Campagnes de dépistage, vers plus de prudence ?

Analyse par Sophie, patiente référente,

Dr M.Gourmelon,

Dr C.Bour

2 septembre 2021

On assiste peut-être à un revirement du positionnement de certains pays et de l'organisation mondiale de la santé sur les campagnes de dépistage du cancer du sein.
L'exemple nous est donné par l'Ukraine, qui opte, avec l'aide de l'OMS, pour un projet de "diagnostic précoce" en matière de cancer du sein plutôt qu'un dépistage classique.

Voici cette politique plus rentable présentée ici dans l'article " Mieux que le dépistage : avec l'aide de l'OMS, l'Ukraine a choisi une politique rentable pour prévenir le cancer du sein" https://www.euro.who.int/en/countries/ukraine/news/news/2021/3/better-than-screening-with-whos-help-ukraine-chose-a-cost-efficient-policy-to-prevent-breast-cancer

L'OMS y affirme : "Compte tenu des améliorations majeures apportées au traitement du cancer du sein au cours des dernières décennies, dans les cas où le cancer du sein est diagnostiqué à un stade précoce palpable, les taux de guérison sûre sont très élevés"
Ainsi, au lieu d'un dépistage massif qui s'adresserait sans discernement à toute la population féminine saine, on privilégierait une procédure de diagnostic précoce et rapide dès lors qu'une femme est symptomatique.[1]
Selon les termes-mêmes de l'OMS, il s'agit d'une " histoire inspirante" à la recherche du meilleur outil de lutte contre le cancer du sein. L'OMS reconnaît l'efficacité de cette nouvelle approche et incite à en prendre exemple car elle permettra à l’Ukraine de sauver des milliers de vies et d’économiser des prêts à hauteur de millions d’euros.

Le concept du "diagnostic précoce "

Mais que signifie ce "diagnostic précoce" mis en avant par l'OMS ?

Le diagnostic précoce est basé sur l'identification rapide du cancer chez les patients qui présentent des symptômes de la maladie, afin de leur proposer un suivi diagnostique complet et rapide.
Dans les pays sous-dotés comme l'Ukraine, le problème est l'arrivée en consultation et l'accès aux soins trop tardif des femmes symptomatiques, qui ont déjà un symptôme mammaire de cancer et ne se présentent pas assez tôt pour une prise en charge.

La France souhaitait proposer à l'Ukraine un prêt de 24 millions pour l'équiper en appareils de mammographie en vue d'un programme de dépistage, mais l'Ukraine, avec l'appui de l' OMS, a choisi cette autre stratégie moins coûteuse et plus prudente, arguant que le pays disposait de suffisamment d'équipements de mammographie pour lancer un programme efficace de diagnostic précoce du cancer du sein. 

C'est dans le document suivant : https://apps.who.int/iris/bitstream/handle/10665/254500/9789241511940-eng.pdf?sequence=1 qu'est donnée une explication détaillée de ce concept, à partir de la page 8.

Résumons les deux modalités qui sont mises ici en balance :

  • diagnostic précoce , seulement pour des patients avec symptôme   
  • dépistage systématique : dispositif appliqué à toute la population saine
Distinction entre dépistage et diagnostic précoce

Le document précise : " Après avoir consulté les experts de l'OMS/Europe, les autorités ukrainiennes se sont intéressées à une autre stratégie de prévention du cancer recommandée par l'OMS : le programme de diagnostic précoce. Il repose sur l'identification rapide du cancer chez les patients qui présentent des symptômes de la maladie et sur un suivi rapide du diagnostic complet. Compte tenu des améliorations majeures apportées au traitement du cancer du sein au cours des dernières décennies, dans les cas où le cancer du sein est diagnostiqué à un stade précoce palpable, les taux de guérison sûre sont très élevés."

" Par rapport au programme de dépistage par mammographie, la centralisation de centres avancés fournissant un diagnostic précoce de haute qualité du cancer du sein est plus efficace, plus économique et plus durable dans un contexte de ressources limitées ", a déclaré le Dr Olga Trusova, une éminente experte biélorusse en mammographie qui a participé au projet BELMED visant à mettre en œuvre le dépistage du cancer du sein au Bélarus."

Ces citations sont importantes, car reconnaissent implicitement que le dépistage :

  1. comporte des risques qu'on inflige aux populations saines,
  2. n'a pas apporté le succès escompté,
  3. est très coûteux par rapport aux bénéfices en population attendus, et
  4. que dès lors qu'une maladie se traite avec une efficacité importante dans les formes symptomatiques, son dépistage devient obsolète. C'est exactement un des constats du P.Autier, professeur d'épidémiologie à l'IPRI : la capacité de réduire la mortalité par cancer du sein imputable aux traitements rend d’autant plus négligeable et inexistante celle du dépistage, et il faudrait dépister encore plus de femmes pour parvenir à dégager un décès évité qui serait réellement imputable au dépistage, avec tout le cortège des surdiagnostics et fausses alertes concomittantes. https://cancer-rose.fr/2019/09/06/le-depistage-mammographique-un-enjeu-majeur-en-medecine/-
    Plus il existe des traitements probants, moins l'utilité d'un dépistage sera retenue.

Le dépistage resterait consacré aux cancers pour lesquels il apparaît efficace, comme celui du col utérin. A ses côtés le "diagnostic précoce" apparaît comme une alternative moins coûteuse et présentant moins d'impact négatif pour certains cancers comme celui du sein. Le diagnostic précoce est efficace pour les cancers identifiables aux stades précoces et curables avec une prise en charge immédiate ; et cela s'applique tout à fait au cancer du sein.

La consultation technique de l'OMS sur le dépistage

Pour comprendre cette évolution vers une attitude plus retenue et raisonnée, il faut revenir un peu en arrière, au moment de la consultation technique sur le dépistage pour les pays de la région Europe, organisée par l'OMS à Copenhague en 2019 :

https://www.euro.who.int/__data/assets/pdf_file/0017/408005/WHO-European-Technical-Consultation-on-Screening.pdf

Le but de cette consultation, à savoir limiter les effets délétères des dépistages sur la population, inconvénients souvent méconnus et sous-estimés par les populations, est clairement annoncé d'entrée de jeu :

"Ces dernières années, les pays de la Région européenne de l'OMS ont mis en place de nouveaux programmes de dépistage pour les maladies et les contrôles de santé tout au long de la vie.
Cependant, les décideurs politiques, professionnels de la santé et le public ne sont pas suffisamment conscients des effets nocifs potentiels du dépistage, ainsi que des coûts et des exigences de la mise en œuvre d'un programme de dépistage efficace.
C'est dans cette optique que le Bureau régional de l'OMS pour l'Europe a organisé une consultation technique à Copenhague les 26-27 février 2019 visant à clarifier les effets nocifs et les bénéfices du dépistage à la la lumière des preuves scientifiques récentes et de l'expérience des pays. Cette consultation constituait la première étape d'une initiative du Bureau régional visant à améliorer la prise de décision politique en matière de dépistage. Elle a réuni 55 experts de 16 pays, dont des universitaires et des observateurs d'organisations non gouvernementales. d'organisations non gouvernementales."

Fin 2020 l'OMS publie le guide de dépistage ; concernant le cancer du sein notamment (page 38), le guide pointe les enjeux néfastes du dépistage (surdiagnostics et fausses alertes) et met l'accent sur l'information éclairée, principe éthique intangible, avant d'inciter les populations au dépistage. 

https://www.euro.who.int/fr/publications/abstracts/screening-programmes-a-short-guide.-increase-effectiveness,-maximize-benefits-and-minimize-harm-2020

C'est donc dans cette logique que l'OMS titre alors, en mars 2021 : " Mieux que le dépistage : avec l'aide de l'OMS, l'Ukraine a choisi une politique rentable pour prévenir le cancer du sein".

Diagnostic précoce, pourquoi pas en France ?

Souvent la question est posée : "Mais que faire à la place du dépistage actuel?"

On reconnaît à présent que le dépistage de masse comporte davantage d'inconvénients qu'il n'apporte de bénéfices, il ne réduit pas la mortalité de façon significative et induit beaucoup de surdiagnostics avec leurs cortèges de surtraitements, et bascule des vies dans des parcours de maladie inutile. Le rapport Marmot, pourtant très en faveur du dépistage, allègue 3 surdiagnostics pour une vie allongée grâce au dépistage.[2]
L'évaluation Cochrane elle, parle de 10 surdiagnostics pour une vie sauvée.[3]

En France nous avons une disponibilité de mammographes largement suffisante pour pouvoir nous aussi adopter cette politique du diagnostic précoce, plus respectueuse des femmes, en même temps que leur serait donnée une information correcte et neutre, réclamée par la concertation citoyenne, sur le cancer du sein et les moyens de lutte.
Mais, en pratique, c'est ce que nous connaissons déjà ! Dans notre pays, les femmes sont généralement vigilantes à la santé de leurs seins ; dépistées ou non, les femmes sont sensibilisées au cancer du sein par les médias et le corps médical, et elles ont le réflexe de consulter sans tarder lors de la perception de symptômes anormaux. Notre système de santé dispose de vastes ressources économiques et humaines et ne présente pas les problèmes de sous-dotation médicale que connaissent l'Ukraine et d'autres pays européens. Une femme symptomatique, ici, est rapidement prise en charge et a toutes les chances d'être correctement et traitée et suivie.

Le diagnostic précoce au lieu des procédés coûteux de dépistages de masse : une "histoire inspirante" dit l'OMS, un outil efficace de lutte, permettant d'allouer les ressources en santé de façon plus pertinente.
Alors pourquoi ne la ferions-nous pas nôtre, cette histoire inspirante, en lieu et place d'une incitation aveugle et sans discernement des femmes au dépistage de routine, au mépris d'une information équilibrée, dépistage qui les expose plus certainement à une maladie inutile qu'il ne permet de sauver des vies ?

Méfiance de mise ?

"L'approche de diagnostic précoce du cancer du sein a été reconnue comme plus appropriée pour l'Ukraine que le dépistage par mammographie. Il nécessite moins de ressources et permet au système de santé ukrainien de mieux se préparer aux futures mesures de dépistage si nécessaire."
Cette phrase issue du premier document que nous avons cité en début d'article laisse un peu songeur....

Il faudra veiller à ce que ce concept de "diagnostic précoce" ne soit pas dévoyé, et ne serve pas, par la suite, aux lobbys pro-imagerie lourde et pro-dépistage à tout va d'avoir un "pied dans la porte" leur permettant par la suite de s'engouffrer dans des ambitions plus vastes, et de déployer des appétits insatiables vers toujours plus de médecine, vers toujours plus d'individus, dont beaucoup n'en auraient pas eu besoin, et n'en bénéficieront pas. 


Références

[1] Pour mémoire, une notion de base à connaître, la différence entre mammo de dépistage et mammo de diagnostic :

La mammographie de dépistage, c’est la mammographie de routine, celle qu’on demande aux femmes de réaliser tous les deux ans dès 50 ans, même en l’absence de tout symptôme.
La mammographie de diagnostic, c’est celle qui est motivée par l’apparition d’un signe, d’un symptôme dans le sein (tuméfaction, rétraction, déformation etc...). Ce symptôme nécessite alors une exploration par mammographie pour identifier et diagnostiquer le problème dans le sein.

[2] Marmot M.G., et al. The benefits and harms of breast cancer screening: an independent review. Br J Cancer. 2013 Jun 11; 108(11): 2205–2240
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/23744281/

[3] https://www.cochrane.dk/sites/cochrane.dk/files/public/uploads/images/mammography/mammografi-fr.pdf

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