AUGMENTATION DES CANCERS, MYTHE OU RÉALITÉ ?

Par Cancer Rose, 24 juillet 2025

Une rumeur a réussi à s’implanter, largement amplifiée par les médias, peu soucieux de vérifications : les cancers « exploseraient » et ceux du pancréas atteindraient des personnes jeunes et auraient « triplé ».
Une étude parue dans le BMJ oncology en  2023[1] avait fait grand bruit, et avait été reprise dans toute la presse sans beaucoup de nuances.

Plusieurs études antérieures[2] suggéraient que l’incidence (nombre de nouveaux cas de cancers apparus dans une population dans l’année) des cancers de divers organes diagnostiqués chez les adultes âgés de 50 ans avait augmenté dans de nombreuses régions du monde depuis les années 1990. Les facteurs de risque n’étaient que peu étudiés.
Selon cette étude, depuis 1990, l’incidence (nombre de nouveaux cas) et le nombre de décès dus aux cancers dits précoces* ont considérablement augmenté à l’échelle mondiale. Les cancers précoces du sein, de la trachée, des bronches et du poumon, de l’estomac et colorectaux ont affiché le taux de mortalité et un fardeau pour la population les plus élevés en 2019. Les pays avec un indice socio-démographique moyen à élevé et les personnes âgées de 40 à 49 ans ont été particulièrement touchées, selon les auteurs. Les facteurs de risque alimentaires (régime riche en viande rouge, pauvre en fruits, riche en sodium et faible en lait, etc.), la consommation d’alcool et le tabagisme, la sédentarité sont les principaux facteurs de risque mis en avant pour ces constats.

* Lesdits cancers « précoces » dont parlent ces études, en anglais les « early-onset cancers », désignent des cancers survenant chez des personnes de 50 ans, personnes considérées comme jeunes par rapport à l’âge moyen de survenue de la plupart des cancers. En effet 47 % des cas de cancers surviennent chez des hommes de plus 70 ans, 30 % au-delà de 75 ans et 14 % chez les hommes de plus de 80 ans. Cette proportion est de 42 % chez les femmes de plus 70 ans, 30 % au-delà de 75 ans et 17 % chez les femmes de plus de 80 ans.

Les auteurs de l’étude du BMJ suggèraient qu’il est nécessaire de mener d’autres études de cohorte prospectives sur le parcours de vie pour explorer les causes des cancers, et en même temps d’encourager un mode de vie sain ce qui pourrait réduire le fardeau des maladies cancéreuses à début précoce (aux alentours de 50 ans).

Examen en détail, et nuances…

Des précautions sont à prendre. Le chiffre global des cas de cancer est une chose, mais ne tient pas compte de deux facteurs démographiques primordiaux que sont le vieillissement et l’augmentation de la population. Un troisième facteur, ce sont les dépistages, qui augmentent les détections, donc de facto le chiffre de l’incidence.

Si une population augmente en taille et vieillit, en 30 ans d’examen des données il est normal qu’on constate un nombre brut de cancers proportionnellement accru. Le bon indicateur, c’est donc le taux d’incidence ajusté sur les facteurs démographiques pour 100.000 habitants.

Ci-dessous la figure 2 de l’étude du BMJ montrant l’incidence mondiale, les taux de mortalité de 29 cancers précoces en 1990 et 2019 par sexe, ainsi que l’indicateur DALY, c’est à dire l’espérance de vie corrigée de l’incapacité induite par la maladie (nous y revenons plus tard).

Comme on peut facilement le constater sur ce graphique de l’étude BMJ, les cancers dont l’incidence a littéralement et réellement « explosé » sont les cancers …dépistés. Mais pas celui du pancréas.

Si on se réfère aux données de NIH, (National Cancer Institut américain): « En utilisant des modèles statistiques pour l’analyse, les taux ajustés selon l’âge pour les nouveaux cas de cancer du pancréas ont augmenté en moyenne de 0,9 % chaque année en 2013–2022. Les taux de mortalité ajustés en fonction de l’âge ont été stables en 2014–2023. » Il y a donc certainement une légère augmentation même en ajustant sur l’âge mais on est loin de l’explosion et du « triplement ».

Examinons le cas du cancer du sein, son incidence s’est considérablement accrue avec l’extension du parc des mammographes au fil des décennies, mais, s’il demeure toujours un problème majeur de santé publique, tuant près de 12 000 femmes par an, son taux de mortalité, après correction sur le vieillissement de la population, reste sensiblement au même niveau que celui de 1960.

Illustration tirée du livre « dépistage du cancer du sein, la grande illusion », B.Duperray, ed T.Souccar, page 14.

L’incidence du cancer du sein s’envole effectivement, on peut le dire, sous l’activité débridée du dépistage, sans réduction de la mortalité, ce qui montre que dans ce cas c’est bien l’activité humaine qui créé artificiellement de la maladie, sans régler le vrai problème puisque sans réduire les cancers de stade avancé, ce qu’on attendait pourtant du dépistage….

Entre 1980 et 2000, le taux d’incidence augmente de 2,7 % par an en moyenne. L’augmentation concerne toutes les tranches d’âge mais elle est plus marquée chez les femmes de 50 à 75 ans. Or cette tranche d’âge est bien celle des femmes pour lesquelles un dépistage mammographique systématique est réalisé (10 départements pilotes en 1980). 
Et la mortalité n’est pas spectaculairement réduite, ce qu’on attendait aussi pourtant.

Illustration 15 du livre de B.Duperray, « dépistage du cancer du sein, la grande illusion », T.Souccar édition

Les auteurs de l’article de 2023 paru dans le BMJ que nous citons nuancent d’ailleurs eux-mêmes leur propos (ce que ne fait malheureusement pas la presse préférant terroriser les lecteurs) :
« l’étude présente plusieurs limites en raison des faiblesses intrinsèques de l’étude GlobalBurden of Diseases (GBD) 2019. 

  • Premièrement, la précision des données GBD a été compromise par la qualité des données des registres du cancer dans différents pays. Ainsi, la sous­ déclaration et le sous ­diagnostic dans les pays en développement peuvent entraîner une sous­estimation de l’incidence et des décès dus aux cancers à début précoce.
  • Deuxièmement, la tendance à la hausse du fardeau des cancers à début précoce reste floue, ce qui pourrait être lié au dépistage précoce et aux expositions précoces.
  • Troisièmement, l’estimation de l’exposition aux facteurs de risque a été réalisée sur des données dont les dates d’enquête sont rares et provenant de sources différentes, ce qui peut affecter la précision de leur influence et introduire un biais de mesure potentiel. 
  • Quatrièmement, il est inévitable que la mise en œuvre d’une dichotomie à l’âge de 50 ans présente des inconvénients, car il est peu probable que les caractéristiques pathologiques, moléculaires et biologiques changent considérablement à cet âge.

Pour les auteurs une première conclusion importante est que les facteurs de risque alimentaires, la consommation d’alcool et la consommation de tabac étaient les principaux facteurs de risque des principaux cancers à début précoce en 2019. 

Deuxièmement les auteurs écrivent que l’étude a démontré principalement les choses suivantes :  la morbidité (ensemble des effets subséquents à une maladie, ou séquelles) mondiale du cancer à début précoce (chez les « jeunes ») a augmenté de 1990 à 2019, tandis que la mortalité a légèrement diminué, ainsi que la  » disability-adjusted life year (DALY) », c’est à dire l’espérance de vie corrigée de l’incapacité par la maladie, (qui est donc dégradée)

On peut donc légitimement poser la question du bénéfice de la détection précoce pour les populations.

Le taux d’incidence et de mortalité,( toujours d’après l’étude) variaient considérablement selon les régions, les pays et les types de cancer. Les régions plus concernées sont les régions à indice socio-démographique moyen­ et élevé, les cancers les plus concernés sont celui du sein, le cancer broncho-pulmonaire, le cancer colorectal et le cancer de l’estomac, donc majoritairement là où le niveau sanitaire est élevé et où certains cancers rentrent dans des campagnes de dépistage.

Il était attendu que les cancers de bas stade de malignité augmentent en raison des dépistages permettant une anticipation du diagnostic de cancer, mais cette détection est-elle bénéfique si la durée de « vie malade » et la morbidité qui y est liée sont accrues, sans que soit allongée la durée totale de vie, sans qu’on soit parvenu à réduire les formes graves pour certains cancers dépistées fortement (sein, prostate, thyroïde) ?

la survie

JAMA

Réponse dans le JAMA

Septembre 2025

Augmentation des cancers précoces : plus apparente que réelle

https://jamanetwork.com/journals/jamainternalmedicine/article-abstract/2839347
Vishal R. Patel, MD, MPH; Adewole S. Adamson, MD, MPP; H. Gilbert Welch, MD, MPH
Harvard Medical School, Boston, Massachusetts (Patel); Brigham and Women’s Hospital, Boston, Massachusetts (Patel, Welch); Dell Medical School, Austin, Texas (Adamson).

L’augmentation des cancers à début précoce n’est pas nécessairement due à une augmentation des cancers cliniquement significatifs, c’est à dire les cancers qui vont se manifester et effectivement impacter la personne, ont soutenu les chercheurs, mais peut être due à un examen diagnostique accru et au surdiagnostic. Le surdiagnostic étant une détection inutile de cancers indolents qui n’auraient jamais nui s’ils étaient restés méconnus.

Parmi les huit cancers dont l’incidence augmente le plus rapidement, seuls deux – le cancer colorectal et le cancer de l’endomètre – ont montré une légère augmentation de la mortalité précoce. Pour les six autres cancers, des taux de mortalité stables ou en baisse et une hausse du nombre de diagnostics suggèrent qu’une détection plus élevée (plutôt que davantage de maladies) pourrait expliquer la tendance.

Ce qu’on observe 

Dans l’ensemble, les 8 cancers dont l’incidence (nombre de nouveaux cas apparus dans la population dans l’année) a augmenté le plus rapidement (>1 % par an) chez les adultes américains de moins de 50 ans (thyroïde, anus, rein, intestin grêle, colorectum, endomètre, pancréas et myélome) ont doublé en incidence depuis 1992, alors que la mortalité agrégée pour ces cancers est restée stable. Les cancers colorectal et endométrial ont montré une légère augmentation de la mortalité ; pour les autres, une mortalité stable ou en baisse parallèlement à l’augmentation des diagnostics suggère qu’une plus grande détection (plutôt que davantage de maladies) explique cette tendance. 
Dans certains cancers, comme le cancer de la thyroïde et du rein, le surdiagnostic est bien documenté. 
Bien qu’il ne soit pas l’un des cancers à la croissance la plus rapide (0,6 % par an), le cancer du sein reste le cancer précoce le plus courant et, malgré la hausse des diagnostics chez les femmes de moins de 50 ans, la mortalité a diminué d’environ la moitié.

Analyse

« Dans l’ensemble, la hausse du cancer précoce semble être moins une épidémie de maladie et plus une épidémie de diagnostic », ont écrit Welch et ses collègues.
Une grande partie de l’augmentation des cancers semble refléter des examens diagnostiques accrus favorisant des détections non pertinentes et un surdiagnostic, c’est à dire la détection de lésions qui n’auraient jamais nui.
Interpréter l’incidence croissante comme une épidémie de maladie entraîne un cercle vicieux, avec davantage de dépistages (illusion d’efficacité des dépistages) suivis de traitements tout aussi inutiles, tout en détournant l’attention et les moyens financiers d’autres menaces qui seraient plus urgentes à traiter, notamment en matière de santé chez les jeunes adultes, disent les auteurs.

Légende : Taux combinés pour les cancers dont l’incidence a augmenté de plus de 1 % par an en moyenne entre 1992 et 2022 chez les adultes de moins de 50 ans : cancer de la thyroïde, cancer anal, cancer du rein, cancer de l’intestin grêle, cancer colorectal, myélome, cancer de l’endomètre (limité aux femmes), et le cancer du pancréas. 
L’incidence en 2020 est définie comme un point bleu clair, car les retards dans les services de santé pendant la pandémie de COVID-19 ont été associés à une réduction des taux d’incidence pour la plupart des sites de cancer. 
La mortalité désigne la mortalité combinée des 8 mêmes cancers. L’incidence métastatique désigne le taux combiné auquel les patients ont reçu un diagnostic pour la première fois et se sont révélés avoir une maladie métastatique (il n’inclut pas ceux qui ont d’abord reçu un diagnostic de maladie locale et qui ont ensuite développé des métastases). 
Les données sur l’incidence et la mortalité ont été obtenues respectivement à partir de la surveillance, de l’épidémiologie, des résultats finaux et du système national de statistiques vitales.

Comment interpréter cette figure ?

Depuis les années 1990, l’incidence globale précoce de ces 8 cancers (cancer de la thyroïde, cancer anal, cancer du rein, cancer de l’intestin grêle, cancer colorectal, myélome, cancer de l’endomètre (limité aux femmes), et le cancer du pancréas) a approximativement doublé, tandis que leur mortalité globale précoce est restée remarquablement stable, le taux en 2022 étant identique à celui de 1992 (5,9 décès pour 100 000 au cours des deux années; figure 1). 
En d’autres termes, ces cancers sont diagnostiqués plus fréquemment chez les jeunes adultes mais sans changement analogue dans le résultat du critère le plus redouté : la mortalité. Le schéma suggère que, au moins dans l’ensemble, l’incidence accrue des cancers précoces semble être moins une augmentation de l’incidence de cancers cliniquement significatifs qu’une augmentation de la surdétection.

Dans un article de 2024, Welch expliquait que la déconnexion entre l’augmentation de l’incidence d’un cancer et sa mortalité spécifique qui reste stable signe la présence d’un surdiagnostic. 
Alors qu’on s’attendrait à une diminution de la mortalité, puisque théoriquement plus on dépiste des cas de cancers au stade dit « précoce », plus on éviterait des cancers mortels. Cela ne se vérifie pas pour les cancers pris pour exemple (rein, mélanome, thyroïde) ni pour le cancer du sein ou de la prostate.

Les tendances en matière d’incidence et de mortalité sont indiquées pour les cancers dont l’incidence a augmenté de plus de 1 % par an de 1992 à 2022 chez les adultes de moins de 50 ans : cancer de la thyroïde, cancer anal, cancer du rein, cancer de l’intestin grêle, cancer colorectal, myélome, cancer de l’endomètre (individus féminins), et le cancer du pancréas. 
Des moyennes mobiles sur trois ans ont été appliquées aux taux, et les axes y ont été mis à l’échelle par panneau pour faciliter la visualisation des tendances. Les données proviennent du Système national de statistiques vitales et de la base de données sur la surveillance, l’épidémiologie et les résultats finaux.

Lorsqu’on l’évalue individuellement les tendances des cancers par site, il y a une hétérogénéité parmi les 8 cancers étudiés, démontrent les auteurs.
Lorsqu’on examine la mortalité (Figure 2), critère le plus important pour décideurs politiques et les patients, deux cancers se distinguent en raison de la mortalité croissante : le cancer colorectal et l’endomètre. 
Plus précisément, la mortalité due au cancer colorectal a augmenté d’environ 0,5 % par an depuis 2004, « ce qui suggère une certaine augmentation de la survenue de cancers cliniquement significatifs », notent les auteurs ; « Cependant, son incidence a augmenté d’environ 2% par an, ce qui soulève la possibilité que l’augmentation de l’incidence ne concernent pas des cancers cliniquement significatifs, mais comprenne aussi des surdiagnostics. »
En ce qui concerne le cancer de l’endomètre, les taux d’incidence et de mortalité ont tous deux augmenté d’environ 2 % par an, une tendance qui, selon les auteurs, s’explique probablement par des taux croissants d’obésité et des taux décroissants d’hystérectomie.

Pour les six autres cancers, des taux de mortalité stables ou en baisse parallèlement à l’augmentation du nombre de diagnostics suggèrent qu’une plus grande détection (plutôt que davantage de maladies) explique la tendance dans l’incidence du cancer précoce.
Par exemple, Welch et ses collègues ont souligné que les diagnostics pour le cancer de la thyroïde ont « explosé » malgré une mortalité stable. Depuis 1992, il y a eu plus de 200000 diagnostics en excès de cancer de la thyroïde chez les jeunes adultes, tandis que le nombre de décès est pratiquement inchangé.
Ils ont décrit cela comme « une signature classique du surdiagnostic ».

 Les diagnostics de cancer du rein ont également grimpé malgré la chute de la mortalité, ce qui reflète probablement une détection fortuite grâce à l’utilisation accrue de l’imagerie abdominale, selon les auteurs.
Le surdiagnostic dans les deux cancers (thyroïde et rein) est bien documenté, pour le rein c’est souvent le fait d’imagerie scanographiques et échographie et de découvertes fortuites lors d’explorations pour d’autres pathologies.

L’incidence du cancer anal a augmenté et ensuite diminué, reflétant probablement des modèles changeants d’infection par le papillomavirus humain et le VIH.
Pour les cancers gastro-intestinaux restants (intestin grêle et pancréas), un surdiagnostic explique probablement l’incidence faible et la mortalité stable, dont une grande partie reflète la détection incidentaire de petites tumeurs neuroendocrines indolentes sur l’imagerie en coupe (scanners) ou l’endoscopie. Enfin, l’incidence croissante du myélome multiple sans augmentation de la mortalité peut être expliquée par un usage plus répandu en biologie de l’électrophorèse des protéines sériques, avec environ un tiers des patients asymptomatiques qui se présentent pourtant avec des résultats anormaux lors des analyses biologiques de routine.

CONCLUSION

Dans l’ensemble, l’augmentation du cancer à début précoce semble être moins une épidémie de la maladie et plus une épidémie de diagnostics. 
L’absence d’une augmentation substantielle des décès, malgré l’incidence croissante, souligne la nécessité de fournir un contexte au récit du cancer précoce, et au mythe d’une épidémie de cancers. 
Premièrement, il y a une bonne nouvelle sans équivoque en ce qui concerne le cancer : la mortalité de tous les cancers combinés chez les adultes de moins de 50 ans a diminué de près de moitié depuis les années 1990[i]
Deuxièmement, d’autres causes de décès sont tout aussi pertinentes : les décès par cancer ne représentent que 10 % de l’ensemble des décès chez les adultes de moins de 50 ans. Les suicides et les décès non imputables au cancer (accidents ou overdoses) sont plus de 4 fois supérieurs aux décès par cancer, et les deux augmentent. 

Les diagnostics de cancer inutiles (les surdiagnostics, c’est-à-dire, ceux qui ne risquent pas d’entraîner des symptômes ou la mort) devraient alerter tout le monde, alertent les auteurs dans le JAMA.
Un diagnostic de cancer peut fondamentalement perturber la vie des jeunes adultes, transformant ceux qui peuvent se sentir parfaitement en bonne santé en patients à vie. (voir ici « comment le surdiagostic gâche des années de vie »)
Le bilan physique du traitement contre le cancer est plus lourd chez les jeunes adultes et peut inclure l’infertilité, des dommages aux organes à long terme et des cancers secondaires. 
Les retombées émotionnelles sont particulièrement importantes, car la douleur à long terme de l’anxiété et de la dépression qui accompagne le fait d’être étiqueté comme un cancéreux-survivant peut se répercuter sur la famille et la communauté d’une personne.[ii] [iii] [iv]
Financièrement, les coûts ne s’arrêtent pas au traitement ; la surveillance, les soins de suivi et la gestion des effets indésirables créent des dépenses à long terme. Pour les jeunes adultes qui doivent déjà composer avec des économies limitées et des responsabilités de garde d’enfants, la pression financière peut être dévastatrice.
C’est pour cela que notre collectif alerte également sur les dépistages trop précoces, notamment celui du cancer du sein dès 40 ans exposant à des surdiagnostics et des fausses alertes. Nous alertons aussi sur la pratique de tests de routine « pour se rassurer« , parfois demandés par le public et promus par la presse.

Les décideurs politiques, les chercheurs et les médias doivent être prudents, disent les auteurs, pour ne pas surinterpréter l’incidence croissante des cancers précoces. La recherche de causes biologiques pour l’augmentation de l’incidence des cancers sans preuve d’une hausse des « vrais » cancers, c’est à dire qui se traduisent cliniquement, est vouée à être improductive. Courir après les risques potentiels n’est pas seulement une perte de temps, mais détourne également du financement et de l’attention pour résoudre des problèmes médicaux plus importants qui affectent notamment des populations jeunes. 

Cela alarme le public et perpétue l’idée que quelque chose dans notre environnement ou notre mode de vie déclenche plus de cancers, alors que les médecins simplement détectent plus de cas de cancers qui étaient toujours présents, mais sans traduction clinique, et indolents. 
Pire, cela encourage la croyance selon laquelle les jeunes individus en bonne santé pourraient bénéficier d’interventions de dépistage à faible valeur, telles que l’imagerie du corps entier et les tests de détection précoce multicancéreux.(Lire : https://cancer-rose.fr/2022/09/15/biopsie-liquides-le-graal-2/)

Les auteurs appellent à la prudence dans l’usage de la détection précoce et des dépistages.
Plus de diagnostics cela ne signifie pas nécessairement plus de décès, mais plus de vies qui seront profondément impactées inutilement. 
Le défi est d’affiner le diagnostic pour ne détecter et traiter que les facteurs qui comptent vraiment. 
Bien qu’une partie de l’augmentation du cancer à début précoce soit probablement réelle, elle est faible et confinée à quelques sites de cancer (colon, utérus). Le récit de « l’épidémie » non seulement exagère le problème, mais il peut aussi l’exacerber. Alors que plus de tests sont souvent considérés comme la solution à une épidémie, cela peut tout aussi bien en être la cause.

Dans une note de l’éditeur accompagnant l’article, Ilana B. Richman, MD, MHS, et Cary P. Gross, MD, tous deux de la Yale School of Medicine à New Haven, Connecticut, ont noté que les découvertes de Welch et ses collègues ont des « implications importantes », et que ces résultats soulignent l’importance de choisir des indicateurs significatifs pour la lutte contre le cancer et les efforts de prévention.

« L’objectif du dépistage et du traitement du cancer ne devrait pas être simplement de détecter le cancer, mais plutôt de réduire sa morbidité et, en fin de compte, la mortalité », écrivent-ils. « Se concentrer sur les changements dans la mortalité est donc un moyen plus fiable d’identifier les priorités politiques, de prioriser les domaines à étudier et de justifier les changements dans la pratique. »


[i] NationalCancerInstituteSurveillanceResearch Program. Surveillance, Epidemiology, and End Results Program. Accessed September 28, 2022. https://seer.cancer.gov/ 

[ii] LeeARYB,LowCE,YauCE,LiJ,HoR,HoCSH. Lifetime burden of psychological symptoms, disorders, and suicide due to cancer in childhood, adolescent,andyoungadultyears:asystematic review and meta-analysis. JAMA Pediatr. 2023;177 (8):790-799. doi:10.1001/jamapediatrics.2023.2168

[iii] HoffmanKE,McCarthyEP,RecklitisCJ,NgAK. Psychological distress in long-term survivors of adult-onset cancer: results from a national survey. Arch Intern Med. 2009;169(14):1274-1281. doi:10. 1001/archinternmed.2009.179 

[iv] Carreira H, Williams R, Müller M, Harewood R, Stanway S, Bhaskaran K. Associations between breast cancer survivorship and adverse mental health outcomes: a systematic review. J Natl Cancer Inst. 2018;110(12):1311-1327. doi:10.1093/jnci/djy177 

France

Qu’en est-il en France ?

Il est intéressant d’examiner les taux de mortalité, car un cancer (par exemple celui du sein) peut subir une forte augmentation de son incidence sans qu’il y ait d’effet sur la mortalité, ni dans un sens ni dans l’autre.
La Direction de la recherche, des études et de l’évaluation des statistiques (DREES – Ministères chargés de la Santé et des Solidarités), le Centre d’épidémiologie des causes médicales de décès de l’Inserm (CépiDc-Inserm) et Santé publique France[3] ont analysé les causes de décès des personnes résidentes en France et décédées en 2022.
Parmi la population qui réside en France, 673.190 personnes sont décédées en 2022 sur le territoire. Le taux de mortalité standardisé, qui tient compte du vieillissement de la population, est stable par rapport à 2021 tous âges confondus (886,6 décès pour 100.000 habitants) mais ce taux augmente chez les personnes de 85 ans et plus.

Arrivent en premier les cancers de la trachée, des bronches et du poumon, responsables de 18 % de décès par cancer (deux sexes confondus). Ensuite les cancers colorectaux et de l’anus (10 %), enfin les cancers du sein et de ceux du pancréas (7,5 % chacun). Chez les femmes, les cancers du sein restent encore la première cause de décès par cancer (17 %, pourtant, on dépiste…), talonnés par les cancers broncho-pulmonaires (14 %).

Le taux standardisé de mortalité par cancer baisse depuis 2015 (figure 5 ci-dessous). Plus de la moitié des personnes décédées d’un cancer en 2022 avaient entre 65 et 84 ans, ce qui contredit la théorie d’une majorité de personnes jeunes décédées par cancer.`

Hommes
Femmes

En 2023[4],le bulletin , au chapitre « tumeurs » stipule :  » les tumeurs, première cause de décès, représentent 27,0% des décès (171 870 décès, taux de 238,6/100 000 vs 242,1/100 000 en 2022, soit 3,5 décès de moins qu’en 2022 pour 100 000 habitants)
Plus de la moitié des personnes décédées d’une tumeur avaient entre 65 et 84 ans. 
Les tumeurs les plus fréquentes sont les tumeurs malignes du poumon, des bronches et de la trachée qui représentent 18,1% des décès par tumeur (taux de 45,0) dont 65,7% d’hommes. « 

Conclusion :

Loin de nous des velléités de nier les facteurs environnementaux qui font partie de toute évidence des causes des maladies cardio-vasculaires et des cancers dans la population.

En revanche il convient de garder la tête froide et de ne pas tomber dans un affolisme délétère en tordant et en mal interprétant les données disponibles, autant dans le sens d’une exagération que dans celui d’une simplification.

Toujours est-il, comme le soulignent toutes les études qui se penchent sur les causes exogènes du cancer, qu’il est certain que nos modes de vie prédisposent pour beaucoup certaines pathologies, que ces causes exogènes seraient responsables de 40% des cancers, et que la prévention primaire devrait être une priorité pour les autorités sanitaires, plutôt que des campagnes de dépistages inopérantes.

Sans affoler les populations inutilement ce qui pourrait bien être contre-productif, on peut faire de la pédagogie et mobiliser des moyens, financiers et médiatiques, davantage vers la prévention primaire, en particulier envers les jeunes.


Références

[1] Zhao J, et al. BMJ Oncology 2023;2:e000049. doi:10.1136/bmjonc-2023-000049 

[2] Ugai T, Sasamoto N, Lee H-Y, et al. Is early-onset cancer an emerging global epidemic? Current evidence and future implications. Nat Rev Clin Oncol 2022;19:656–73.

[3]
Fouillet A, Cadillac M, Rivera C, Coudin É.
Grandes causes de mortalité en France en 2022 et tendances récentes.
Bull Épidémiol Hebd. 2024;2024;(18):388-404.
https://beh.santepubliquefrance.fr/beh/2024/18/2024_18_1.html

[4] https://beh.santepubliquefrance.fr/beh/2025/13/2025_13_1.html


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