C’est le temps de Rosoween !

Par Dr C.Bour, 27 octobre 2025

Les soies rouges des érables, en cette saison, rivalisent avec les brocarts d’or des ginkos, et c’est un ravissement. La végétation, avant de mourir dans le froid, sursaute en flamboiements qui pavoisent nos campagnes, nos jardins et nos rues.

Malheureusement nous sommes en octobre, et ces chatoyants oripeaux enchanteurs ne sont hélas pas les seuls ornements de nos cités. Car OUI, on fête Octobre Rose, la religion des mensonges et du business qui concourt, calendrier oblige, avec celle d’Halloween, la célébration de la laideur et de la mort. Cela nous fait un sacré Rosoween.

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Merci à l’internaute qui nous a fait parvenir ces images de la fusion Octobre Rose/Halloween

Merci à l’internaute qui nous a envoyé cette image, vitrine d’opticien

Et pendant que volent les feuilles colorées tapissant nos trottoirs d’agréables jonchées, notre pauvre oeil innocent est assailli par de bizarres intrus, haillons roses et guenilles fantomatiques alternant dans leur fantaisie moche aux huisseries de nos cités.
Car l’autre coquinerie d’octobre, ce sont les tempêtes, et la ‘Benjamine’ de ces vilaines perturbatrices s’est amusée à rendre loques les ballons roses plastifiés aux fenêtres de la mairie, et à arracher impitoyablement les banderoles annonçant des courses diverses, de pauvres arbres innocents qui ne méritaient pas ça. Un de ces spectres noirs erratiques en polyester effiloché, acheté sur Temu, est même venu narguer le bas peuple du haut de notre vieux noyer, qui ne peut que subir jusqu’au prochain coup de vent l’incrustation de cet hôte vilain.

Ne nous plaignons pas, le bon peuple de Paris, à défaut de bijoux impériaux volatilisés, fut gratifié, lui, en plus du rose et du morbide, d’une grenouille verte en place Vendôme, que cette tempête jalouse a déjà martyrisée. 
On ne peut pas dire, octobre est le mois de la couleur, du bon goût on ne sait, mais de la couleur, dame oui, assurément.

Mais ce n’est pas tout, ô non. Car nous voilà, nous cancerrosiens, contactés par une dynamique présidente du Pôle Care Humanitaire & Solidarité de PEM Education, un campus universitaire apparemment, pour mettre en place, « dans le cadre de la semaine Octobre Rose… une action symbolique et solidaire en lien avec votre structure.
Nous avons prévu un stand de sensibilisation où seront créées de petites cartes de soutien destinées aux femmes touchées par le cancer  du sein. Ces cartes contiennent des mots bienveillants, d’encouragement ou d’espoir, rédigées par les étudiants et participants à nos 
animations. Nous souhaiterions, si cela vous convient, vous confier ces cartes afin qu’elles puissent être distribuées à vos bénéficiaires, patients ou participants, dans le cadre de vos actions autour de la lutte contre le cancer du sein. L’objectif est simple : apporter un peu de douceur, de solidarité et d’humanité à travers des mots sincères. »

C’est quand-même fou, parce que sur le site de Cancer Rose, nous annonçons bien la couleur ! Ah oui c’est vrai, elle est plutôt fuschia tirant sur du rose foncé, ce qui peut tout à fait égarer le chaland qui ne lit pas.
Nous avons répondu, un peu vertement c’est vrai (mais c’est le mois de la couleur, palmsambleu !), que nous privilégions l’information médicale aux actions de « sensibilisation » très medias- et communicants-compatibles, et que la dégoulinade confituresque rosifiante véhiculée par de jeunes bien-portants n’est pas dans notre ADN.

La réponse est une longue explication, qui n’arrange pas forcément notre opinion sur ces « actions » philanthropiques permettant à des tas de gens bien intentionnés de se rêver en défenseurs « d’une noble cause », en pourfendeurs de canapés de ce « salaud de cancer », en chevaliers roses des post-its bienveillants, qu’une autre ‘Benjamine’, espérons-le très fort, fera tourbillonner dans les airs au-dessus de Paris en compagnie de Kermit (c’est la grenouille, suivez un peu).

Car voilà, l’explication détaillée que nous recevons, après avoir été traités de puérils et de méprisants :

« Nous avons installé un stand complet à la Défense, comprenant de la documentation de prévention (les facteurs de risque, les signes à surveiller, la prévention et le dépistage ainsi que pourquoi sensibiliser les jeunes), un mur de post-its de soutien avec près d’une centaine de messages, un quizz informatif ainsi que des cartes/enveloppes de messages bienveillants, également une centaine, et des distributions de rubans roses. À quel moment peut-on dire que nous ne soutenons pas ces femmes ? »

C’est vrai, nous sommes très injustes, ces petits totems d’immunité en forme de rubans vont faire reculer le cancer à coup sûr, et les femmes malades qui vomissent leurs tripes après chaque chimio sont tellement ravies de voir des communicantes habillées de rose leur tendre des mots gentils.

« Nous avons travaillé avec deux partenaires sérieux : Illumine Mes Rêves et Jeunes & Rose. Illumine Mes Rêves a installé son stand, apporté son expertise et organisé la marche Octobre Rose le 18 octobre, à laquelle nos étudiants (près de 1 200 étudiants) ont participé activement. De plus, Jeunes & Rose ont accepté de recevoir nos centaines de cartes, qui seront distribuées à une centaine de femmes luttant contre le cancer du sein.
Un point de collecte est déjà installé sur le site de notre partenaire IMR, et un second sera mis en place sur le campus afin que nos étudiants puissent déposer leurs dons et soutenir concrètement la cause. »

C’est du sérieux, on le voit. Pas comme un obscur petit collectif composé d’illuminés qui passent soirées, week-end, jours fériés à essayer de construire des aides à la décision ou résumer des études pour les simplifier et les apporter au public. 
Benoîtement, comme à chaque mois rose, lors de chaque évènement annoncé force communication jeunerosejolie et bienveillante, nous on se demande pourquoi tous ces dévoués altruistes, tous ces généreux parrains, tous ces bienfaiteurs humanistes s’enquiquinent tant à polluer nos villes de ballons plastiques, de banderoles non biodégradables et difficiles à saboter (expérience personnelle, très dur leur plastique), de post-its (ceux que Benjamine n’a pas écorniflés dans sa rage) que des balayeurs fatigués et désabusés ramasseront le lendemain, pourquoi, disais-je, se compliquent-ils tant l’existence ? Car c’est facile de bienveiller (verbe pour bienveillant), on peut le faire de son canapé d’ailleurs : donner à la Ligue contre le cancer, ou à des instituts de recherche contre le cancer, directement, par exemple. 
Cela économise et en impact écologique et en inutiles opérations publicitaires et marketing, qui elles, ont bien un coût. Bon, c’est moins instagrammable, certes…

Ce qu’on pourrait faire aussi, très simplement ? Nous connaissons tous dans nos entourages, amis, familles, collègues de travail, des femmes (et hommes!) qui traversent des situations compliquées à cause de la maladie, et ça ce n’est pas rose du tout. On peut les aider concrètement, sans photo ni fanfare, certains de nos concitoyens font cela d’ailleurs, silencieusement, modestement ; faire les courses pour une maman sortant de chimio et fatiguée pour les faire elle-même, aider à remplir les papiers de prise en charge de maladie d’une collègue épuisée, lui prendre quelques heures de travail pour qu’elle souffle un peu, amener la copine à sa chimio et la divertir, lui parler d’autre chose que de la maladie. On peut amener aussi cette copine, ou qui sa soeur, qui sa nièce, voir un film marrant au ciné, faire un peu de shopping, lui montrer la nature en automne, faire visiter une expo, lui rappeler les belles choses, lui faire oublier les laides (comme Kermit effondrée sur son propre anus à cause de Benjamine, relisez plus haut, faut suivre). 

Tout cela c’est simple, concret, peu coûteux, sauf en temps et en bonne volonté.

Les actes discrets resteront comme un chaud réconfort au coeur d’un être que la maladie frappe ; les post-its eux, ma chère présidente pôlecarhumanitésolidarité-jesaispasquoi, ils s’envoleront, il n’en restera rien que des petits papiers chiffonnées dans une triste inanité imbécile, qui symbolise à elle seule tout ce barnum rose, toutes ces « actions », ces courses ineptes pour « sensibiliser » les femmes.  Les femmes ont 6 à 7 fois plus de probabilité, en Europe, de décéder de maladie cardio-vasculaire, et de plus en plus maintenant de cancers broncho-pulmonaires. 
Mais bon, un jeter de paquets de cigarettes en l’air, c’est moins glamour qu’un lancer de soutiens-gorges.

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