Un responsable n’est peut-être qu’un irresponsable qui a perdu son ir

Dr Bour Cécile, 8/11/2018

 

Mr le Pr Ifrah, responsable de l’Institut National du Cancer (INCa), interrogé par Le Parisien le 6 novembre et apparaissant dans le magazine de la santé sur France 5 le 7 novembre, affirme que 80% des tumeurs du sein vont évoluer vers un stade métastatique si non dépistées.

 

Nous essayons de comprendre ce nouveau slogan de communication, cette affirmation n’étant pas sourcée par Mr le Pr Ifrah, lequel se dispense d’une attitude qui nous est chère à Cancer Rose, à savoir toujours étayer ce qu’on avance, surtout publiquement (et décliner ses liens d’intérêts aussi, ce qui est une obligation légale même pour Mr le Pr Ifrah, mais le lecteur peut retrouver cela facilement sur la base transparence/santé  )

 

Explication (tentative du moins..)

 

Nous supposons que l’INCA continue à privilégier des données obsolètes et à estimer les surdiagnostics dans la fourchette la plus basse, à savoir entre 10 et 20%, alors que nous savons d’après les dernières études qu’il se situe bien au-delà, aux alentours de 40%, au bas mot.[1] [2]

Mr Ifrah estime que s’il y a 20% de surdiagnostic, il y a donc automatiquement 80% de diagnostics de cancers tous forcément mécaniquement évolutifs vers métastases et décès. Comme c’est simple la médecine… !

Si 2 cancers sur 10 sont des surdiagnostics alors 8 cancers sur 10 vont automatiquement nous conduire au décès, selon lui.

Affirmer ceci est en l’état actuel des connaissances est un postulat qui suppose que la « précocité » du diagnostic permise par le dépistage conduit à des tumeurs moins évoluées (1ère hypothèse non démontrée) et que cette moindre évolution est associée à un meilleur pronostic (2ème hypothèse non démontrée).

Tout d’abord on sait que 9 cancers du sein/10 guérissent mais même non dépistés, la survie étant identique pour un même stade de cancer au moment de son diagnostic quand on compare des groupes de femmes dépistées et non dépistées.[4]

Deuxièmement le cancer du sein, on le sait ça aussi, n’a pas d’évolution linéaire, petit ne signifie pas précoce, ni bénin. Une petite tumeur peut rester petite dans un sein pendant un long laps de temps sans jamais se manifester, ou au contraire être déjà métastatique même petite. Gros ne veut pas dire tardif, cela peut être une tumeur d’évolution rapide, et ne veut pas dire forcément mortel, des tumeurs très volumineuses peuvent avoir des conséquences locales importantes mais n’avoir aucun potentiel métastatique. Le réservoir des cancers du sein est multiple, le cancer du sein est protéiforme.

Beaucoup des petites tumeurs détectées de façon excessive par le dépistage ont un très bon pronostic en raison d’une croissance intrinsèquement lente, qui fait qu’elles n’ont pas vocation à devenir de grosses tumeurs et qu’elles sont de par nature favorables. Ce sont elles qui constituent un surdiagnostic résultant directement de l’activité de dépistage. Elles ne se développeront pas assez pour être dangereuses.

A l’inverse, les tumeurs de grande taille, responsables des décès et le plus souvent à pronostic défavorable le sont aussi d’emblée, elles échappent malheureusement à la détection mammographique en raison d’une cinétique de croissance trop rapide.[3]

Les faits démontrent que ces cancers mortels et ces tumeurs qui évoluent très vite entre deux mammographies échappent bel et bien au dépistage. Ce sont pourtant elles qu’il faudrait « rattraper », et le dépistage a échoué dans cette mission, puisque cancers graves et nombre de décès ne bougent pas depuis les années 90.

 

Irresponsable ? Vous avez dit irresponsable…

 

L’affirmation de Mr Ifrah est une affirmation d’autorité et un positionnement médiatique dans un débat scientifique encore ouvert, et loin d’une vérité scientifique dûment démontrée,.

Dans un contexte où on a prétendu que le dépistage allait :

– diminuer le nombre de morts [5]

– diminuer le nombre de cancers graves

– diminuer le poids des traitements, et en particulier le nombre d’ablations du sein,

et que dans le réel, aucune de ces trois promesses n’est tenue , qu’au contraire, le nombre d’ablations a augmenté sans amélioration de la santé des femmes [6], l’irresponsabilité dont accuse Mr Ifrah les lanceurs d’alerte (professionnels de santé comme lui, ou chercheurs) dans l’article Le Parisien se situe plutôt dans cette défense désespérée d’un dispositif inopérant, en le justifiant sans hésiter avec recours à des assertions péremptoires, dans une formulation catégorique et scientifiquement imprudente, pour ne pas dire mensongère.

Tronquer l’information pour obtenir un slogan accrocheur et effrayant est un moyen de manipuler l’opinion publique.

Il est dramatique de constater qu’une autorité sanitaire se permette de traiter d’irresponsables les observateurs et les messagers d’une vraie controverse scientifique mondiale, et s’émeuve si peu de ces millions de femmes dont la vie bascule irrémédiablement dans l’angoisse et la terreur après avoir reçu une affirmation péremptoire de cancer lors un dépistage inutile, lorsque près d’un cancer détecté sur deux est un surdiagnostic.

Proposer avec un cynisme confondant des traitements « moins lourds » à des femmes qui n’auraient jamais dû être inquiétées et n’auraient jamais dû recevoir quoi que ce soit apparaît à nos autorités sanitaires tout à fait tolérable, comme à Mr le Pr Ifrah dans l’article Le Parisien… Parlez donc de traitement « léger » à une patiente qui se retrouve avec un sein en moins et une coronarite radique 20 ans après irradiation thoracique pour un cancer in situ de bas grade qui aurait pu rester ignoré… Le médecin est seul dans sa consultation face à ces vrais cas, Mr le Pr Ifrah n’est pas à ses côtés pour expliquer à la patiente qu’elle doit s’estimer heureuse d’avoir eu un traitement « léger »..

 

Ayons peur

 

On a peut-être raison d’avoir peur, quand on comprend à quel point il est cher aux autorités sanitaires françaises, censées nous protéger, de nous envoyer joyeusement à un dispositif de santé comportant des dangers sans en informer les populations, et à des soins « légers » pour des diagnostics de cancers inutiles..

Avant de traiter les sceptiques d’irresponsables, souvenons-nous des scandales sanitaires passés (Mediator, sang contaminé, Dépakine) et à venir (Gardasil ?) où des alerteurs « irresponsables » ont permis vraisemblablement de sauver des populations et de limiter les dégâts que des « responsables » politiques et sanitaires avaient soigneusement celés.

 

Et parce qu’on est gentils, des images

Avec l’aimable autorisation du Dr Bernard Duperray dont vous trouverez le PPT Dépistage Et Surdiagnostic sur ce site, voici quelques images éloquentes, chaque photo correspondant à un cas clinique :

 

 

Bibliographie

[1] Etude populationnelle, P.Autier http://www.bmj.com/content/359/bmj.j5224

[2] Etude rétrospectige, G.Welch https://www.nejm.org/doi/full/10.1056/NEJMoa1600249?af=R&rss=currentIssue

[3] Lannin http://www.nejm.org/doi/full/10.1056/NEJMsr1613680

[4] Miller http://www.bmj.com/content/348/bmj.g366

[5] Etude norvégienne https://onlinelibrary.wiley.com/doi/abs/10.1002/ijc.31832

[6] Etude mastectomies en France Mastectomies En France 

Lire aussi : https://www.cancer-rose.fr/le-pr-ifrah-ou-la-medecine-dun-temps-que-lon-croyait-revolu/


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