Le cancer et l’abîme effrayant de la mort

L’arbre qui cache la forêt

Par Annette Lexa, 2016

Il est aisé de voir dans la frénésie de dépistage et l’explosion du recrutement des patients dans les essais cliniques un jeu de dupes qui sert avant tout l’industrie. Cependant, il est à peu près certain que la réalité est plus complexe et que cet angle d’analyse n’est pas le seul qui puisse expliquer cette situation, il n’en est qu’une conséquence et non la cause première.

II apparaît de plus en plus certain que le dépistage précoce tant promu dépiste sans discrimination les cancers de bon et de mauvais pronostic. Le problème est juste que les traitements qui suivent ne discriminent pas non plus. (« Nous allons vous guérir d’une maladie que vous n’avez pas encore » ,dit un médecin dans le documentaire de France 5, Au nom de tous les seins). Cela conduit à surtraiter un certain nombre de patients avec des nouveaux médicaments anticancéreux censément « innovants » extrêmement coûteux et pas plus efficaces que ceux existant déjà sur le marché et dont les effets indésirables graves (morts, second cancer) sont largement méconnus du grand public.

En terme de politiques publiques le cancer bénéficie de toutes les attentions, avec un tropisme certain pour les cancers féminins en partie du fait d’une clientèle captive et docile (voir sur ce même site « Le dépistage du cancer du sein, dernier avatar de la misogynie médicale »). Il est des maladies mortelles tout aussi graves telles que la sclérose en plaque, les maladies cardiovasculaires, le SIDA, le diabète qui ne bénéficient pas de la même attention que le cancer avec ses grand plans nationaux . Et ne parlons pas des maladies nosocomiales et iatrogènes. Il ne s’agit pas ici d’un silence du corps mais d’un silence sociétal voire d’une indifférence ou une sorte de fatalité difficilement explicable si l’on suppose que la vocation de l’Etat dans le domaine de la santé est de réduire la mortalité prématurée et augmenter l’espérance de vie de ses concitoyens.

A la différence des autres pathologies, même les plus graves et les plus mortelles, le cancer est traité à part comme s’il était « le diable, le prédateur invincible » . Car le cancer est plus qu’une maladie, il est un symbole d’une puissance extraordinaire.
Il a remplacé la peste du moyen âge, la tuberculose et la syphilis de nos ancêtres. Il représente le mal sournois, le tueur silencieux, il semble surgir sans cause évidente (sauf les cas avérés de cancers du fumeur) . Pour les experts, il demeure extrêmement difficile de prouver le lien de causalité entre une exposition à une substance et l’apparition d’un cancer, tant l’environnement , la génétique, semblent se mêler pour créer un terrain propice à son développement jusqu’au stade métastasique et à la mort.

La médecine ne dispose que depuis quelque décennies d’outils d’imagerie médicale lui permettant de confirmer le diagnostic. Avant on mourrait sans trop savoir de quoi. Désormais nous mourrons toujours mais nous savons de quoi et on annonce même avec une froideur technoscientifique sidérante le pronostic (« il ne vous reste que 6 mois à vivre » ) .

La médecine a fait de gros progrès en cancérologie, là n’est pas la question. Ce qui importe ici est de reconnaître que ces progrès ont peu impacté ce qu’on appelle pudiquement les cancers de mauvais pronostic (cancers du poumon, gliomes, sarcomes, leucémie aiguës, certains cancer de la peau.. ) . Alors, pourquoi continuons- nous à focaliser autant sur le « combat contre le cancer » tout azimut ? Il existe pourtant de nombreuses pathologies toutes aussi mortelles sur lesquelles nous pourrions faire des progrès énormes rien que par la prévention ou simplement en nous y intéressant plus au niveau de la recherche et de grand plans nationaux.

L’effroi du néant de la mort

Le cancer cristallise collectivement toutes nos pensées et tabous sur la mort. Or nos sociétés ont « tué » la mort en tuant Dieu. L’existentialisme, l’athéisme (avec la laïcité , devenue religion d’État en France) sont devenues philosophies modernes, marqueurs de progrès et allant dans la sens de l’Histoire.

Dans une vision matérialiste, quand nous considérons qu’il n’y a rien après la mort, cette mort ayant perdu toute signification ; il ne nous reste que le combat contre cette « injustice » absolue. Et le combat contre le cancer est devenu le dernier combat eschatologique (concernant l’ultime destinée du genre humain) des croisés postmodernes dans une société ayant perdu tout projet et tout sens commun.

Il existe même des courants de pensées post-humanistes qui promettent la disparition de la mort (clonage, congélation, transfert de la pensée de cerveau à disque dur…).

La discussion autour de la mort se réduit donc désormais au « droit à » et non aux questions existentielles sur le sens de la mort, qu’il soit individuel ou collectif. L’individu, l’Homme nouveau, forcément émancipé, est censé être renvoyé à lui-même au nom de ses convictions personnelles sur la mort. Et l’individu n’a pas forcément acquis les outils psychiques lui permettant de relever ce défi personnel. Il est seul et il a peur, très peur et où qu’il se tourne, il ne trouve plus de réponse satisfaisante . S’il trouve une religion lui offrant une chemin de vie clé en main , il signe parfois sans hésiter. A-t-il raison ? A-t-il tort ? En tout cas, on ne peut pas trop lui en vouloir devant le vide sidéral.

Dans une toute autre vision, que nous appellerons « spirituelle » (et non pas religieuse) de l’existence, la mort est un passage et cette conviction profonde se vit de manière sereine, calme, avec beaucoup moins d’angoisse. Elle crée un autre rapport de confiance par rapport à la vie et la mort. On peut ressentir du chagrin de ne plus voir ceux que nous aimons bien sûr mais on a la conviction que quelque chose de nous même survit au-delà de la disparition de notre corps et de notre moi et l’on y attache une extrême importance morale par exemple. C’est une vision à 360° de la Vie de la naissance à la mort.

Aujourd’hui la terreur, l’effroi n’est plus devant le Jugement dernier, comme nos ancêtres depuis le Moyen Age jusqu’au XIXe siècle, mais devant le vide, le néant de la mort : les enterrements contemporains en sont le résultat (absence de rites, bricolage…). C’est une situation inédite lorsque l’on sait que les rituels d’inhumation, les premières sépultures remontent à 100 000 ans et sont les premiers marqueurs de civilisation (même Néanderthal enterrait ses morts).

Affirmer que la mort n’est rien comme Epicure n’est pas vrai collectivement. Individuellement et collectivement c’est la pierre d’achoppement de toute vie humaine sur Terre depuis que l’Homme a pris conscience de sa propre mort. Tant que nos sociétés n’auront pas transcendé ce drame qu’est devenu la mort dans les sociétés contemporaines, nous ne pourrons pas sortir de cette individualisme adolescent qui veut tout tout de suite et surtout ne pas mourir. Il n’y aura pas de retour en arrière (avec le retour des religions traditionnelles en l’état) mais il faudra que nos sociétés englobent et transcendent les grandes religions monothéistes et les autres visions du monde transmises par les peuples premiers.

Si nous sommes en mesure de poser ce constat, nous n’avons pas de réponse collective à ce jour, chacun étant renvoyé à lui même devant cette question existentielle vertigineuse. La mort est devenu une affaire personnelle à laquelle la société tente de répondre comme elle le peut. Et le dépistage frénétique des cancers est une réponse sociétale technocratique et économique pour calmer la peur de la mort.

La biomédecine est encore une médecine de combat qui fonctionne sur des prémisses guerrières, « masculines » . Le prix exorbitant des anticancéreux, les grands plans cancer et leur lots d’actions « innovantes » teintées de velléités totalitaires devenant parfois ridicules à force d’obstination dans la réalité de la mort, procèdent de cette vision du monde.

Les dérapages du dépistage obsessionnel visant à traquer chez tous et par tous les moyens de l’imagerie médicale la moindre cellule prétendument cancéreuse pour la « combattre » ; sont le résultat de la domination du petit moi de l’individu possessif, qui veut tout maîtriser, angoissé de la mort qu’il ne peut pas maîtriser. Pire, comme des adolescents immatures, nous avons enrobé ce « combat contre le cancer » trop guerrier, trop viril , dans une dégoulinante guimauve rose émotionnelle et régressive, visant à masquer le manque de préparation des individus face à la mort, leurs occupations quotidiennes les ayant totalement exemptés d’avoir à réfléchir sur le sens de leur vie et de leur mort.

Nos vies, notre lointaine filiation depuis nos ancêtres de Cro-Magnon, les défis qui attendent l’humanité de demain sur une planète qui atteindra bientôt 10 milliards d’individus, méritent mieux que cela. Si au lieu de se replier sur soi et se laisser prendre en charge par un État paternaliste et d’une économie monopolistique, ; chacun d’entre nous se met à retrouver le sens de sa vie , le courage de vivre, le bon sens face aux destins individuels et collectifs, nos sociétés occidentales sortiront grandies et sauront remettre du sens face à la mort. Sinon, ce sont des scenarios tels que Le meilleur des Monde qui nous attend. Nous avons encore le choix, à nous de choisir aujourd’hui et sans attendre.

Guide biblio : Bertrand VERGELY , Entretien au bord de la mort , 2015

ANNETTE LEXA , Docteur en Toxicologie
8 MARS 2016

A propos du plan cancer 2014-2019

Par Dr Bour

En ce temps béni de l’an 2016 où les vocables « concertation citoyenne », « démocratie sanitaire », « information éclairée », « usager impliqué » sont à la mode, est sorti aussi le plan Cancer 2014-2019.

 

Ayant été cordialement invitée à participer à deux tables rondes lors de la concertation citoyenne, ce dont je peux témoigner, c’est que la remise en question du dépistage du cancer du sein, pourtant l’objet d’une âpre controverse, n’est nullement à l’ordre du jour. La concertation n'était encore pas achevée et le rapport final du comité d'orientation pas encore sorti (publié octobre 2016) que la tonalité générale était déjà bien actée dans l’énoncé du plan cancer. Il s’agit bien de faciliter l’accès au dépistage et de l’améliorer, le dépistage étant ainsi entériné de facto au mépris de l’avis du panel et du rapport final. Si le rapport final était allé dans le sens de ce que désiraient les pouvoirs publics, il eut été amplement diffusé. Mais, prônant l'arrêt du dépistage, il a bien failli servir de cale-chaise d’un des bureaux ministériels, et n'a dû sa publication, pas très bruyante, qu'à l'acharnement des membres du comité d'orientation, puis des relais médiatiques ensuite, et de blogs et sites comme le nôtre, entre autres.

 

Examinons à présent, dans ce plan cancer, les points particuliers concernant le dépistage du cancer du sein :

 

1- page 54/55 :

« Axe 1. Guérir plus de personnes malades 

 

Favoriser des diagnostics plus précoces .

Mettre en place des formations-actions régionales de femmes relais pour relayer la sensibilisation au dépistage des cancers (dépistage organisé du cancer du sein) en direction des  femmes en précarité (partenariat avec IREPS2 ) (Picardie) »

 

Justement la notion même du « diagnostic précoce », c’est ce qui est remis en question dans l’épineux problème du surdiagnostic, c’est donc volontairement qu’on fait ici comme si cela n’existait pas, en persistant sur la nécessité de détecter de plus en plus tôt, alors que c’est un des éléments de la contestation précisément.

 

« Formations-actions » ???? Encore un élément de la novlangue chère à nos technocrates ; ça fait dynamique, punchy..

Si cela doit se traduire par la mise en place de cette manière de comités de femmes « sensibilisées », donc prônant le dépistage à l’instar des comités féminins chapeautés par la Fédération des Comités de Femmes, parrainés par l’INCA (et aussi par les détaillants en lingerie), qui ne servent à rien sauf à publier de fausses informations (cf ; leur site), si c’est cela , alors l’enfer est vraiment pavé de bonnes intentions.  Le problème c’est qu’on ne trouve pas un mot sur un éventuel concept d’information loyale, pas d’explication des surdiagnostic et des surtraitements, des inconvénients du dépistage qui sont pourtant le véritable talon d’Achille du dispositif. Ces « cycles d’information aux populations défavorisées afin de sensibiliser au dépistage » comporteront-ils aussi une sensibilisation aux effets délétères qui l’accompagnent ? Rien sur le sujet…

Le dépistage organisé du cancer du sein n’a jamais permis l’égalité des soins, parce que ces populations défavorisées craignent l’accroissement de leur précarisation, la perte de leur emploi, la fragilisation de leurs conditions de vie du fait de la maladie. Les groupes de « sensibilisation-information-action » pousseront-ils la loyauté envers ces femmes précarisées pour ne rien leur cacher des tenants et aboutissants du dépistage ? Du risque d’être surmédicalisées et entraînées abusivement dans un parcours de soins ? D’être malades à cause de lésions qui pouvaient être ignorées ? Leur dira-t on tout cela lors de la « sensibilisation » ?

 

Mais que dis-je ! Foin de précarité puisqu’il est prévu de « favoriser l’accès au dépistage des femmes les plus éloignées du dépistage en organisant la prise en charge des frais de transport pour une mammographie à Cayenne (Guyane) et lutter contre les inégalités d’accès et de recours (Martinique). »
Pour les autres (Guadeloupe, Réunion, Lot et Garonne, Creuse ??), bah tant pis, elles n’avaient qu’à vivre en Martinique.

 

-« Réaliser des états des lieux de l'accès au dépistage organisé du cancer du sein des personnes handicapées dans les établissements sociaux et médico-sociaux (Franche-Comté). »

Les femmes valides étant déjà pour la moitié récalcitrantes au dépistage, il faut l’élargir à une autre clientèle, celle de ces captives d’un handicap physique et /ou mental, captives aussi des centres desquels elles dépendent, et qui ne pourront guère opposer de résistance. On essaie d’imaginer la pertinence de découvrir chez ces personnes fragiles le cancer in situ ou le carcinome micro-invasif, ensuite l’annonce de la maladie,  l’information sur les soins qu’on lui infligera et pour finir le parcours de soin dans lequel elle sera engagée pour améliorer….sa qualité de vie ??  La perte de chance de ces femmes est-elle vraiment dans l’omission d’une petite lésion qui ne mettra jamais en danger sa vie, tout simplement déjà parce que la longévité de certaines est réduite du fait de leur handicap ? Le cynisme n’a pas de limite puisqu’il s’agira aussi de « réaliser des actions de sensibilisation adaptées aux personnes en situation de handicap au sein des Comités locaux d’accompagnement aux dépistages (CLAD) (Nord-Pas-de-Calais) », autrement dit il s’agira bien sûr d’actions d’incitation à des personnes qui pour certaines, entravées par le handicap, ne poseront pas beaucoup de questions..

 

-Enfin « faciliter l’accès au dépistage des personnes détenues en sensibilisant les équipes des Unités de consultations et de soins ambulatoires (Océan Indien) ». Encore des captives….

Alors à la Réunion, si les femmes désirent bénéficier d’un accès plus facile par la prise en charge de leurs frais de transport (voir plus haut), le mieux, c’est qu’elles se fassent incarcérer.

 

L’INCA n’est pas en reste des «actions «, puisqu’il est question d’ «  Accroître l’efficacité des programmes de dépistage organisé du cancer du sein », on persiste, et on signe !

2- Pages 72 et 74:

«  l’objectif d’un taux de couverture du dépistage organisé ou spontané du cancer du sein des femmes de 50-74 ans de 75% au 31/12/2018 « 

« accroître l’efficacité des programmes de dépistage organisé du cancer du sein »,

En avant toutes, et marchons droit dans le mur puisque si l’on en croit les toutes dernières études parues (étude Harding https://www.cancer-rose.fr/analyse-etude-jama/) l’accroissement de la participation des femmes au dépistage de 10% augmente la détection des petites lésions de 16% sans aucun changement sur la mortalité, sans amélioration de la survie. Là non plus, toujours pas question d’information sur le surdiagnostic qui découlera mécaniquement de l’augmentation du taux de participation…

 

3-Page 75 : «  encadrer et limiter les pratiques (de dépistage individuel) dont l’efficacité n’est pas avérée voire délétère. »

On ne se rend même pas compte du caractère scandaleux et stalinien de cette phrase : c’est partir d’un pré-requis du caractère anodin du dépistage organisé, et en plus faire fi du droit au libre choix des femmes.

Qu’on informe correctement de toutes les données du dépistage, le pour, le contre, celui qui est organisé et celui qui est non-organisé (individuel), mais qu’on laisse les femmes décider elles-mêmes de ce qu’elles veulent, quand elles le veulent, de la façon dont elles veulent, avec qui et quoi elles le veulent !

Page 75 toujours, on nous parle de " démarches innovantes, ciblées et géolocalisées sur le web afin de toucher très directement les personnes concernées par les dépistages, notamment celles y ayant peu recours”.

Alors là on atteint des sommets, on ne sait toujours pas faire de l’information correcte, on ne voit toujours pas clair dans l’utilité et la nocivité potentielle du dépistage qu’on songe déjà à l’appli Androïd pour ne surtout pas oublier la date de son mammotest, ou peut-être à la puce implantable pour géolocaliser les heureuses bénéficaires et surtout faire en sorte qu’elles viennent bien se présenter. Brave new world…

 

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CONCLUSION :

Ce plan cancer 2014-2019, qui n’aborde que le côté technocratique du dispositif et anticipe dans ses termes ce que les hautes instances ont envie de promouvoir, confirme que tout est décidé d’ores et déjà, au mépris des alertes, au mépris de l’information sur les doutes à laquelle la population féminine a droit.

 

 

 

Chimiothérapies anticancéreuses : un marché de dupes

Chimiothérapies anticancéreuses : un marché de dupes

ANNETTE LEXA , Docteur en Toxicologie

8 MARS 2016

A priori, si l’on en croit les messages officiels diffusés dans le plan national cancer 2014-2019 (1), nous assistons à de véritablement progrès dans le domaine des thérapies anticancéreuses et la société (via les associations de patients) est prête à permettre à tout un chacun – au nom de la sacrosainte « égalité des chances » - de pouvoir disposer des meilleurs traitements, en particulier expérimentaux. Dans le cas contraire, la société et les associations de patients considère même que cela s’apparenterait à une « perte de chance ».

Face à l’essor de la chimiothérapie orale, le plan national cancer 2014-2019 – qui est muet sur l’origine de cet essor - donne une grande importance (bien plus qu’à la prévention) à l’amélioration de la «  compliance (adhésion au traitement ) et à la gestion des événements indésirables » des nouvelles thérapeutiques anticancéreuses « innovantes » .

Le terme « compliance » (page 16 du rapport) donne froid dans le dos et en dit long sur la nécessité gestionnaire de les faire accepter coûte que coûte au corps et au psychisme des patients rétifs en « sécurisant » leur « parcours » de soin.

Nous assistons en effet depuis 10-15 ans à un empressement quasi frénétique à mettre sur le marché de nouvelles molécules anticancéreuses. Parallèlement le prix de ces nouvelles molécules explose. Les patients sont quasiment contraints de se voir enrôler dans des essais thérapeutiques. Ce que les patients ignorent, c’est qu’il n’y a pas de corrélation entre le prix, le coût de mise sur le marché et l’efficacité en terme de taux de survie. De plus, ces nouvelles molécules ne font pas l’objet d’une grande rigueur en matière d’essais cliniques ni de recherche de la preuve de leur efficacité. Leur efficacité - si elle existe - est purement statistique et c’est l’uniformisation des traitements qui prévaut par type de cancer et non par type de patient. Une lecture attentive des articles scientifiques parus sur ce sujet ces dernières années laisse même entendre qu’il est plus important de les mettre sur le marché que de s’assurer de leur efficacité et de leur sécurité (3). Ces médicaments bénéficient d’une procédure accélérée de mise sur le marché. Pourtant, il est prouvé que ces médicaments mis prématurément sur le marché ont plus d’effets indésirables graves que ceux mis sur le marché de manière plus rigoureuse. Pire, une fois la molécule mise sur le marché (comme le bevacizumab), il est difficile de les retirer du marché.

Aux USA, sur les 71 molécules approuvées par la FDA (Food and Drug Administration) entre 2002 et 2014 , l’amélioration de la survie, tous cancers confondus, est de 2 mois (5). En ce qui concerne les tumeurs solides, une revue de l’EMA (Agence Européenne du médicament) atteste d’une amélioration de 1,5 mois (3) .

Actuellement, en Europe et aux USA , les agence de régulation acceptent des essais non randomisés, des essais sans témoin, des protocoles biaisés, des essais en phase III alors que la phase II n’était pas convaincante et elles ferment les yeux sur la qualité des publications de ces essais. Pire, elles acceptent comme preuve d’ « efficacité » des nouvelles molécules « innovantes » des « surrogate end points » , mesures de sous-paramètres biochimiques, moins coûteux à mettre à en œuvre, et venus se substituer au seul critère qui devrait prévaloir en oncologie, la survie comme critère d’efficacité. Peu importe que vous mourriez dans 10 jours, l’oncologue regardera avec satisfaction vos biomarqueurs remonter.

Le ciel s’assombrit encore un peu plus lorsque l’on apprend (9) qu’un grave retour en arrière est annoncé dans la nouvelle loi de santé aux USA (21st Century Cures Act) dont l’objectif avoué est de rentabiliser au mieux les investissements en réduisant le temps et le nombre de patients des essais cliniques voire de supprimer tout essai clinique pour le remplacer par des « surrogate end point » ( sous-paramètres biochimiques) , des études in vitro et in silico. Les USA ouvrent la voie d’une régression d’autant plus grave qu’actuellement, aux USA, un tiers de médicaments sont approuvés après des essais de moins de 6 mois et que le nombre moyen de patients est de 760. Les négociations en sous-main autour du futur traité transatlantique rendent ce scenario de plus en plus probable en ce qui nous concerne.

Aux USA, un certains nombre d’experts en oncologie pensent même que la ligne rouge morale entre profits raisonnables et bénéfices a été dépassée 3, 6. D’une part parce que les plus pauvres ne peuvent se permettre de payer, n’ayant plus assurance médicale (un traitement de cancer coûte à l’assuré environ 20000 à 30 000 $). En France, les coûts sont les mêmes mais nous ne nous en rendons pas compte car nous sommes tous couverts par une assurance maladie et un remboursement optimal.

En matière de « combat contre le cancer », il est important de rappeler aussi que 85% de la recherche est publique donc financée par le contribuable et les dons, le marché oligopolistique (qui a trait à l'oligopole, marché caractérisé par un petit nombre de vendeurs face à un grand nombre d'acheteurs ) de ces entreprises pharmaceutiques ne dépensant que 1.5% de ses revenus à cette recherche, entre 5 à 13% pour les essais cliniques et entre 20 à 45% en marketing.

Après cette petite mise au point, on a une lecture toute différente du dernier plan cancer 2014-2019 : l’explosion du recrutement de patients dans les essais cliniques de phase précoce de médicaments « innovants » (ont-ils d’ailleurs réellement le choix ?), la participation financière publique à cette marche forcée saluée comme il se doit, laissent un étrange goût amer : est-ce la santé des patients ou le marché qui prime? Non seulement on ment aux patients mais cela dessert gravement et les patients et la recherche. Ne serait ce que pour leur sécurité, les patients et les médecins doivent exiger une plus grande rigueur. Il en va aussi de l’équilibre budgétaire de la santé. Enfin il est permis de se demander si les agences de santé sont au service de l'intérêt des patients ou de celle des laboratoires : à la lumière de la nomination du Pr Anne Busyn à la tête de la Haute Autorité de Santé, on peut raisonnablement s’interroger 7 8. Les agences de santé devraient retrouver leur vocation première qui est d’assurer la protection du public et elles lui devraient une information claire et transparente.

BIBLIOGRAPHIE

1. Plan Cancer 2014-2019 , 2E RAPPORT AU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE , Février 2016

2. Au nom de tous les seins, documentaire France 5

3. Light D.W., Lexchin J., Editorials, Why do cancer drugs get such an easy ride? Rushed approvals result in a poor deal for both patients and cancer research , BMJ 2015;350:h2068

4. Prasad V et coll., The Strength of Association Between Surrogate End Points and Survival in Oncology: A Systematic Review of Trial-Level Meta-analyses. JAMA Intern Med. 2015 Aug;175(8):1389-98

5.Fojo T, Mailankody S, Lo A. Unintended consequences of expensive cancer therapeutics

- the pursuit of marginal indications and a me-too mentality that stifles innovation and

creativity, JAMA Otolaryngol Head Neck Surg 2014;140:1225-36.

6. Hagop Kantarjian et coll., High Cancer Drug Prices in the United States: Reasons and Proposed Solutions J Oncol Pract 2014 Jul 6;10(4):e208-11.

7. Les petits arrangements de la nouvelle présidente de la Haute autorité de santé (7 mars 2016) https://www.mediapart.fr/journal/france/070316/les-petits-arrangements-de-la-nouvelle-presidente-de-la-haute-autorite-de-sante

8. Le professeur Agnès Buzyn nommée Directeur de la HAS. La victoire de big onco (8 mars 2016) http://docteurdu16.blogspot.fr/2016/03/le-professeur-agnes-buzyn-nommee.html

9. Avorn J and Kesselheim A.S., The 21st Century Cures Act — Will It Take Us Back in Time? N Engl J Med 2015; 372:2473-2475

Le dépistage du cancer du sein, dernier avatar de la misogynie médicale

ANNETTE LEXA - 21 Août 2015

 Le dépistage du cancer du sein, dernier avatar de la misogynie médicale

 

L’intérêt du dépistage dans cancer du sein n’est pas scientifiquement prouvé

 

Le dépistage du cancer du sein semble une évidence pour les femmes et nous avons tous été bercées de ces « évidences » :  le cancer du sein serait  la première cause de mortalité chez la femme (ici), le cancer est une horrible maladie qui nous menace toutes, plus un cancer est détecté tôt, plus on guérit, le dépistage permet de détecter de petits cancers qu’on peut soigner , si on s’y prend tôt on aura moins d’ablations mutilantes .

Or contrairement à ce qui est affirmé partout, et même sur les sites institutionnels lorsqu’ils entendent promouvoir le DOCS (dépistage organisé du cancer du sein),  les femmes meurent bien plus en France de maladies cardio vasculaires1. Si la mortalité par cancer du sein a légèrement baissé (passant de 4% à 3%),  les mortalités par cancers du côlon et du poumon n’ont pas changé durant cette même période[1] . Cette petite baisse est due principalement aux fait que les femmes sont devenues plus attentives et mieux informées et que les traitements chirurgicaux et radiothérapiques ont fait de gros progrès.

Depuis 2009, une controverse scientifique (ici, ici, ici, ici)  s’est développée autour de la balance bénéfice/risque du dépistage du cancer du sein, présenté comme l’examen de choix censé réduire cette mortalité. Cette controverse est née de vastes études épidémiologiques dans différents pays occidentaux (pas en France où l’épidémiologie est une science politiquement incorrecte à éviter). Cette polémique enfle actuellement avec cette récente étude américaine (ici) qui démontre de plus magistralement que le dépistage précoce non seulement n’a pas fait baisser la mortalité devenue stable, mais qu’il n’a pas fait baisser les ablations du sein.

 

On continue de vanter les ‘atouts’ du dépistage avec sa double lecture en cas de résultat négatif qui serait le top du top de la rigueur scientifique alors que personne ne semble s’interroger  sur cette simple question de bon sens : « pourquoi pas de double lecture en cas de résultat positif ? » . Quelle confiance arrogante et asymétrique dans la lecture infaillible du spécialiste ! Le risque de faux positifs (faux cancers) avec ses prescriptions lourdes et invalidantes et le risque de faux négatifs (avec la découverte récurrente par les femmes elles-mêmes des fameux « cancers de l’intervalle » entre 2 examens) sont systématiquement sous-estimés. Et pour finir, le risque de développer un cancer par excès d’examens et de radiothérapies (ici) est très certainement sous-estimé alors que de récents travaux (ici) devraient au contraire inciter à la plus grande prudence avec les femmes radiosensibles .

Mais, manifestement, le sacro saint principe de précaution – surtout lorsque la balance bénéfice risque n’est pas prouvée - est bien plus scrupuleusement appliqué pour les poulets, les steacks ou les céréales que pour le corps des femmes bien portantes (voire aussi la prise de la pilule, le traitement hormonal de la ménopause, les prothèses mammaires, les césariennes, les tampons périodiques, etc.)

 

Des techniques de manipulation pour imposer le dépistage à une clientèle féminine docile et captive.

 

Mais, alors, pourquoi assistons-nous depuis des années à cette véritable opération militaire de recrutement national quasi-stalinien[2] des femmes jusqu’au fond des campagnes les plus reculées et par tous les moyens ?  Médecins, Institutions, associations, politiques, tous enrôlés pour la Grande Cause Nationale avec l’objectif chiffré de porter le recrutement idéalement à 70 voire 80%.  On va jusqu’à user de « mammobiles » arpentant le département de l’Hérault dans ces villages les plus reculés pour vaincre les « réticences » des femmes « vulnérables » et « ayant une mauvaise image de soi» (je n’invente rien, allez lire ici)  et proposer gratuitement un examen « utile » aux femmes dès 40 ans).

 

Tous les ans, nous avons droit  à la supercherie de la campagne Octobre rose  avec  le déferlement de messages indécents, manipulateurs, culpabilisants, infantilisants, pour toucher les femmes par l’émotionnel censé être leur vecteur principal de communication et visant à les transformer toutes en bécassines cancéreuses qui s’ignorent. Quitte à broyer au passage des vies individuelles, des intimités, des sexualités épanouies,  détruire des couples et des familles (un surtraitement de cancer n’est pas une épreuve banale sans risque, c’est un drame personnel) et à laisser des femmes dans des difficultés financières insurmontables car définitivement étiquetées  ex-cancéreuses (perte d’emploi, assurances…). On va déployer des trésors d’imagination pour améliorer l’image de soi des femmes en bonne santé  qu’il s’agit de recruter par tous les moyens. Mais cela ne semble plus vraiment être une priorité pour une ex-cancéreuse de plus de 50 ans qui doit s’estimer encore heureuse d’être encore en vie.

 

Vous me direz que les hommes ont aussi leur Movember pour « lutter contre le cancer de la prostate ». La campagne de dépistage par dosage du PSA dans le sang a été un échec et son intérêt a vite été remis en question . Il est vrai que les hommes (dont les médecins) tenant à leur virilité plus que tout, ont vite compris le risque de surdiagnostic et de surtraitement avec son lot d’impuissance et d’incontinence…. pas touche à ma virilité .

 

Le contrôle du corps des femmes par la médecine: une longue histoire

 

Je répondrai que cet acharnement à contrôler le corps des femmes n’est pas nouveau dans la médecine française :

 

- Le XIXe siècle vit l’invention de l’hystérie de Charcot, toute féminine, devenue névrose sexuelle des femmes censées être privées de pénis avec Freud.

André Brouillet, Le Dr Charcot à la SalpêtrièreAndré Brouillet, le Dr Charcot à la Salpêtrière

- Dans le but louable pour lutter contre la syphilis, l’hygiénisme pasteurien conduisit au contrôle des prostituées captives des maisons closes qui devaient subir mensuellement des visites médicales dégradantes que n’eurent jamais à subir les clients pourtant eux-mêmes tout aussi vecteurs (de la transmission) de la bactérie .

 

La visite médicale , Toulouse Lautrec

 

- Le contrôle des accouchements par les hommes dès le début du XIXe siècle se traduisit par une hécatombe de mortalités en couche causées par l’orgueil excessif des médecins à l’hôpital qui s’étaient appropriés l’accouchement des femmes. Cette hécatombe a perduré jusque dans les années 1930. Alors que 80% des grossesses sont normales, nous avons ensuite assisté à la médicalisation croissante de la grossesse et de l’accouchement, dont le caractère anxiogène, froid et déshumanisé n’a pas échappé à toute femme ayant vécu cet évènement. A quoi s’est ajouté une obsession de la gestion et de la normalisation de cet acte naturel avec son lot d’épisiotomies, péridurales, césariennes. Signalons que cette hypertechnicisation médicale ne s’est pas accompagnée d’une diminution de la mortalité maternelle en France[3] .

 

- L’invention de la « pilule » à visée contraceptive orale destinée aux femmes (pourquoi pas aux hommes ?) est devenue le symbole d’émancipation féminine, de libération sexuelle. Pourtant, depuis 4 décennies, le corps médical minimise et sous-informe les femmes des effets secondaires de ce médicament pris par des femmes non malades. Pourtant ce médicament est un véritable perturbateur endocrinien classé cancérogène du groupe 1 (cancérogène certain) par l’IARC en 2012. La liste des effets indésirables dont les femmes acceptent docilement le risque est long comme un poème à la Prévert :  prise de poids, cellulite, acné,  maux de tête, dépression, baisse de libido, problèmes veineux et thrombo-emboliques mortels, légère augmentation de cancers du sein et de l’utérus, etc.  Pourtant aucune féministe, passé l’euphorie des années 70-80, n’a paru voir la violence symbolique de cette médicalisation des corps et de la sexualité des femmes, ce que nous avons de plus intime en fait.  Dans une asymétrie relationnelle terrible, les hommes ont ainsi pu disposer de manière dé-responsabilisée du corps des femmes et de très jeunes filles emmenées par leur propres mères, et se pliant régulièrement à la visite médicale chez « leur» gynécologue exigeant pour les plus scrupuleux d’entre eux des prises de sang régulières destinées à surveiller leur taux de cholestérol, acceptant sans broncher ce contrôle de leur corps et de leur sexualité, et les effets indésirables parfois graves de cette prise contraignante. Comment parler de libération des femmes (« mon corps m’appartient ») avec ce passage de la soumission patriarcale à la soumission médicale et au désir de l’homme dès lors qu’elles sont censées être désormais « disponibles » à 100% , et qu’en cas de baisse de libido provoquée par la prise de la pilule elles s‘en culpabiliseront d’elles-mêmes auprès de leur médecin-confident-sexologue ? On s’est inquiété récemment des rejets urinaires de métabolites de la pilule (17β-estradiol) présents dans les milieux aquatiques à une concentration de l’ordre du ng/L et responsable dès cette dose de trouble de la fertilité et d’hermaphrodisme chez les poissons. Il n’est pas même pas exagéré de dire qu’on s’est plus inquiété de l’impact de ces métabolites sur les poissons et sur le fonctionnement des stations d’épuration que sur le corps des femmes.

La société française n’a cessé de s’émouvoir de l’impact de certains pesticides, des agents ignifuges bromés, des phtalates, des éthers de glycols, du nonylphénol, du Bisphénol A (molécule mimant les hormones oestrogènes) dans les plastiques alimentaires, des phyto-oestrogènes, etc.,  sur le système reproductif des hommes et des animaux) mais elle continue à autoriser la vente de contraceptifs oraux « sous contrôle médical »  quand elle ne les donne pas gratuitement aux adolescentes à peine pubères en collège, préparées par les cours officiels de SVT où la pilule est présentée comme un simple moyen d’avoir des règles régulières[4]… allez comprendre. Enfin, combien de femmes, peinant à démarrer une grossesse après 10 années ou plus de contraception orale,  sans s’interroger plus que ça, se plient aux lourdes méthodes de procréation médicalement assistée (PMA) dont la violence et la contrainte n’ont rien à envier à ce qui vient d’être décrit ? Que penser d’un ministère de la santé qui fait de la publicité sur le don d’ovocytes[5] sans évoquer la lourdeur du traitement hormonal et ses possibles conséquences ? Que dire de société telles que Facebook et Google qui encouragent leurs salariées à la congélation de leurs ovocytes pour lutter contre l’horloge biologique en banalisant les traitements hormonaux du prélèvement et de la réimplantation ?

 

 

- Dans la foulée, on a réussi à convaincre les femmes que la ménopause était une pathologie et on a inventé la médicalisation de la ménopause avec le traitement hormonal substitutif censé avoir un rôle préventif d’une foultitude de maladies à venir. Encore aujourd’hui , le TSH est trop souvent donné pour régler de simples troubles transitoires anodins parfois ressentis à cette période comme les bouffées de chaleur , des sueurs nocturnes, une baisse de libido ou une sécheresse vaginale, ou même il est donné (et réclamé par certaines femmes) à titre « préventif » avec la promesse de rester jeune.  Rappelons tout de même que le  traitement de la ménopause est classé cancérigène et que même les autorités de santé incitent aujourd’hui à la plus grande prudence d’utilisation. On a réussi à faire croire aux femmes que, désormais, manquant d’hormones, il était naturel qu’elles subissent toutes sortes de désagréments qu’il était nécessaire de corriger si elles voulaient continuer à paraître socialement jeunes et sexuellement désirables (à défaut de s’interroger naturellement à cet âge sur leur vie affective, le départ de leurs enfants, leur désir et leur sexualité, etc.) . Comme chaque femme  est unique et est son propre témoin, aucune  ne peut se targuer de l’efficacité réelle du TSH  sur sa ménopause et il est plus que probable qu’une bonne partie de l’efficacité ressentie relève de l’effet kisscool.

 

- L’engouement pour le TSH à peine retombé, nous avons assisté à la soumission en masse, parfois dès l’âge de 40 ans , au dépistage mammographique, examen douloureux  et anxiogène au bénéfice incertain pour réduire la mortalité, et qui n’a eu comme résultat que d’augmenter de manière vertigineuse le nombre de petits cancers qui ne se seraient pas développées, ou  très lentement ou qui auraient régressé , et le nombre d’ablations inutiles et traumatisantes de seins .

 

Notons que ces 2 dernières violences faites aux corps des femmes concernent les « plus toutes jeunes » ne représentant plus l’idéal de jeunesse et de fécondité de la jeune femme, objet éternel de fantasme masculin, et auxquelles doit se soumettre la femme 50+.

 

- La banalisation de lourdes, douloureuses et parfois dangereuses interventions chirurgicales pour se faire implanter des prothèses mammaires en silicone dans le but  d’améliorer leur image d’elles-mêmes, de se conformer à une norme sociale totalement construite (la femme très mince à seins très gros) et de répondre aux fantasmes masculins. Imaginerions-nous un seul instant 400 000 hommes en France se prêtant à des interventions chirurgicales pour gonfler leurs pénis ou leurs testicules ?

- La soumission aux vaccins du cancer du col de l’utérus au bénéfice incertain, à grand renfort de campagnes culpabilisant les mères de jeunes adolescentes. Là encore, pourquoi la femme serait-elle le principal vecteur du papillomavirus en question ? pourquoi n’a-t-on pas engagé une campagne mixte visant à la fois les jeunes garçons hétérosexuels  - et homosexuels particulièrement concernés - et les jeunes filles, si ce n’est parce que le monde médical dispose avec la femme et ses filles d’un marché captif, docile, facile à culpabiliser et éduqué à obéir ?

 

Contrôle social et soumission aux normes

 

Cette docilité des femmes au regard du monde médical a peu évolué malgré l’émancipation féminine. Et les industriels et les publicitaires chargés des campagnes de promotion le savent très bien, lorsqu’il illustrent l’importance du dépistage du cancer du sein avec des femmes jeunes au buste parfait quand ce ne sont pas des messages culpabilisants mettant en scène la famille et les « bonnes copines ». Elles continuent  d’aller courir «contre le cancer du sein» (qui serait pour, je vous le demande ??) en arborant une épinglette rose, effroyable couleur genrée, et n’hésitent pas à participer aux réunions Tupperware estampillées  Octobre rose  pour convaincre leurs copines réticentes à se rendre à la mammobile la plus proche.

 

Pourquoi cet acharnement excessif de la médecine avec la complicité des plus hautes autorités de l’Etat et de leurs escadrons de fonctionnaires en Régions à vouloir contrôler la normalité des seins des femmes et les soumettre jusque dans leur intimité ?

Pourquoi ne trouve t–on pas le début d’un commencement d’équivalent d’un tel contrôle du corps masculin et d’une telle soumission chez les hommes ? Pourquoi la médecine ne s’acharne-t-elle pas avec le même déploiement de moyens à faire baisser la mortalité par maladie cardio-vasculaire chez les femmes qui représente presque 7 fois plus de mortes annuelles que par cancer du sein ?  Ou à faire baisser la mortalité féminine par cancer du poumon et du colon ?  Cœur, poumon et côlon sont des organes nettement moins sexués il est vrai.

 

Les femmes, contrairement à ce qu’elles prétendent ne se sont pas émancipées du contrôle que la société exerce sur leur corps et leur sexualité. Elles ont troqué un Maître (père, époux, prêtre…) pour un autre, représentant le pouvoir technoscientifique prométhéen censé veiller sur leur corps forcément détraqué, facilement déréglé, siège, si elles n’y prennent pas garde, de toutes sortes de pathologies féminines effrayantes, cette soumission leur obscurcissant la perspective d’une vie de femme , d’amante , de mère pleinement épanouie. Pire, les femmes sont les pires ennemies des femmes :  faire prendre la pilule à sa fille, recruter ses bonnes copines revient à se rendre complices de leur soumission, tout comme les femmes sont complices des excisions des plus jeunes dans d’autres cultures.

 

Certains (ici et ici) se sont récemment interrogés sur la misogynie du corps médical français, mais paradoxalement ces thèses n’ont pas séduit nos journalistes des magazines féminins, pourtant prompts à libérer la sexualité de leurs lectrices.  Cette thèse n’a pas semblé non plus plaire aux  mouvements féministes divers, refusant de voir dans cette pseudo -émancipation une autre forme d’aliénation comme l’a très bien démontré Marc Girard. Il y a dans cette soumission comme un impensé absolu, un tabou, une tache aveugle que le combat pour l’émancipation des femmes a été incapable de voir.

 

Encore aujourd’hui, la majorité des femmes ne sont pas très curieuses et critiques face aux recommandations qui leurs sont faites : adeptes soumises, contraintes ou carrément exaltées de l’Eglise de Dépistologie (Europa Donna et autres Octobre rose avec le soutien de Sephora, Tupperware et Esthé Lauder),  elles ne vont pas se renseigner sur les blogs critiques (à ceux précédemment cités, je rajouterai ici et ) pour disposer d’un autre point de vue et réfléchir par elles- mêmes.

 

Le contrôle de l’Eglise

 

Même si nous vivons aujourd’hui dans une société sécularisée, l’influence passée de l’Eglise imprègne encore inconsciemment notre morale et nos mentalités. Pendant des siècles, l’Eglise catholique - comme toutes les institutions religieuses monothéistes - a cherché à insister sur l’infériorité des femmes. Elle a cherché à contrôler les corps et les esprits des femmes, pour qui elle a toujours éprouvé des sentiments contradictoires : à la fois docile, soumise, modeste et maternelle, la femme reste pour l’Eglise aussi une putain tentatrice, une sorcière ou une imbécile incapable de jugement et de décision par elle-même.

 

Sans remonter très loin, retournons quelques 150 ans en arrière. On met souvent en avance les quelques femmes progressistes de l’époque, mais c’est oublier qu’au XIXe siècle, alors que les esprits républicains principalement masculins s’attaquent à l’Eglise, la femme dans son immense majorité continua d’être maintenue à l’écart du monde, cantonnée à son rôle de mère, de consolatrice, d’aide sociale. Pudeur, retenue, modestie, dévouement, vertu, telles étaient les qualités principales qu’on exigeait des femmes qui n’avaient qu’à plaire à Dieu et à leur mari . L’éducation leur était interdite ou alors très limitée, on la croit d’ailleurs incapable de vie intellectuelle. Mises à l’écart des loisirs, du sport, de l’étude, la femme était considéré comme faible et la société devait la protéger contre elle- même. La femme adultère était coupable alors que l’homme pouvait agir le plus naturellement du monde.  La femme est exclue de toute fonction religieuse, incapable de se relier à la transcendance et facilement pervertie par le Diable. Longtemps les règles, le mystère de la gestation, la séduction et l’attirance sexuelle, le pouvoir des femmes sur la vie domestique (où on l’avait  enfermée) ont terriblement fait peur aux hommes.

 

Encore au début du XXe siècle, les prêtres interrogeaient les jeunes adolescentes sur leurs pratiques de la masturbation violemment prohibée (témoignage de ma propre mère qui vécut cela dans les années 30 à l’âge de 10 ans)

 

Depuis l’affaiblissement des sociétés guerrières et celui du pouvoir religieux, la femme a progressivement connu une émancipation et d’immenses progrès ont eu lieu ces dernières décennies. La misogynie a-t-elle disparu pour autant ? Rien n’est moins sûr. Aujourd’hui, les femmes étudient, divorcent, travaillent, ont les enfants qu’elles veulent, peuvent avorter, votent et connaissent en théorie les mêmes droits que les hommes. Mais des différences existent encore, réminiscence d’un monde passé, paternaliste, misogyne qui survit encore dans l’univers médical où la différence de traitement entre hommes et femmes, bien qu’ayant pris une forme moins coercitive et plus incitative, demeure criante.

 

La médecine et l’Eglise  

 

Longtemps  médecine et religion étaient confondues, dans une même crainte de la mort .

Le siècle des Lumières a vu les germes d’une nouvelle médecine qui se voulait rationnelle. Le médecin avec ses nouveaux rites de la visite médicale n’a-t-il pas remplacé le prêtre dans son immense foi dans le progrès médical et dans la science, son intérêt pour les questions dites éthiques, son obsession du contrôle des corps féminins de la naissance à la mort, que se soit dans le domaine physiologique , psychologique, psychiatrique, psychanalytique ?

 

L‘Eglise voyait la femme du XIXe siècle comme une pondeuse, constamment enceinte ou en train d’allaiter. Depuis  50 ans, elle est mise sous camisole chimique en état de constante stérilité artificielle, désormais sommée de connaître une vie sexuelle permanente où toute baisse de libido est vécue comme suspecte. Sommée aussi de ne pas se plaindre des effets indésirables (« c’est dans leur tête »). Un progrès ? En un sens oui bien sûr, mais il n’est pas certain que la femme n’ait pas troqué sa dépendance pour une autre aliénation. Et que le corps masculin de la société n’essaie pas encore consciemment ou non de contrôler ces corps si différents de celui des hommes par leur formidable capacité cyclique à séduire, à engendrer la vie.

 

Sainte, putain, sorcière et bécassine,  les quatre femmes de Dieu , n’est -ce pas ce que les diktats contemporains exigent de la femme ? Tout à la fois être vierge soumise et ignorante mais aussi tentatrice et séductrice.

 

L’ère du biopouvoir

 

Aujourd’hui nous sommes entrés dans l’ère du biopouvoir, du contrôle étatique des corps de la naissance à la mort. La santé publique est une vaste opération de planifications,  une suite de recommandations qui cherche à contrôler toute forme d’épidémie (avec son obsession vaccinale) ou de développement de facteurs agressifs (comme le cancer) ;  Pour cela, elle doit aussi contrôler le pouvoir médical, les médecins.

Par nécessité de gestion, le biopouvoir s’est doté d’outils de performance. Il n’y a plus d’individu, il n’y a plus que des imageries médicales, des protocoles, des populations, des statistiques. Pire, ce biopouvoir est entaché de consumérisme cynique et sans âme et il sait parfaitement parler aux « consommatrices de soins de santé » sous couvert d’arguments simplistes, douçâtres et culpabilisants mêlant peur, sécurité et précaution et enjoignant au bien-être individuel comme seul horizon eschatologique.

 

Le droit de dire « NON »

 

Pourtant, non, nous ne sommes pas condamnées à vivre notre vie de femme sous une épée de Damoclès médicale, tétanisées par les troubles de la fertilité et de la ménopause, des cancers féminins et des grossesses médicalisées.

Non, nous ne sommes pas condamnées à vivre notre vie après 50 ans cahin-caha, déprimées et pétries d’angoisse entre une mammographie et une biopsie avec la peur de se retrouver un jour mutilée (et reconstruite ?), tout en avalant notre TSH avec un verre d’alcool pour faire passer.

Nous pouvons nous ré-approprier nos corps dans toute leur beauté et leur puissance fécondante et érotique.

Nous avons la liberté de ne pas accepter d’être une précancéreuse qui s’ignorait, de ne pas accepter de céder au fatalisme , à la peur et au contrôle, à la surenchère d’examens longs, douloureux, parfois humiliants, parfois dangereux , et nous pouvons construire nos vies avec nos compagnons dans une relation complémentaire, responsable et respectueuse sans s’en remettre à des médecins désinformés qui n’ont été formés que pour répondre à nos interrogations de femmes normales et en bonne santé par des prescriptions d’examens et des ordonnances.

Nous pouvons réclamer le respect de nos valeurs et de nos préférences, dans une relation digne et respectueuse avec les médecins.

Pour cela, il y a un remède naturel formidable qui s’appelle la confiance en la Vie.

 

[1] En France (dernière source disponible : INSEE, 2011) , où l’espérance de vie d’une femme est de 85 ans,  les principales causes  recensées  (et non estimées) de mortalité chez le femmes sont les suivantes :

73 842 de maladies cardio vasculaires (28% contre 36% en 1996)

16 106 de maladies pulmonaires (6% contre 8% en 1996)

10 286 de  maladies digestives (4% contre 5% en 1996)

5 800 de maladies infectueuses et parasitaires (2%  contre 2% en 1996)

 

et pour les cancers  :

7 734 de cancer des  voies respiratoires et du poumon (3%contr 3% en 1996)

8 113 de cancer du côlon, rectum, anus (3%contre  3% en 1996)

11 623 femmes sont mortes de cancer du sein (2% contre  4% en 1996)

 

[2] la suppression du Dépistage Individuel a même été imaginé par la Haute Autorité de Santé en 2011 (ici)

[3] la France, avec ses 2.3 morts pour 1000 naissances est en 17e position en Europe en 2013

[4]  http://svt.ac-creteil.fr/IMG/pdf/4emecauseregles-.pdf

[5] Campagne de l’agence de biomédecine « Devenez donneuse de bonheur »