21 juillet 2026, synthèse par Cancer Rose
Perte de l’idéal scientifique sur l’autel d’enjeux politiques et de la désinformation
Contexte et résumé : En mai 2024, la publication par le Groupe d’étude canadien sur les soins de santé préventifs (GECSSP ou CanTaskForce) d’un projet de directives déconseillant le dépistage mammographique systématique du cancer du sein chez les femmes de 40 à 49 ans (au profit d’une décision partagée entre la patiente et son médecin) a déclenché une vive controverse.
Face aux pressions politiques et aux attaques soutenues de divers groupes de défense et de spécialistes américains préconisant le dépistage dès 40 ans, le ministre fédéral de la Santé Canadien ordonne un examen d’expertise externe et, malgré le soutien des experts et leur demande de renforcer le financement du CanTaskForce, il dissout définitivement les travaux du groupe en mars 2025 pour le remplacer par une nouvelle structure étatique, ce qui amène la Dre Guylène Thériault à dénoncer l’ingérence politique et le démantèlement d’une institution indépendante dédiée aux soins primaires.
Sa prise de position est publiée ici dans le BMJ
https://ebm.bmj.com/content/early/2026/07/13/bmjebm-2026-114670
La perte d’un idéal : comment la politique et un plaidoyer mal informé ont tué le Groupe de travail canadien
Dr Guylène Thériault est médecin, clinicienne reconnue pour ses activités de formation en médecine EBM (fondée sur les preuves), domaine pour lequel elle détient un diplôme d’études supérieures de l’Université d’Oxford. Elle est aussi une défenseure acharnée de la prise de décision partagée avec le/la patient-e.
Elle est vice-présidente de Choisir avec soin Québec et coresponsable des soins primaires pour Choisir avec soin Canada. Elle a longtemps travaillé au sein du Groupe d’étude canadien sur les soins de santé préventifs, notamment à l’élaboration des lignes directrices pour le dépistage du cancer du sein.
L’article publié dans le BMJ est une réflexion sur la place des preuves scientifiques dans les décisions de santé publique, sur les dangers des pressions politiques et sur l’importance de préserver des organismes indépendants produisant des recommandations fondées sur les données probantes.
L’auteure explique comment la disparition du Groupe d’étude canadien sur les soins de santé préventifs (Canadian Task Force on Preventive Health Care) est principalement le résultat de pressions politiques et militantes, plutôt que d’une remise en cause scientifique de la qualité de son travail.
Cancer Rose avait également relayé l’évolution des faits en temps réel de cette déplorable affaire.
Le Groupe d’étude avait pour mission d’élaborer des recommandations de prévention fondées sur une analyse rigoureuse des preuves scientifiques, en évaluant à la fois les bénéfices et les préjudices des interventions, y compris, entre autres, du dépistage mammographique.
En 2024, ses nouvelles recommandations sur le dépistage du cancer du sein ont suscité une forte controverse au Canada.
Pourtant elles ne déconseillaient pas le dépistage de manière absolue chez les femmes de 40 à 49 ans, mais recommandaient que chaque femme reçoive une information équilibrée sur les bénéfices et les préjudices du dépistage afin de prendre une décision conforme à ses valeurs.
Si une femme souhaitait être dépistée après cette information, le dépistage devait lui être proposé. On ne peut pas dire que la recommandation renversait complètement la table…
Malgré cette approche plutôt modérée, qu’on peut qualifier de conciliante et centrée sur la décision partagée, des groupes de pression et plusieurs responsables politiques ont accusé le Groupe d’étude de minimiser les bénéfices du dépistage et d’utiliser des méthodes inadaptées.
L’auteure explique que ces critiques reposaient souvent sur une mauvaise interprétation des statistiques : les opposants mettaient en avant une réduction relative de 50 % de la mortalité, tandis que le Groupe privilégiait les risques absolus (par exemple, environ un décès évité pour 1 000 femmes dépistées sur 10 ans), ce qui est bien plus compréhensible pour éclairer la femme dans un choix individuel.
En 2025, le ministre de la Santé a suspendu les activités du Groupe avant même la publication d’un rapport d’expertise externe. Pourtant, ce rapport a finalement conclu que le Groupe travaillait selon des méthodes solides et recommandait même de renforcer ses moyens.
« En tenant compte des évolutions du système de santé et des attentes croissantes en matière d’équité, d’inclusivité et de rigueur scientifique, il est essentiel que le Groupe d’étude continue d’adapter ses méthodes et son mandat. Renforcer la diversité des perspectives, mettre à jour régulièrement les recommandations et favoriser une collaboration accrue avec les parties prenantes contribueront à assurer des lignes directrices plus représentatives et adaptées aux besoins des personnes vivant au Canada. En poursuivant ces améliorations, le Groupe d’étude pourra consolider son rôle en tant que référence en matière de soins préventifs et renforcer la confiance du public et des professionnels de la santé. »
Malgré cela, la suspension a été prolongée et le Groupe a été dissous en mars 2026.
L’auteure reconnaît que certaines améliorations étaient nécessaires (notamment accélérer la production des recommandations et renforcer la participation des patients), mais, selon elle, une réforme aurait été préférable à une suppression pure et simple.
Selon Guylene Theriault, cette décision constitue un précédent préoccupant : des considérations politiques et des campagnes militantes ont fini par l’emporter sur une démarche scientifique indépendante. Elle craint aussi que la nouvelle entité (le Comité consultatif national sur les services de santé préventifs) perde l’approche « soins primaires », perde l’esprit d’indépendance et la vision axée sur la réalité du terrain et le partenariat avec le patient.
Elle écrit à ce propos : « À un moment donné, le nouveau nom proposé était le Canadian Task Force sur les services de santé préventifs (au lieu des soins de santé), qui est maintenant le Comité consultatif national sur les services de santé préventifs.
Les bureaucrates peuvent retirer la partie bienveillante du nom, mais la bienveillance devrait rester au centre de tout travail à l’avenir. »
Dr Thériault plaide pour la création d’un organisme indépendant, dirigé par des cliniciens de soins primaires, capable de produire des recommandations reposant sur les meilleures preuves disponibles tout en respectant les choix et préférences des patients.
L’actualité récente approuve la recommandation canadienne
L’essai clinique UK-Age trial, en août 2020, enfonçait déjà le clou : « Au total, il n’y a pas eu de réduction significative de la mortalité par cancer du sein dans le groupe d’intervention (groupe dépisté dès 40 ans) par rapport au groupe témoin (sans dépistage à partir de 40 ans) ».
Depuis, deux organismes abondent largement en faveur des recommandations que les Canadiens avaient émises et s’expriment clairement dans le sens d’une non-recommandation d’un dépistage avant 50 ans.
A- l’avis de l’ACP, avril 2026
Lire https://cancer-rose.fr/2026/04/22/pas-de-depistage-avant-50-ans/
Pas de dépistage systématique avant 50 ans pour l’American College of Physicians, collège des médecins internistes américains : Pour les femmes âgées de 40 à 49 ans, l’ACP refuse catégoriquement de recommander un dépistage généralisé par mammographie.
Il préconise une approche individualisée (décision partagée) prenant en compte les préjudices, la balance bénéfices/risques et les préférences de la patiente, se basant sur les preuves dont on dispose à partir des essais randomisés et que nous connaissons maintenant depuis des années. Ce n’est ni plus ni moins ce que le groupe canadien proposait.
D’ailleurs, souligne l’ACP, les meilleures recommandations émanent du groupe canadien CanTaskForce, de ECIBC (Initiative de la Commission européenne sur le cancer du sein) en termes de rigueur méthodologique, de clarté et de plus d’implication du choix des femmes.
B- l’avis du Centre fédéral d’expertise des soins de santé en Belgique (KCE, Belgian Health Care Knowledge Centre (abrégé en KCE)), juillet 2026
Lire https://cancer-rose.fr/2026/07/09/belgique-pas-delargissement-du-depistage/
Au début du mois de juillet 2026, le Centre fédéral belge émettait une non-recommandation de dépistage mammographique avant 50 ans et, dans son communiqué de presse, écrivait ceci :
« D’après le Centre fédéral d’Expertise des Soins de Santé (KCE), les avantages d’un élargissement des campagnes de dépistage du cancer du sein organisées à l’échelon des régions à des groupes plus âgés ou plus jeunes seraient insuffisants en regard de ses inconvénients. En outre, le rapport coût-efficacité d’un dépistage élargi serait encore plus faible que celui du programme actuel, qui peut déjà poser question. Accroître la fréquence du dépistage (tous les ans plutôt que tous les deux ans) n’est pas bénéfique non plus en termes de rapport coût-efficacité. L’ajout de l’échographie à la mammographie, lui, augmenterait le nombre de résultats faux positifs sans offrir de plus-value clinique. En outre, il ne ferait qu’accroître la pression sur le système et le budget des soins de santé. À l’heure actuelle, il n’y a donc pas de raisons suffisantes pour soutenir ces adaptations. »
D’ailleurs dans ce rapport, non seulement l’organisme belge KCE s’oppose farouchement à l’élargissement des bornes d’âge du dépistage, mais en profite pour égratigner la pertinence et l’efficacité très décevante du dispositif actuel.
Relai de l’affaire par Cancer Rose
Notre article avait relayé en son temps toute l’affaire et soutient fermement le travail du Groupe d’étude canadien sur les soins de santé préventifs (GECSSP / CanTaskForce). Le groupe a refusé d’abaisser l’âge du dépistage systématique du cancer du sein de 50 à 40 ans, ceci sur la base d’une méthodologie scientifique rigoureuse. En effet le dépistage précoce chez les femmes de 40 à 49 ans offre un bénéfice très faible voire nul, tout en exposant à un risque élevé de surdiagnostic et de traitements inutiles. L’essai clinique UK-Age trial que nous évoquons plus haut, en août 2020, enfonçait le clou : « Au total, il n’y a pas eu de réduction significative de la mortalité par cancer du sein dans le groupe d’intervention (groupe dépisté dès 40 ans) par rapport au groupe témoin (sans dépistage à partir de 40 ans) ».
Cancer Rose dénonce la décision du ministre canadien de la Santé, Mark Holland, de suspendre puis de dissoudre le groupe d’étude indépendant. Cette décision, à nos yeux, constitue une attaque grave contre la médecine fondée sur les preuves (EBM) car elle est mue par certains leaders d’opinion (comme des radiologistes) et des groupes de patientes soutenus par des lobbies et l’industrie de l’imagerie. Ces groupes privilégient des études par modélisation aux résultats très douteux et orientés, et leurs demandes sont motivées par un militantisme démagogique au détriment des données scientifiques réelles.
Les conséquences sur les soins de santé, comme nous l’expliquons dans notre article, sont désastreuses car elles ont pour effet de bloquer la publication de plusieurs autres lignes directrices en phase finale d’élaboration (sur le cancer prostatique et broncho-pulmonaire)
Notre groupe Cancer Rose regrette infiniment qu’une information objective et prudente soit ainsi confisquée au profit d’un discours démagogique et consensuel, qui pèse en premier lieu sur la santé des femmes.
La Dr Guylène Thériault n’est pas parvenue à faire publier son article au Canada.
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