquêteurs et aux vérificateurs de toutes les données découlant d’AgeX, afin que soit utilisé le taux de décès "toutes causes confondues" comme résultat principal. Et enfin elles revendiquaient une enquête indépendante sur la qualité scientifique, les mécanismes de gouvernance et les questions éthiques à la suite de cet essai, afin de dégager de futures normes de haute qualité pour la conception et la conduite de futurs essais menés par le gouvernement.

L'interruption de l'essai

L’essai avait été interrompu au moment de la crise Covid-19 pour permettre au NHS[5] de faire face à la pandémie. Les chercheurs viennent d' annoncer que la randomisation ne reprendrait pas. Toutefois le suivi par voie électronique des dossiers courants se poursuivra tout au long de l'année 2020 et au-delà.

Le site web d’AgeX[6] explique : « À la suite de la suspension du dépistage systématique du cancer du sein dans l’ensemble du Royaume-Uni en mars 2020, en raison de la COVID-19 et de la surcharge importante et prolongée des services de dépistage du cancer du sein à laquelle il faut s’attendre au moment de la reprise du dépistage, les chercheurs d’AgeX ont décidé en mai 2020 que la randomisation dans AgeX devrait cesser de façon permanente. »


L’équipe de l’essai estime qu’un total de 4,4 millions au lieu des 6 millions prévue initialement suffiront, avec un suivi à long terme suffisant.

La contestation se poursuit, une enquête est demandée


Commentant l’essai, M.Blennerhassett a déclaré : « Ayant siégé à un comité local d’éthique de la recherche, j’ai été choquée que cet essai ait été approuvé. Lorsque j’ai soulevé des préoccupations, on n’a pas répondu à mes questions. On m’a simplement renvoyée au site web du Programme de Dépistage du cancer du sein du NHS, qui, à l’époque, ne contenait aucune information sur l’essai. »
S. Bewley a déclaré au BMJ : « Bien que la COVID-19 soit rendue responsable d’avoir mis fin à AgeX, cet essai ne se serait pas arrêté ainsi sans fanfare et prématurément, s’il avait répondu à une question de recherche nécessaire, examinée et financée par les pairs.

« Cet essai contrôlé randomisé le plus important de l’histoire a été critiqué pour ne pas avoir de plan statistique ni de surveillance au début, et pour avoir changé à plusieurs reprises le protocole, les nombres et les paramètres. Quatre millions de femmes ont déjà pris part à cette expérience humaine contraire à l’éthique, sans que leur compréhension ait été vérifiée et sans donner leur consentement explicite et éclairé. »


Susan Bewley a demandé une enquête indépendante « pour tirer les leçons de la recherche financée par le gouvernement, parrainée par l’Université d’Oxford et approuvée par l’Human Research Authority, qui a bafoué les droits des femmes pendant une décennie [...] Nous devons nous demander qui a approuvé cela et combien cela a coûté.»

Références


[1] http://www.agex.uk/

[2] https://www.healthwatch-uk.org/projects/breast-cancer-screening-age-extension/122-age-extension-trial-of-mammography-screening-part-5-april-2019.html

[3] Bewley S, Blennerhassett M, Payne M. Cost of extending the NHS breast screening age range in England. BMJ 2019;365:l1293. doi: 10.1136/bmj.l1293 pmid: 30971394

[4] https://cancer-rose.fr/2019/04/10/3924-2/

[5] National Health Service

[6] http://www.agex.uk/

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