Par Cancer Rose, 3 juin 2026
Une étude publiée dans JAMA Network Open (Tatum et al., mai 2026) intitulée « Survival and Recurrence With GLP-1 Receptor Agonists in Breast Cancer » évalue l’impact des agonistes des récepteurs du GLP-1 (médicaments comme l’Ozempic ou le Wegovy) sur la survie globale et le risque de récidive chez les femmes atteintes d’un cancer du sein et souffrant d’obésité ou de diabète de type 2.https://jamanetwork.com/journals/jamanetworkopen/fullarticle/2848788
Au cours de l’année passée, ces médicaments dits ‘agonistes du GLP-1’, médicaments amaigrissants comme Ozempic, Wegovy, Mounjaro et d’autres ont fait la une des médias surtout aux États-Unis où l’obésité est un énorme enjeu de santé publique.
Ils appartiennent tous à une classe de molécules appelées les agonistes du récepteur du GLP-1 (pour glucagon-like peptide-1 en anglais), qui imitent un peptide naturel produit par l’organisme (GLP-1) et qui joue un rôle clé dans la régulation de l’appétit et du métabolisme.
Le constat de départ
L’obésité et le diabète de type 2 sont deux facteurs qui aggravent le pronostic des femmes atteintes d’un cancer du sein. Ils favorisent la résistance à l’insuline, entretiennent un environnement pro-inflammatoire et pro-tumoral qui dope la croissance des tumeurs, ce qui augmente le risque de récidive et de décès par cancer du sein.
L’étude
Les chercheurs ont analysé les dossiers médicaux de plusieurs milliers de femmes ayant un cancer du sein (stades I à III) pour voir si la prise d’un analogue du GLP-1 (comme l’Ozempic, le Wegovy, etc.) changeait la donne. C’est donc une étude de cohorte rétrospective menée à partir des dossiers médicaux de plus de 840 000 femmes adultes ayant reçu un diagnostic de cancer du sein de stade I à III entre avril 2006 et avril 2023, sans antécédent préalable de cancer du sein.
Les chercheurs ont comparé trois groupes :
- Femmes obèses (sans diabète) : groupe de femmes sous GLP-1 versus celles sans traitement.
- Femmes diabétiques (groupe 1) : groupe de femmes sous GLP-1 versus celles sous traitements classiques (insuline ou metformine).
- Femmes diabétiques (groupe 2) : groupe de femmes sous GLP-1 versus celles sous une autre classe de médicaments récents (les inhibiteurs du SGLT2 qui inhibent la réabsorption rénale du glucose ; nous simplifions volontairement beaucoup).
Les résultats clés (sur 10 ans)
- Pour les femmes obèses : celles qui ont pris un analogue du GLP-1 ont eu beaucoup moins de risques de mourir ou de rechuter. Par exemple, au bout de 10 ans, le taux de survie était de 96 % chez les femmes sous GLP-1, contre 88,6 % chez celles sans traitement.
- Par rapport aux traitements classiques du diabète : les analogues du GLP-1 se sont montrés nettement plus efficaces pour réduire la mortalité et la récidive que la metformine ou l’insuline.
- Par rapport aux inhibiteurs du SGLT2 : les résultats sont quasiment identiques pour ces deux familles de médicaments récents.
Quel est le mécanisme de leur efficacité ?
Les auteurs pensent que ces médicaments agissent de deux manières :
- Indirectement : en faisant perdre du poids et en améliorant le métabolisme, ce qui empêche la tumeur d’être ‘nourrie’.
- Directement : en bloquant directement la croissance des cellules cancéreuses et en stimulant le système immunitaire.(effet anti-tumoral intrinsèque)
Conclusions et réserves
Les auteurs eux-mêmes concluent : « Dans cette étude de cohorte menée auprès de patientes atteintes d’un cancer du sein, les résultats suggèrent une association potentielle entre l’utilisation d’agonistes des récepteurs du GLP-1 et une amélioration du pronostic chez les patientes obèses présentant des troubles métaboliques associés. Ces résultats justifient une évaluation plus approfondie du traitement par agonistes des récepteurs du GLP-1 dans le cadre d’essais cliniques randomisés. »
En effet il s’agit, comme dit plus haut, d’une étude « rétrospective » (on a regardé le passé des patientes). Elle est génératrice d’hypothèses (comme l’effet antitumoral direct de la molécule) ; elle montre un lien fort, mais ne prouve pas à 100 % une cause directe entre la prise de ces médicaments amaigrissants et l’augmentation de la survie.
Uniquement des essais cliniques de grande ampleur permettront de valider peut-être l’utilisation des GLP-1 comme adjuvant thérapeutique en oncologie.
Analyse des biais
Devant des résultats de réductions de risques spectaculaires (résultats trop beaux ?), il faut être attentif aux biais inhérents à ce type d’études observationnelles.
1. Puissance statistique et échantillon, méthodologie
Avec un pool initial de plus de 840 000 patientes atteintes d’un cancer du sein, une telle taille d’échantillon confère à l’étude une puissance statistique extrêmement élevée pour détecter des associations même minimes, mais ne garantit en rien la pertinence clinique ni l’absence de biais. Les auteurs notent d’ailleurs que le nombre de patientes suivies à très long terme (vers le seuil des 10 ans) diminue drastiquement, ce qui réduit la précision des estimations tardives pour la survie sans récidive.
Il faut noter que les patientes sous GLP-1 sont différentes de celles qui n’en prennent pas. Pour limiter ce biais (de confusion) et mimer un essai randomisé (plus long et compliqué à réaliser), les auteurs ont analysé trois cohortes en appliquant ce qu’on appelle un appariement par score de propension (Propensity Score Matching), c’est-à-dire que les patientes sont comparées par groupes dont les individus sont aussi semblables que possible sur certaines caractéristiques observées. Trois grandes cohortes ont été analysées :
- Patientes avec obésité : GLP-1 vs Non-utilisation.
- Patientes avec diabète : GLP-1 vs Insuline ou Metformine.
- Patientes avec diabète (comparateur moderne) : GLP-1 vs Inhibiteurs du SGLT2.
Les résultats du dernier groupe sont d’ailleurs beaucoup moins prononcés ou même non significatifs, ce qui démontre que lorsque l’on compare le GLP-1 à un autre médicament moderne, l’effet « miracle » s’estompe.
2- biais majeurs (Pourquoi les résultats sont « trop beaux pour être vrais »)
Les auteurs allèguent une baisse du risque de mortalité toutes causes confondues allant jusqu’à 91 % (HR = 0,09) par rapport au groupe insuline/metformine, et de 65 % chez les patientes obèses. En oncologie, de tels chiffres sont pratiquement du jamais vu (la chimiothérapie la plus efficace réduit généralement le risque de récidive de l’ordre de 30 à 40 %). Plusieurs biais majeurs expliquent cette distorsion :
A. Le biais du temps de survie immortel (Immortal Time Bias)
Pour être classée dans le groupe « GLP-1 », une patiente doit avoir survécu suffisamment longtemps après son diagnostic de cancer pour que son médecin lui prescrive ce traitement. Les patientes qui ont eu une récidive agressive ou qui sont décédées très rapidement après le diagnostic n’ont jamais eu le temps de recevoir du GLP-1 et tombent automatiquement dans le groupe « non-utilisateurs ».
Prenons pour exemple une patiente A qui recevrait le traitement à 6 mois et décèderait à 10 ans, et une patiente B qui décède à trois mois et qui n’a donc jamais reçu le traitement = la patiente B ne pourra jamais rentrer dans le groupe traité puisque décédée avant la période « immortelle » fictive pendant laquelle aucun décès ne pouvait survenir, gonflant artificiellement la survie du groupe traité, qui est composé, par construction, de personnes ayant déjà une certaine survie, et qu’on va attribuer à tort à l’effet du médicament.
B. Le biais du prescripteur ou « biais du patient sain » (Healthy User Bias)
Une patiente souffrant d’un cancer du sein en phase terminale, très fragile ou en soins palliatifs ne se verra généralement pas prescrire une thérapie d’optimisation métabolique prévue pour un long terme comme un GLP-1. Ces traitements innovants ne peuvent pas être prescrits à tout le monde et les personnes qui reçoivent du GLP-1 sont souvent plus stables, ont un meilleur accès aux soins, un statut socio-économique plus élevé et une meilleure observance globale à leurs traitements.
Le groupe GLP-1 était donc probablement en meilleure santé dès le départ, indépendamment de l’effet du médicament sur les cellules cancéreuses.
C. Variables de confusion résiduelles ou manquantes
L’appariement par score de propension dont nous avons parlé plus haut ne peut ajuster les données que sur les variables mesurées et répertoriées dans les dossiers médicaux électroniques. Or des renseignements peuvent manquer dans ces méga-bases de données comme le stade tumoral exact, ou les autres traitements oncologiques déjà reçus et qui ont opéré un effet sur le cancer, ou encore l’observance par rapport à l’hormonothérapie dont on sait que certaines patientes l’abandonnent en cours de route etc….
D. Critère de jugement : Mortalité toutes causes vs mortalité spécifique
L’étude montre une réduction massive de la mortalité toutes causes confondues. Or, les experts du domaine (comme le Dr F. Perry Wilson de Yale qui communique sur le sujet également sur les réseaux sociaux) soulignent que si le GLP-1 agissait purement comme un traitement anti-cancer, on observerait une baisse nette et exclusive de la mortalité liée au cancer du sein. Une baisse globale aussi massive suggère plutôt que le médicament agit sur d’autres pathologies (cardiovasculaires, métaboliques) ou, plus probablement, que les biais susmentionnés ont faussé les données.
Verdict global
Cette étude apporte une base biologique et épidémiologique intéressante : la gestion de l’obésité et de l’hyperinsulinisme par les GLP-1 est une piste thérapeutique crédible pour améliorer le pronostic des cancers du sein à récepteurs positifs, car le tissu adipeux et l’insuline stimulent la croissance tumorale.
En revanche, l’ampleur alléguée de l’effet (les 65 % à 91 % de réduction du risque) est vraisemblablement le produit de biais méthodologiques susmentionnés.
Selon les auteurs eux-mêmes, les hypothèses émises sont intéressantes mais nécessitent d’autres études approfondies.
🛈 Nous sommes un collectif de professionnels de la santé, rassemblés en association. Nous agissons et fonctionnons sans publicité, sans conflit d’intérêt, sans subvention. Merci de soutenir notre action sur HelloAsso.
🛈 We are an French non-profit organization of health care professionals. We act our activity without advertising, conflict of interest, subsidies. Thank you to support our activity on HelloAsso.

