Additifs alimentaires et maladies chroniques

Par Cancer Rose, 27 mai 2026

Trois nouvelles études montreraient des associations entre la consommation d’additifs alimentaires et un risque accru de cancer, de diabète de type 2 (excès chronique de sucre dans le sang, non dépendant d’un traitement par insuline), de maladies cardiovasculaires et d’hypertension artérielle. 

Des chercheuses et des chercheurs de l’Inserm (Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale), de l’INRAE (recherche agriculture et alimentation), de l’Université Sorbonne Paris Nord, de l’Université Paris Cité et du Cnam (Conservatoire National des Arts et Métiers), au sein de l’Équipe de recherche en épidémiologie nutritionnelle (Cress-Eren) ont effectué ce travail d’étude épidémiologique pour trouver les liens entre la consommation d’additifs, de colorants alimentaires et de conservateurs, et la santé des participants de la cohorte française NutriNet-Santé qui intègre plus de 100 000 personnes. 

Cette série de trois études a été publiée dans les revues Diabetes CareEuropean Journal of Epidemiology et European Heart Journal, s’ajoutant à deux études préalablement publiées dans le BMJ, et Nature communication, qui avaient montré, début 2026, des associations entre la consommation de ces additifs et le risque de cancer et de diabète de type 2.

Méthodes

Au total, 105 260 adultes (78,3 % de femmes ; âge moyen : 42,0 ± 14,5 ans) sans cancer préexistant ni diabète préexistant et ayant complété au moins deux relevés alimentaires de 24 heures lors de l’inclusion dans la cohorte ont été suivis pendant plus de 7 ans.
Les volontaires sont recrutés par une vaste campagne multimédia grand public (télévision, radio, presse écrite, Internet) qui a été lancée en mai 2009 et relayée par de multiples canaux professionnels. Le recrutement est toujours en cours.
La communication s’appuie sur un appel au volontariat pour recruter et fidéliser des participants « acteurs de la recherche et de la santé publique » contribuant au progrès des connaissances scientifiques.
Les participants remplissent des auto-questionnaires en ligne, les apports alimentaires ont été évalués à l’aide de relevés alimentaires de 24 heures répétés et spécifiques à chaque marque, et l’exposition cumulative aux additifs alimentaires a été évaluée au cours du temps grâce à de multiples bases de données de composition alimentaire et à des analyses de laboratoire ad hoc sur des matrices alimentaires. Les associations entre l’exposition aux colorants alimentaires et l’incidence du cancer et/ou du diabète de type 2 ont été évaluées à l’aide de modèles de Cox multivariables.
Ce modèle est un outil statistique utilisé en médecine pour prédire le temps qui va s’écouler avant qu’un événement ne se produise, tout en tenant compte de plusieurs éléments en même temps.

Résultats principaux et globaux de ces trois études, selon les chercheurs :

  • 1-les colorants alimentaires étaient associés à une augmentation de 38 % du risque de diabète de type 2 chez les plus forts consommateurs, comparativement aux plus faiblement exposés.
  • 2-les colorants alimentaires étaient associés à une augmentation de 14 % du risque de cancer global, à une augmentation de 21 % du risque de cancer du sein et à une augmentation de 32 % du risque de cancer du sein post-ménopausique.
    En particulier le bêta-carotène (le E160a) était associé à une augmentation de 16 % du risque de cancer global et de 41 % du risque de cancer du sein ; le caramel ordinaire (E150a) était associé à une augmentation de 15 % du risque de cancer global.
  • 3-les conservateurs étaient associés à une augmentation de 24 % du risque d’hypertension chez les plus forts consommateurs comparés aux plus faiblement exposés.
  • 4-les conservateurs non-antioxydants étaient associés à une augmentation de 29 % du risque d’hypertension et de 16 % du risque de maladies cardiovasculaires.
  • 5-les conservateurs antioxydants étaient associés à une augmentation de 22 % du risque d’hypertension.

Analyse critique

1. Étude 1 : additifs colorants et diabète de type 2 (Diabetes Care)

Food Coloring Additives and Incidence of Type 2 Diabetes in the NutriNet-Santé Prospective Cohort
https://diabetesjournals.org/care/article/49/6/1067/164756/Food-Coloring-Additives-and-Incidence-of-Type-2

Échantillon et suivi : 108 723 participants (dont 79,2 % de femmes, âge moyen de 42,5 ans) suivis sur une période médiane de 8,05 ans.

Résultats principaux : Pendant cette période on observe 1 131 cas de diabète de type 2. Après application d’une correction statistique stricte (FDR), les chercheurs ont trouvé un lien significatif entre une consommation élevée d’additifs colorants alimentaires et un sur-risque pour le diabète.

Biais et limites critiques :

1-Il y a un biais de sélection bien connu appelé l’effet « Healthy Volunteer » (biais du volontaire sain), à savoir que les participants de la cohorte NutriNet-Santé se portent volontaires via internet. Ce sont donc des personnes généralement plus éduquées sur les enjeux de santé et plus soucieuses de leur santé, elles adoptent des comportements de santé plus vertueux et parmi elles il existe une forte surreprésentation de femmes (79,2 %).
Les résultats ne sont donc pas parfaitement transposables à la population générale. L’effet de l’utilisateur sain produira des résultats de survie nettement supérieurs à ceux de la population exposée et indique surtout que cette population est globalement en meilleure santé.

2-Les facteurs de confusion : Bien que les modèles statistiques intègrent des ajustements poussés (ajustement sur l’âge, sur l’IMC- ‘indice de masse corporelle-, la sédentarité, le tabagisme, sur la qualité globale de la consommation alimentaire), les colorants sont des marqueurs directs de la consommation d’aliments ultra-transformés (sodas, confiseries, plats préparés). Ainsi il peut y avoir une confusion entre l’influence de ces additifs et l’influence de l’effet propre du composé chimique de l’aliment ultra-transformé (qui intrinsèquement est souvent riche en sucres ou graisses de mauvaise qualité).

3-Biais de l’auto-questionnaire : même si ce biais est corrigé par des modèles statistiques puissants, il n’en reste pas moins que les participants de l’étude NutriNet-Santé (surnommés les « Nutrinautes ») remplissent des auto-questionnaires en ligne sur leur alimentation, leur mode de vie et leur état de santé.
Le biais de déclaration (et plus largement le manque de fiabilité des auto-questionnaires) est la bête noire des épidémiologistes, avec le biais de mémoire (on oublie souvent ce qu’on a mangé, l’huile rajoutée ou le grignotage entre les repas p.ex.), mais aussi un biais  » de vertu », (sur-déclaration de la consommation d’épinard et sous-déclaration des frites qui l’ont accompagné…).
Et le biais de sélection dont nous parlions plus haut, avec des personnes inscrites dans l’étude et qui sont naturellement déjà plus aisées et plus attentives à la vie en mode « healthy » par rapport à la moyenne de la population.

2. Étude 2 : additifs colorants et risque de Cancer (European Journal of Epidemiology)

Cette étude vise à évaluer les associations potentielles entre les colorants alimentaires et l’incidence du cancer dans la cohorte française NutriNet-Santé.
Food colouring additives and cancer incidence in the NutriNet-Santé prospective cohort
https://link.springer.com/article/10.1007/s10654-026-01393-3

Echantillon et suivi : L’étude a inclus un total de 105 260 participants (composés à 78,3 % de femmes, avec un âge moyen d’environ 42 ans), suivis sur 7 ans et demi.

Résultats principaux

L’analyse met en évidence des relations positives entre des niveaux d’exposition supérieurs de certains colorants spécifiques et l’incidence globale de cancers (ainsi que de certains cancers spécifiques comme le cancer du sein ou de la prostate).

C’est dans cette publication spécifiquement axée sur les colorants alimentaires que les analystes de l’équipe de l’Inserm avancent une association entre exposition globale élevée aux additifs colorants et augmentation de 14 % du risque de développer un cancer.
Les chercheurs soulignent que cette tendance est particulièrement marquée pour le cancer du sein (ainsi que pour le cancer de la prostate chez les hommes).

Biais et limites critiques :

1-Biais d’exposition lié au temps (temps de latence) : le développement d’un cancer prend souvent des décennies. Le suivi médian de l’étude (presque 8 ans) est jugé relativement court selon la communauté scientifique pour affirmer qu’une exposition mesurée au début de l’étude, donc une exposition récente aux additifs, aurait directement causé l’apparition de la maladie à la fin.

2-Multiplicité des tests statistiques : En testant des dizaines de colorants différents en relation avec de nombreux types de cancers, la probabilité de trouver des associations positives purement dues au hasard (faux positifs) augmente, malgré les corrections statistiques utilisées.

3-Modifications des formulations industrielles : Les fabricants modifient fréquemment les recettes et la nature des colorants de leurs produits (ex: réduction du dioxyde de titane E171 ou de certains colorants azoïques).
Les bases de données sur la composition des aliments doivent être constamment actualisées, ce qui peut induire des erreurs de classification de l’exposition au fil des ans.

4-Le biais de confusion déjà sus-cité : est-ce le colorant lui-même qui déclenche le cancer, ou le fait que ces personnes consomment des aliments ultra-transformés ?
Une corrélation n’est en rien une causalité. Les aliments contenant beaucoup de colorants ont une valeur alimentaire globalement dégradée (riches en graisses et sucres, pauvres en fibres ou vitamines.)

5-Problème de l’estimation des quantités (combien la personne a-t-elle ingéré de molécules chimiques ?) et difficulté à isoler l’effet du seul colorant au milieu d’un cocktail d’additifs. Cela relève de la prouesse statistique et comprend beaucoup d’incertitudes.
En effet, il n’y a pas d’obligation d’étiquetage des doses, les industriels indiquent quel additif a été utilisé mais pas quelle quantité. L’équipe de recherche a dû estimer les doses en croisant les marques avec des analyses de laboratoire et des doses maximales autorisées par l’EFSA. C’est la meilleure méthode disponible, mais elle comporte une marge d’erreur. De plus, les « recettes » changent et les industriels réalisent ici et là des ajustements pour coller à des impératifs de qualité alimentaire et anticiper des interdictions à venir sur certains composants.

3. Étude 3 : additifs conservateurs, hypertension et maladies cardiovasculaires (European Heart Journal)

Preservative food additives, hypertension, and cardiovascular diseases: the NutriNet-Santé study
https://academic.oup.com/eurheartj/advance-article/doi/10.1093/eurheartj/ehag308/8679203?login=false

Échantillon et Suivi : 112 395 participants (78,7 % de femmes) suivis pendant environ 7,9 ans, analysant l’exposition à 58 conservateurs différents.

Résultats principaux :

-Conservateurs non-antioxydants : liés à une hausse du risque d’hypertension (+29 %, HR = 1,29 [1,20-1,39]) et de maladies cardiovasculaires (+16 %, HR = 1,16 [1,04-1,29]).
-Conservateurs antioxydants : liés à une hausse de l’incidence de l’hypertension (+22 %, HR = 1,22 [1,13-1,31]).

Biais et limites critiques :

1-Nature observationnelle de l’étude : Il est formellement impossible d’établir un lien de cause à effet direct. L’association à l’hypertension artérielle peut être influencée par beaucoup d’autres facteurs et des modes de vie non mesurés et ainsi non pris en compte.

2-Le « bruit de fond » du sel (sodium) : De nombreux conservateurs courants (comme le nitrite de sodium, le benzoate de sodium ou le sorbate de potassium) apportent une charge en sodium ou sont intrinsèquement liés à des aliments à forte teneur en sel (charcuteries, saumures, snacks).
Les chercheurs ont procédé à des ajustements forts dans le modèle utilisé, néanmoins le sur-risque d’hypertension peut en partie découler de la charge en sodium dans l’alimentation générale, difficile à isoler rigoureusement.

3-Sous-notification des pathologies mineures : Si les événements cardiovasculaires majeurs (infarctus, AVC) sont très bien tracés via les bases d’assurance maladie (SNIIRAM), l’apparition de l’hypertension artérielle peut parfois être sous-déclarée ou diagnostiquée tardivement dans certains profils de participants, ce qui peut créer un biais de classement des malades.

Synthèse commune des trois publications

Ces trois publications de 2026 sont innovantes dans la mesure où elles ne se contentent pas de mesurer l’impact sur la santé des macronutriments (protéines, glucides, lipides) et des micronutriments (vitamines, minéraux), mais essaient d’évaluer l’impact systémique de l’exposition chronique aux additifs chimiques.

Le point fort de ces trois études repose sur une méthodologie robuste par un croisement unique opéré par l’équipe NutriNet-Santé : associer des questionnaires alimentaires ultra-précis (par marques) à des analyses de laboratoire réalisées pour ces études, et à des bases de données des compositions industrielles.
Même si, comme évoqué plus haut, il peut y avoir des imprécisions dans l’évaluation des doses d’exposition, la méthode permet d’évaluer l’impact de certaines quantités d’exposition, plutôt qu’une étude basée uniquement sur ‘présence’ versus ‘absence’ de l’additif.

Cependant, elles partagent les mêmes limites inhérentes aux études d’observation sur des cohortes web que nous avons précédemment listées.

1-Une surreprésentation de femmes d’âge moyen, avec un biais de l’usager sain, c’est à dire un comportement alimentaire et de style de vie globalement plus sain par rapport à la moyenne de la population.

2-Un biais de confusion lié à l’ultra-transformation : Les additifs (colorants pour l’aspect visuel, conservateurs pour la durée de vie) sont des marqueurs de la nourriture industrielle complexe et transformée. L’effet néfaste mesuré pourrait être le reflet certes de ces composants, mais aussi celui de l’altération globale intrinsèque de ces produits qui contiennent eux-mêmes peu de vitamines ou de fibres, et qui ont un index lipidique et glycémique élevé.

3-Concernant les conclusions sur la cancérogenèse, l’étude a un suivi trop court pour une affirmation formelle de cause à effet. Une corrélation, rappelons-le, n’est pas synonyme de causalité.

Néanmoins prises ensemble, les résultats peuvent interpeller sur une remise en question des seuils de sécurité sanitaire, et sur une vigilance en matière de santé publique.

Ces études constituent un faisceau de présomptions cliniques : l’ingestion quotidienne et répétée de cocktails de conservateurs et de colorants pourrait bien, à long terme, altérer la santé cardiométabolique (mécanismes d’inflammation systémique, perturbation du microbiote intestinal ou stress oxydatif) et pourrait jouer un rôle dans le risque de maladies chroniques majeures (cancer, diabète de type 2).

Même sans preuve de causalité biologique stricte, ces recherches apportent des arguments épidémiologiques de poids, du fait de leur robustesse dans la méthodologie et de la concordance de leurs résultats.
Elles soutiennent scientifiquement les recommandations actuelles de santé publique qui incitent à limiter la consommation d’aliments ultra-transformés et à privilégier des aliments bruts ou minimalement transformés.
Elles fournissent également des données cruciales pour les agences réglementaires (comme l’EFSA) en vue d’une potentielle réévaluation des doses journalières admissibles de certains additifs, notamment des colorants alimentaires.


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