Ivan ILLICH, Némesis médicale, l’expropriation de la santé

Ivan ILLICH*, Némesis médicale, l’expropriation de la santé, 1975, Ed. du Seuil

Extraits

Annette LEXA

La lecture estivale d’Ivan Illich m’est apparue tellement importante que j’ai préféré la transcrire telle qu’elle sans la commenter. Mis à part certains aspects contextuels de l’époque des années 1970, et une prose parfois un peu âpre à lire, chacune des phrases présentées ici entre en résonnance avec les problématiques actuelles développées sur le site Cancer Rose. Illich était un visionnaire, il convient de lui rendre hommage.

*Ivan Illich (1926 - 2002 ) est un penseur de l'écologie politique et une figure importante de la critique de la société industrielle. Dans l'œuvre d'Ivan Illich une idée revient de manière prédominante : à partir du moment où la société industrielle, par souci d'efficacité, institutionnalise un moyen (outil, mécanisme, organisme) afin d'atteindre un but, ce moyen tend à croître jusqu'à dépasser un seuil où il devient dysfonctionnel et nuit au but qu'il est censé servir. Ainsi l'automobile nuit au transport, l'école nuit à l'éducation et la médecine nuit à la santé. L'institution devient alors contre-productive en plus d'aliéner l'être humain et la société dans son ensemble. (Wikipedia)

Le contrôle social par le diagnostic

Nous avons vu que la réduction de la capacité de réaction des membres d’une société se reflète dans la médiatisation du budget et que l’invasion pharmaceutique, qu’elle soit ou non techniquement efficace, bloque la résistance des sujets. Une troisième forme de iatrogenèse sociale résulte dans la médicalisation des catégories sociales. Un bon exemple de cette atteinte au contrôle personnel sur l’organisme et au droit de modifier un milieu qui l’entrave, est l’étiquetage iatrogène des différents âges de la vie humaine. Cet étiquetage en vient à faire partie intégrante de la culture populaire lorsque le profane accepte comme une chose « naturelle » et banale le fait que les gens ont des besoins de soins médicaux de routine tout simplement parce qu’ils sont en gestation, qu’ils sont nouveaux-nés, enfants, dans leur années climatériques ou qu’il sont vieux.
Quand on en est arrivé à ce point, la vie n’est plus une succession de différentes formes de santé, mais une suite de périodes qui exigent chacune une forme particulière de consommation thérapeutique. A chaque âge correspond un environnement spécial pour optimiser la santé-marchandise : le berceau, le lieu de travail, la maison de retraite et la salle de réanimation. Le sujet se trouve mis en cage dans une ambiance faite pour les membres de sa catégorie, telle que la perçoit la spécialiste bureaucratique chargé de sa gestion. Dans chacun de ces endroits, l’individu est dressé à suivre le comportement qui convient à l’administration de pédagogues, de pédiatres, de gynécologues, de gériatres et à leur différentes classes de serviteurs. La richesse d’information du milieu naturel est dégradée par sa spécialisation, l’école, la rue et l’atmosphère aseptisée de la clinique s’enrichissent de prescriptions professionnelles et s’appauvrissent en choix pour ceux qui s’y trouvent enfermés. L’homme domestiqué rentre en stabulation permanente pour se faire gérer dans une suite de loges spécialisées.

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Tous les âges son médicalisés, tout comme le sexe, le quotient intellectuel ou la couleur de la peau. Dès que les femmes au XIXè siècle ont voulu s’affirmer, un corps de gynécologues s’est formé : la féminité elle-même devenait symptôme d’un besoin médical traité par des universitaires évidemment masculins. Etre enceinte, accoucher, allaiter, sont autant de conditions médicalisables, comme le sont la ménopause ou la présence d’une matrice à l’âge où le spécialiste décide qu’elle est de trop. La puberté, la dépression, l’épuisement, l’alcoolisme, l’homosexualité, le deuil, l’obésité, permettent de classer les citoyens en catégories de clients.

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L’innovation conseillée par les médecins est toujours privilège de riches. La société moderne n’est pas seulement stratifiée, elle est hiérarchisée. Dans une telle société, les classes dominantes détiennent le monopole de l’invention et de la création. Tout changement s’opère de haut en bas. A l’intérieur de chaque classe les changements s’opèrent 1) en fonction de la distance sociale qui la sépare des classes supérieures et 2) en fonction du rapport d’affinité ou d’opposition entre le changement et l’ethos de cette classe.

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La consommation de soins préventif est le dernier en date des signes de statut social chez les bourgeois . Pour être à la mode, il est nécessaire aujourd’hui de consommer du « check-up » (…) l’extension du contrôle professionnel aux soins à des gens en parfaite santé est une nouvelle manifestation de la médicalisation de la vie. Le concept de morbidité a simplement été étendu et recouvre des situations où il n’y a pas de morbidité au sens strict, mais une probabilité qu’une telle morbidité apparaisse dans un délai donné.
Un certain nombre de médecins ont, ces 10 dernières années, proclamé que la médecine allait connaître une révolution avec le développement et l’extension à toute la population de soins professionnels préventifs. Ils ont obtenu un appui financier de PDG vieillissants, mais également de leaders politiques soutenus par la grande masse de ceux qui réclament pour eux ce qui jusqu’à présent était un privilège réservé aux riches.

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La vérité est que le dépistage précoce transforme des gens qui se sentent bien portants en patients anxieux . Pour commencer, certains de ces examens ne sont pas sans risque (…) méthodes diagnostiques mutilantes par le scalpel, les radiations ou l’empoisonnement. . La plupart des autres examens sont moins meurtriers mais il y en a qui sont bien plus chers, qui provoquent l’invalidité, qui sont souvent mal interprétés et qui produisent des traumatismes psychiques.(…) Même si quelqu’un survit sans dommage à une série d’examens de laboratoire et que finalement on lui trouve une symptôme qui justifie l’intervention, il court le très grand risque d’être soumis à une thérapeutique détestable, douloureuse, mutilante et chère. L’ironie est que les troubles graves et sans symptômes apparents que ce type de dépistage peut seul découvrir sont en général des maladies incurables pour lesquelles un traitement précoce aggrave d’état physique du patient.

La mise en œuvre de procédures routinières de dépistage précoce sur des populations importantes garantit au médecin « scientifique » l ‘existence de matières premières abondante pour son activité : il pourra y puiser les beaux cas correspondant le mieux aux possibilités de traitement, ou les plus intéressants pour la recherche, que la thérapeutique apporte ou non la guérison ou le soulagement Mais cette pratique renforce les gens dans la conviction qu’ils sont des machines dont la durabilité dépend de la fréquence des visites à l’atelier d’entretien, et ils sont forcés de payer pour que l’institution médicale puisse réaliser ses études de marché et développer son activité commerciale.

La médicalisation de la prévention entretient la confusion entre prévention et assurance(..) L’identification de l’individu statistique à l’homme biologique unique crée une demande insatiable de ressources finies. L’individu est subordonné aux besoins supérieurs de la collectivité. Les soins préventifs deviennent obligatoires, et le droit du patient à donner son consentement aux traitements qui lui sont infligés est progressivement bafoué.

La médicalisation du dépistage précoce non seulement gêne et décourage la véritable prévention, mais entraîne aussi le patient potentiel à se comporter en permanence comme un objet dont le médecin à la charge. Il apprend à s’en remettre à son médecin dans la bonne comme dans la mauvaise santé ». Il se transforme en patient à vie.

L’enrôlement dans la lithurgie macabre

La fascination générale pour les percées médicales, les techniques de pointe et la mort sous contrôle médical est un symptôme particulièrement visible(..). Pour bien la comprendre, il faut y voir la manifestation d’un besoin fortement ancré de miracle. La médecine de pointe est l ‘élément le plus solennel d’un rituel qui célèbre et consolide le mythe selon lequel le médecin livre une lutte héroïque contre la mort.

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Blouses blanches, environnement aseptique, ambulances, systèmes d’assurances : tout cet attirail rituel en est venu à remplir principalement des fonctions magiques et symboliques. (…)

L’homme moderne se trompe lorsqu’il croit que les métiers peuvent être spécialisés à volonté. Les professionnels ont tendance à agir comme si les résultats de leur activité se limitaient à ceux qui ont un caractère vérifiable de façon opératoire. Les docteurs guérissent, les enseignants enseignent, les ingénieurs transportent les gens et les choses. Les économistes fournissent une explication plus unitaire de l’activité des spécialistes lorsqu’ils traitent tout en tant que « producteurs ». Ils ont imposés aux membres des professions libérales, souvent contre leur gré, la conscience d’être tous, de quelque façon, des « travailleurs ». Les sociologues n’ont cependant pas encore réussi à rendre ces mêmes professionnels conscients du fait qu’ils célèbrent en commun le même rituel et ils servent les mêmes fonctions magiques. De la même façon que tous les travailleurs contribuent à la croissance du PNB, tous les spécialistes engendrent et soutiennent l’illusion du progrès.

Que les médecins contemporains le veuillent ou non, ils se conduisent en prêtres, en magiciens et en agents de pouvoir politique. (…) Nos sorciers contemporains revendiquent leur autorité sur le patient, même lorsque l’étiologie est incertaine, le pronostic défavorable et la thérapeutique au stade d’essai. L’espoir d’un miracle médical est leur meilleur rempart contre l’échec, puisque si l’on peut espérer un miracle , on ne peut pas, par définition, compter dessus. Ainsi, dans notre culture médiatisée, les médecins se sont attribués le rôle , jadis réservé aux prêtres et aux souverains, de célébrer avec prodigalité les rituels par lesquels les maladies sont bannies. D’où la fonction moderne de jouer au moins en partie le rôle du sorcier d’autrefois. Quand on les montre à la télévision, les exploits héroïques de la médecine figurent une sorte de danse de la pluie pour des millions de gens. Ce sont des lithurgies qui transforment l’espoir réaliste d’une vie autonome en illusion que les médecins donneront à l’humanité une santé toujours meilleure. C’est le rituel médical, célébré par un mage préventif, qui prive l’homme de la jouissance du présent.

 

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