Par Cancer Rose 18 novembre 2025
La semaine derniĂšre, la FDA ( Food and Drug Administration : administration amĂ©ricaine chargĂ©e de la surveillance des produits alimentaires et des mĂ©dicaments) a annoncĂ© quâelle retirait lâavertissement encadrĂ© qui accompagne les fiches des produits des traitements hormonaux substitutifs (THS) de la mĂ©nopause, encadrĂ© qui avertit d’un sur-risque, entre autres, pour le cancer du sein.
L’argument est basĂ© sur le une analyse de 30 essais cliniques portant sur 26 708 participantes qui rĂ©vĂ©lait que le traitement hormonal substitutif nâĂ©tait pas associĂ© Ă une augmentation de la mortalitĂ© par cancer. Et qu’en rĂ©alitĂ©, les femmes qui dĂ©butent un THS avant lâĂąge de 60 ans semblaient prĂ©senter un risque de mortalitĂ© rĂ©duit.
Cette analyse date de 2004, et entre temps une bien plus rĂ©cente étude du Lancet de 2019 suggĂ©rait que tous les traitements hormonaux de la mĂ©nopause Ă©taient associĂ©s Ă un potentiel risque accru de cancer, Ă lâexception des gels aux ĆstrogĂšnes pour application locale.
Le risque augmenterait avec la durĂ©e du traitement, lâutilisation dâun THS pendant 10 ans entraĂźnerait un excĂšs de risque de cancer du sein environ deux fois plus Ă©levĂ© que le risque dâun traitement sur 5 ans seulement.
A lâinverse lâutilisation dâun THS pendant moins dâun an entraĂźnerait peu de risque.
Citons encore des Ă©tudes observationnelles comme la « Million women study » au Royaume Uni qui avait aussi mis en Ă©vidence le haut risque de cancer du sein induit par le TSH. Et de plus, on a constatĂ© que lâarrĂȘt de la prise de TSH dans bon nombre de pays sâaccompagnait d’une baise de lâincidence des cancers du sein.
Ensuite cette étude suédoise du 30 octobre 2025, étude de cohorte sur 2 millions de femmes en ùge de reproduction et sur 14 années.
Les auteurs ont formulĂ© deux hypothĂšses sur lâeffet des progestatifs sur le risque de cancer du sein.
*La premiĂšre est que lâeffet pourrait ĂȘtre diffĂ©rent selon que le progestatif est seul ou quâil est associĂ© Ă un ĆstrogĂšne, celui-ci pouvant modifier les effets mĂ©taboliques et hormonaux du progestatif.
*La deuxiÚme hypothÚse est que le risque pourrait varier selon le type de progestatif utilisé,
Ces deux hypothÚses sont testées, et on trouve augmentation modeste mais significative du risque de cancer du sein, selon le progestatif utilisé.
La conclusion dit ceci : bien que les risques relatifs observĂ©s sont statistiquement significatifs, le risque absolu reste faible et doit ĂȘtre considĂ©rĂ© dans le contexte global des bĂ©nĂ©fices de la contraception hormonale. Ces derniers incluent la prĂ©vention des grossesses non dĂ©sirĂ©es, elles-mĂȘmes associĂ©es Ă une morbiditĂ© et une mortalitĂ© maternelle accrues, et les effets protecteurs contre les cancers de lâovaire et de lâendomĂštre. Cette Ă©tude rappelle enfin lâimportance du dialogue entre la patiente et le professionnel de santĂ©, tenant compte des profils de risque personnels et des prĂ©fĂ©rences de chaque patiente.
Il faut donc que les femmes soient informĂ©es de ce sur-risque modĂ©rĂ© mais quand-mĂȘme prĂ©sent, Ă mettre en balance avec les bĂ©nĂ©fices, avec ses propres choix et ses prĂ©fĂ©rences personnelles.
Pour finir, cette Ă©tude française E3N, menĂ©e par lâInserm sur prĂšs de 100 000 femmes suivies depuis 1990, est maintenant une rĂ©fĂ©rence mondiale sur le sujet. Elle apporte une nuance fondamentale qui manquait Ă l’Ă©tude norvĂ©gienne : elle a comparĂ© l’impact de la progestĂ©rone naturelle (micronisĂ©e) Ă celui des progestatifs de synthĂšse sur le risque de cancer du sein. (Lien public ici : https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC2211383/)
L’un des rĂ©sultats majeurs de l’Ă©tude E3N est que l’association d’un ĆstrogĂšne (par voie cutanĂ©e) avec de la progestĂ©rone micronisĂ©e naturelle (ou un dĂ©rivĂ© proche, la dydrogestĂ©rone) n’entraĂźne aucune augmentation significative du risque de cancer du sein pendant les premiĂšres annĂ©es de traitement (gĂ©nĂ©ralement jusqu’Ă 5 ans, voire au-delĂ selon certaines analyses, avec une sĂ©curitĂ© qui reste trĂšs supĂ©rieure aux autres options).
En clair : Le risque des femmes prenant cette combinaison précise reste statistiquement identique à celui des femmes qui ne prennent aucun traitement.
Le sur-risque est majeur avec des progestatifs de synthĂšse et l’Ă©tude E3N confirme totalement les donnĂ©es norvĂ©giennes concernant les progestatifs de synthĂšse (comme le NETA ou le MPA). Lorsqu’ils sont associĂ©s aux ĆstrogĂšnes, ces molĂ©cules de synthĂšse entraĂźnent une hausse significative et rapide du risque de cancer du sein.
La divergence des rĂ©sultats globaux entre les Ă©tudes s’explique par des habitudes de prescription trĂšs diffĂ©rentes d’un pays Ă l’autre :
âą Le « modĂšle français » : En France, Ă la suite des donnĂ©es E3N, les mĂ©decins privilĂ©gient massivement les ĆstrogĂšnes par la peau (gel ou patch) associĂ©s Ă la progestĂ©rone naturelle micronisĂ©e (orale ou vaginale). C’est pourquoi le THS y a une image plus rassurante lorsqu’il est bien ciblĂ©.
âą Le « modĂšle scandinave/anglo-saxon » : En NorvĂšge, au Royaume-Uni ou aux Ătats-Unis, le traitement standard est historiquement une combinaison par voie orale (comprimĂ© unique) associant un ĆstrogĂšne et un progestatif de synthĂšse (le NETA), ce qui explique pourquoi leurs Ă©tudes Ă©pidĂ©miologiques de cohorte montrent des augmentations de risques si spectaculaires.
Actuellement la pratique vise Ă individualiser les prescriptions, en envisageant soigneusement les risques et les bĂ©nĂ©fices dâun traitement pour chaque femme (Lire ici, avec les recommandations de la HAS : https://cancer-rose.fr/2017/11/25/traitement-hormonal-substitutif-ths-et-cancer-du-sein/)
Controverse aux USA
Aux USA, la FDA, elle, proclame ainsi Ă prĂ©sent qu’elle « collabore avec les entreprises pour mettre Ă jour le libellĂ© des produits afin de supprimer les rĂ©fĂ©rences aux risques de maladies cardiovasculaires, de cancer du sein et de dĂ©mence probable. »Â
Le commissaire de la FDA, le Dr Marty Makary, a qualifiĂ©e cette mesure comme Ă©tant la fin de la « machine Ă peur » qui aurait privé  « 50 millions de femmes » de ce traitement â « une vĂ©ritable tragĂ©die amĂ©ricaine ».
Mais trĂšs peu se posent la question de savoir comment on arrive Ă ce revirement en l’absence de toute nouvelle donnĂ©e scientifique, de tout nouvel essai clinique, et si la FDA n’Ă©tait pas en train, une fois de plus, de rejeter les preuves les plus rigoureuses pour adopter des preuves beaucoup plus faibles la conduisant Ă justifier le retrait des avertissements de sĂ©curitĂ©.
https://techguru.fr/2025/11/06/fda-dans-la-tourmente-depart-du-principal-regulateur-apres-un-scandale-qualifie-de-clownesque/
Car comme il est rapportĂ© dans cet article ci-dessus : « La Food and Drug Administration (FDA) se trouve au cĆur dâun scandale qui Ă©branle sa crĂ©dibilitĂ©. Sous la direction de lâadministration Trump, lâagence est dĂ©crite par certains comme un « spectacle de clowns », tandis que dâautres la comparent Ă une « sĂ©rie tĂ©lĂ©visĂ©e ». Ces critiques Ă©manent des rĂ©cents Ă©vĂ©nements impliquant des hauts responsables de lâagence, accusĂ©s de comportements inappropriĂ©s et dâabus de pouvoir. Dans ce climat tendu, les observateurs sâinterrogent sur la capacitĂ© de la FDA Ă assurer la sĂ©curitĂ© et la modernitĂ© des mĂ©dicaments aux Ătats-Unis. »
Il y a de quoi s’inquiĂ©ter.
Si on en croit cet article : https://www.levernews.com/science-for-sale-how-drugmakers-captured-the-fda/?utm_source=newsletter-email&utm_medium=link&utm_campaign=newsletter-article
« Les fabricants de mĂ©dicaments ont pris le contrĂŽle de la FDA. L’industrie pharmaceutique a passĂ© des dĂ©cennies Ă manipuler l’autoritĂ© de rĂ©gulation des mĂ©dicaments la plus importante du pays afin d’obtenir son approbation automatique. L’administration Trump ne fait qu’aggraver la situation. »
La campagne menĂ©e par l’industrie pharmaceutique pour supprimer l’avertissement encadrĂ© sur les produits de THS concernant certains risques notamment du cancer du sein a remportĂ© une belle victoire, sans qu’il existe un quelconque essai clinique Ă long terme.
Plusieurs observations
Nous craignons d’observer les consĂ©quences de ce revirement infondĂ© dans plusieurs dĂ©cennies, comme nous l’avons expĂ©rimentĂ© pour le dĂ©pistage du cancer du sein, dont on sait Ă prĂ©sent qu’il apporte plus de nuisance que de bienfaits, et qui a Ă©tĂ© instaurĂ© trop tĂŽt, trop vite, alors que dĂ©jĂ des lanceurs d’alerte (la Cochrane Collaboration) avertissait de ses inconvĂ©nients. Mais les campagnes Ă©taient lancĂ©es, Ă grands renforts de moyens financiers et de relais mĂ©diatiques.
D’autres exemples d’une « science Ă vendre » sont hĂ©las devant nos yeux Ă en croire l’article de Jeanne Lenzer et Shannon Brownlee. (vous trouverez cet article traduit Ă la suite de ce post, ou en cliquent sur le lien)
Est-ce que les femmes vont continuer indéfiniment à payer un aussi lourd tribut aux diverses expérimentations médicales de masse?
La situation canadienne oĂč le groupe de travail, le CantaskForce a Ă©tĂ© dissous, parce que ses recommandations trĂšs prudentes en matiĂšre de dĂ©pistage du cancer du sein chez les quadragĂ©naires ne plaisaient ni au politique ni aux groupes de pression de malades, en est une affligeante illustration. Lire ici : https://cancer-rose.fr/2025/03/07/la-verite-si-je-mens/
Une autre triste illustration est le rangement de la controverse sur la pertinence du dĂ©pistage mammographique, controverse internationale pourtant, parmi les fake-news par l’INCa, cet institut dĂ©jĂ pointĂ© du doigt par la concertation sur le dĂ©pistage pour son incapacitĂ© Ă informer loyalement les femmes. Lire ici : https://cancer-rose.fr/2021/06/24/les-informations-independantes-en-sante-taxees-de-fake-news-cancer-rose-monte-au-creneau/
Actuellement, le cynisme des promoteurs inconditionnels de ce si ‘anodin’ traitement hormonal substitutif, dont certains gynĂ©cologues, va jusqu’Ă persuader les femmes de le prendre sans retenue tout en leur recommandant quand-mĂȘme un dĂ©pistage mammographique annuel, pour se protĂ©ger lĂ©galement, car finalement…on ne sait jamais.
L’avis de Prescrire
En janvier 2025, la revue indépendante Prescrire propose un panorama de différents traitements substitutifs de la ménopause.
1- â Patientes sous estroprogestatif Ă dose substitutive :
« Ce traitement freine l’Ă©volution de l’ostĂ©oporose. Il ne protĂšge pas du dĂ©clin cognitif. Les estroprogestatifs exposent Ă des effets indĂ©sirables cardiovasculaires et cancĂ©rogĂšnes notamment Ă des cancers du sein. Si le traitement est dĂ©cidĂ© malgrĂ© ses risques, il est prĂ©fĂ©rable d’utiliser la dose la plus faible pendant une durĂ©e la plus courte possible. Ă la mĂ©nopause, prendre systĂ©matiquement des hormones dans le but de compenser la baisse en estrogĂšnes prĂ©sente plus de risques que de bĂ©nĂ©fices. Quand les troubles sont pĂ©nibles, une hormonothĂ©rapie substitutive peut ĂȘtre envisagĂ©e au cas par cas. »
2-â Patientes sous tibolone
La Tibolone a une activité progestative et modérément androgénique. « La tibolone a une balance bénéfices-risques défavorable. »
3-â Patientes sous ospĂ©mifĂšne
Ce n’est pas une hormone, « L’ospĂ©mifĂšne a une balance bĂ©nĂ©fices-risques globalement dĂ©favorable chez les femmes mĂ©nopausĂ©es gĂȘnĂ©es par des troubles vulvovaginaux. »
4-â Patientes sous phytoestrogĂšne : soja, trĂšfle et houblon
« Les effets indĂ©sirables et les interactions des phytoestrogĂšnes n’ont pas Ă©tĂ© Ă©valuĂ©s de façon approfondie. Des risques liĂ©s Ă leurs effets
estrogĂ©niques, notamment en termes de cancers du sein ou de l’utĂ©rus, sont Ă mettre en balance avec un effet modeste sur la frĂ©quence des bouffĂ©es de chaleur. »
5-â Patientes sous Cimicifuga
« Le Cimicifuga expose à des atteintes hépatiques graves. Sa balance bénéfices-risques est défavorable. »
6-â Patientes sous estrogĂšne par voie vaginale
« ..Leur posologie est mal établie, avec généralement plusieurs applications par semaine. »
7-â Patientes sous prastĂ©rone
« Elle est utilisĂ©e par voie vaginale contre les symptĂŽmes de l’atrophie vulvovaginale liĂ©e Ă la mĂ©nopause, avec un effet au mieux modeste pour
rĂ©duire l’inconfort par rapport Ă un placebo, mais sans bĂ©nĂ©fice dĂ©montrĂ© par rapport aux traitements de rĂ©fĂ©rence, un gel Ă base d’eau voire un
estrogÚne par voie vaginale. Elle expose à des effets indésirables estrogéniques et androgéniques mal évalués. »
En clair, absolument TOUS les traitements comportent des effets adverses.
Lire aussi : https://cancer-rose.fr/2017/11/25/traitement-hormonal-substitutif-ths-et-cancer-du-sein/
La science Ă vendre
Texte de Jeanne Lenzer et Shannon Brownlee sur la dérive de la FDA
La science à vendre : comment les fabricants de médicaments ont pris le contrÎle de la FDA
L’industrie pharmaceutique a passĂ© des dĂ©cennies Ă manipuler l’autoritĂ© de rĂ©glementation des mĂ©dicaments la plus importante du pays afin d’obtenir son approbation automatique. L’administration Trump ne fait qu’aggraver la situation.
Alberto Espay Ă©tait loin de se douter du bouleversement que connaĂźtrait sa vie lorsqu’il a publiĂ© une Ă©tude sur le nombre de personnes dĂ©cĂ©dĂ©es sous traitement par de nouveaux mĂ©dicaments contre la maladie d’Alzheimer, trĂšs mĂ©diatisĂ©s.
En octobre dernier, le professeur de neurologie et ses collĂšgues ont publiĂ© en ligne les rĂ©sultats de leur Ă©tude, indiquant que les patients prenant de l’Aduhelm et du Leqembi avaient deux Ă trois fois plus de risques de mourir que ceux traitĂ©s lors des essais cliniques. La rĂ©action fut immĂ©diate et virulente : ses collĂšgues l’accusĂšrent d’utiliser un langage alarmiste et d’avoir un intĂ©rĂȘt financier Ă discrĂ©diter ces mĂ©dicaments. L’universitĂ© de Cincinnati, oĂč travaille le professeur Espay, lui interdit de s’adresser Ă la presse sans consulter son service de communication. Par la suite, les forces de l’ordre l’informĂšrent qu’il faisait l’objet, ainsi que sa famille, d’une menace de mort crĂ©dible.
Face Ă la polĂ©mique, l’Ă©diteur a retirĂ© l’article.
Il existait des raisons Ă©videntes pour lesquelles certains souhaitaient faire taire Espay. Le marchĂ© des nouveaux mĂ©dicaments contre la maladie d’Alzheimer devrait atteindre 17 milliards de dollars d’ici 2033, et tout ce qui pouvait compromettre ces ventes reprĂ©sentait une menace pour les entreprises pharmaceutiques et leurs actionnaires. Les deux universitaires dĂ©tracteurs qui ont publiĂ© des critiques de l’Ă©tude en ligne ont perçu des honoraires de conseil et de recherche de la part de fabricants de mĂ©dicaments.
Plus choquante encore fut la réaction des autorités fédérales chargées de garantir la sécurité de médicaments comme Aduhelm et Leqembi.
En octobre dernier, un responsable de la FDA (Agence amĂ©ricaine des produits alimentaires et mĂ©dicamenteux) a Ă©mis des doutes quant aux conclusions d’Espay, soulignant dans un commentaire relatif Ă l’Ă©tude que les donnĂ©es mĂ©dicales utilisĂ©es par son Ă©quipe pour ses calculs Ă©taient peu fiables. Or, ces informations provenaient de la propre base de donnĂ©es de l’agence sur les complications et les dĂ©cĂšs liĂ©s aux mĂ©dicaments. SollicitĂ©e pour fournir les chiffres exacts, l’agence a refusĂ© de le faire.
En rĂ©ponse Ă deux demandes d’accĂšs Ă l’information dĂ©posĂ©es cette annĂ©e par The Lever et la revue mĂ©dicale internationale The BMJ, un responsable gouvernemental a dĂ©clarĂ© que le nombre de dĂ©cĂšs liĂ©s Ă ces mĂ©dicaments n’avait pas Ă ĂȘtre divulguĂ©. Selon une rĂ©glementation obscure de la FDA, cette derniĂšre pourrait considĂ©rer ces donnĂ©es comme un secret commercial, « mĂȘme si leur divulgation serait d’intĂ©rĂȘt public ».
« Câest sidĂ©rant », a dĂ©clarĂ© Espay. « Quand je pense aux secrets commerciaux, je pense Ă la composition molĂ©culaire dâun mĂ©dicament, pas Ă la mort de patients. »
Lâobstruction de la FDA est intervenue des mois aprĂšs lâarrivĂ©e au pouvoir du secrĂ©taire Ă la SantĂ© et aux Services sociaux du prĂ©sident Donald Trump, Robert F. Kennedy Jr., qui avait promis une « transparence radicale » et de « Rendre Ă lâAmĂ©rique sa santĂ© ». Parmi les principales promesses de la nouvelle administration figurait lâassainissement de la FDA, qui, au fil des ans, a Ă©tĂ© impliquĂ©e dans une sĂ©rie dâ approbations de mĂ©dicaments controversĂ©es et accusĂ©e de privilĂ©gier les intĂ©rĂȘts de lâindustrie au dĂ©triment de la santĂ© publique.
Selon le programme de politique intĂ©rieure du prĂ©sident, intitulĂ© « Mandement pour le leadership » et projet 2025, tous les organismes de rĂ©glementation sanitaire, y compris la FDA, « devraient ĂȘtre totalement indĂ©pendants de tout financement biopharmaceutique privĂ© ». Ce plan prĂ©voit de mettre un terme dĂ©finitif au pantouflage afin que les anciens rĂ©gulateurs cessent de quitter l’agence pour des postes dans l’industrie et que les dirigeants des entreprises pharmaceutiques cessent de « passer de l’industrie Ă des postes au sein des agences de rĂ©glementation ». Martin Makary, nommĂ© commissaire de la FDA par l’administration, a rĂ©affirmĂ© son soutien Ă ce plan, promettant de mettre fin aux relations trop Ă©troites entre la FDA et les grands groupes pharmaceutiques.
Loin de rĂ©duire l’influence de l’industrie, l’administration a nommĂ© un dirigeant de l’industrie pharmaceutique Ă un poste clĂ© de la FDA et a demandĂ© au CongrĂšs d’ augmenter les contributions financiĂšres versĂ©es par les entreprises Ă l’agence dans le cadre du processus d’autorisation des mĂ©dicaments. Ce dirigeant vient de dĂ©missionner aprĂšs avoir prĂ©tendument exercĂ© des reprĂ©sailles contre un ancien associĂ© et avoir exprimĂ© ses inquiĂ©tudes quant Ă l’influence de la politique sur le processus d’autorisation des mĂ©dicaments de l’agence.
ParallĂšlement, The Lever a mis au jour des liens accrus entre l’industrie et certains comitĂ©s consultatifs d’approbation de mĂ©dicaments, ainsi que plusieurs mĂ©dicaments approuvĂ©s cette annĂ©e sur la base de preuves fragiles pour des affections allant du cancer aux maladies gĂ©nĂ©tiques.
Câest lâaboutissement dâun dĂ©clin, qui dure depuis des dĂ©cennies, des normes scientifiques utilisĂ©es par le principal organisme de rĂ©glementation des mĂ©dicaments du pays pour dĂ©terminer si les mĂ©dicaments sont sĂ»rs et efficaces.
Une Ă©tude de Lever portant sur tous les mĂ©dicaments approuvĂ©s par la FDA sur une pĂ©riode de dix ans a rĂ©vĂ©lĂ© que la majoritĂ© d’entre eux ( 73 % ) ont Ă©tĂ© mis sur le marchĂ© sans preuves solides de leur efficacitĂ©. Loin de priver de mĂ©dicaments vitaux l’administration de mĂ©dicaments essentiels, comme l’ont dĂ©noncĂ© des associations de patients et des responsables politiques , la FDA s’est montrĂ©e bien trop encline Ă approuver des traitements douteux sur la base de preuves scientifiques fragiles.
Pourquoi la FDA, autrefois un modĂšle international de rĂ©glementation exemplaire, a-t- elle Ă©chouĂ© de façon aussi spectaculaire ? La rĂ©ponse se trouve du cĂŽtĂ© de lâindustrie pharmaceutique, qui pĂšse 618 milliards de dollars et a utilisĂ© ses ressources considĂ©rables pour influencer non seulement lâagence, mais aussi tous les acteurs impliquĂ©s dans le processus dâautorisation des mĂ©dicaments, des patients aux mĂ©decins, en passant par les universitĂ©s, les revues mĂ©dicales et le CongrĂšs.
Pour comprendre comment l’industrie pharmaceutique a pu si efficacement dĂ©tourner les objectifs affichĂ©s de la FDA, nous avons interrogĂ© plus de 100 chercheurs, experts en politiques publiques, mĂ©decins, employĂ©s de la FDA, patients et familles, et examinĂ© des milliers de pages de documents. Nos investigations suggĂšrent que l’industrie pharmaceutique influence la FDA, tant en interne qu’en externe, par trois principaux canaux :
- Outre les plus de 3,6 milliards de dollars dĂ©pensĂ©s ces trente derniĂšres annĂ©es en lobbying auprĂšs du CongrĂšs pour obtenir une lĂ©gislation favorable Ă l’industrie pharmaceutique, les entreprises versent des « redevances d’utilisation » directement Ă la FDA dans le cadre de leurs demandes d’autorisation de mise sur le marchĂ©. Ces sommes reprĂ©sentent dĂ©sormais 77 % du budget de l’agence consacrĂ© Ă l’Ă©valuation des mĂ©dicaments , ce qui pourrait inciter ses responsables Ă la prudence afin de ne pas mĂ©contenter l’industrie qu’ils sont censĂ©s rĂ©glementer.
- Pour chaque dollar que l’industrie pharmaceutique dĂ©pense en lobbying auprĂšs du CongrĂšs et en dons aux campagnes Ă©lectorales, elle en consacre encore davantage Ă influencer les mĂ©decins et les associations de dĂ©fense des patients , qui mĂšnent des campagnes de pression et font pression sur les organismes de rĂ©glementation en faveur de mĂ©dicaments douteux et de normes pharmaceutiques moins strictes.
- Les hauts responsables de la rĂ©glementation pharmaceutique quittent rĂ©guliĂšrement la FDA pour des postes lucratifs dans l’industrie pharmaceutique, ce qui signifie que leurs objectifs de carriĂšre pourraient potentiellement influencer leurs dĂ©cisions rĂ©glementaires. ParallĂšlement, des dirigeants de l’industrie pharmaceutique accĂšdent Ă des postes de haut niveau Ă la FDA, oĂč ils sont connus pour mettre en Ćuvre des politiques et des autorisations de mise sur le marchĂ© favorables Ă l’industrie.
Le rĂ©sultat, selon les critiques, est une agence qui considĂšre l’industrie, plutĂŽt que le public, comme son principal client.
« Tous les acteurs du systĂšme susceptibles de contrĂŽler lâindustrie pharmaceutique et la vente de mĂ©dicaments dangereux sont, dâune maniĂšre ou dâune autre, compromis », affirme Jon Hanson, professeur de droit et de mĂ©decine Ă Harvard. Cette « capture profonde », comme la qualifie Hanson, de chaque institution impliquĂ©e dans la rĂ©glementation des mĂ©dicaments a permis aux entreprises de commercialiser des produits Ă lâefficacitĂ© marginale, voire inutiles et parfois dangereux, susceptibles de rendre les patients invalides, de les ruiner et de dĂ©truire leur vie.
« Il n’existe pas un seul aspect de la rĂ©glementation pharmaceutique oĂč les laboratoires n’aient trouvĂ© le moyen d’influencer la FDA », confirme Daniel Aaron, juriste Ă l’UniversitĂ© de l’Utah. « Ils sont les principaux donateurs au CongrĂšs. Ils ont trouvĂ© des moyens de modifier les rĂ©glementations et les lois afin de rĂ©duire l’Ă©valuation prĂ©alable des mĂ©dicaments, de s’attirer les faveurs des associations de patients et d’orienter profondĂ©ment la recherche biomĂ©dicale. » La dĂ©faillance de la rĂ©glementation est telle, selon Aaron, que mĂȘme certains dirigeants de l’industrie pharmaceutique s’inquiĂštent.
Lâemprise des grands groupes pharmaceutiques sur la FDA fait lâobjet du troisiĂšme volet dâune enquĂȘte de deux ans et demi portant sur le processus dâapprobation des mĂ©dicaments par la FDA et ses consĂ©quences sur la santĂ© et la sĂ©curitĂ© publiques. Un article sur cette enquĂȘte paraĂźtra Ă©galement dans la revue mĂ©dicale internationale The BMJ .
Voici lâhistoire de la façon dont la FDA est tombĂ©e sous lâemprise de lâindustrie pharmaceutique et comment, au lieu de rĂ©gler le problĂšme, lâadministration Trump semble dĂ©terminĂ©e Ă aggraver la situation.
La naissance du systĂšme de corruption de la FDA
La relation Ă©troite entre l’industrie pharmaceutique et la FDA a vĂ©ritablement dĂ©butĂ© en 1992 avec l’adoption de la loi sur les redevances d’utilisation des mĂ©dicaments sur ordonnance (Prescription Drug User Fee Act) . La Maison-Blanche du prĂ©sident Ronald Reagan considĂ©rait les agences de rĂ©glementation non pas comme garantes de l’intĂ©rĂȘt public, mais plutĂŽt comme des alliĂ©es de l’industrie. Comme l’a dĂ©clarĂ© le vice-prĂ©sident de l’Ă©poque, George H.W. Bush : « L’Ătat ne devrait pas ĂȘtre un adversaire [de l’industrie]. Il devrait ĂȘtre un partenaire . »
Ă l’Ă©poque, la FDA Ă©tait loin d’ĂȘtre un partenaire de l’industrie ou des patients . Les entreprises pouvaient soumettre les rĂ©sultats d’essais cliniques et devoir attendre des annĂ©es avant de savoir si leurs mĂ©dicaments Ă©taient approuvĂ©s â un dĂ©lai qui pouvait leur coĂ»ter des millions de dollars de pertes, tandis que la santĂ© et la vie des patients Ă©taient en jeu. Outre les entreprises, quelques associations de dĂ©fense des patients, notamment des membres de la communautĂ© des personnes atteintes du sida, rĂ©clamaient des approbations plus rapides. Mais si l’indignation publique se concentrait sur la lenteur de la FDA, c’Ă©tait l’administration Reagan et le CongrĂšs qui refusaient d’allouer les fonds nĂ©cessaires Ă l’agence pour recruter davantage de personnel.
Les fabricants de mĂ©dicaments, de concert avec des associations de patients, ont fait pression pour l’adoption de la loi sur les redevances d’utilisation des mĂ©dicaments sur ordonnance (Prescription Drug User Fee Act), qui obligerait les entreprises pharmaceutiques Ă verser des redevances Ă la FDA afin d’augmenter son budget. En contrepartie, l’agence s’est engagĂ©e Ă consacrer ces fonds aux autorisations de mise sur le marchĂ© des mĂ©dicaments, et non Ă la surveillance de leur innocuitĂ© aprĂšs leur commercialisation, et Ă finaliser l’examen des demandes d’autorisation dans un dĂ©lai de 12 mois.
David Kessler, alors commissaire de la FDA et partisan de la loi, a assurĂ© au CongrĂšs que le plan de financement ne menacerait pas l’indĂ©pendance de l’agence. Il dĂ©clarait au New York Times en 1992 : « Je ne parle pas d’abaisser les normes, ni de compromettre l’intĂ©gritĂ© de l’Ă©valuation des produits. Je parle simplement d’obtenir les ressources nĂ©cessaires pour suivre le rythme. » DĂšs 2001, l’ agence a pu recruter prĂšs de 1 000 Ă©valuateurs de mĂ©dicaments supplĂ©mentaires et informatiser ses systĂšmes, ramenant les dĂ©lais d’Ă©valuation Ă 14 mois.
Contrairement aux affirmations de Kessler, la loi sur les redevances d’utilisation des mĂ©dicaments sur ordonnance a bel et bien entraĂźnĂ© un abaissement des normes scientifiques au nom de l’accĂ©lĂ©ration des approbations. Comme cette loi doit ĂȘtre reconduite tous les cinq ans, l’industrie pharmaceutique a eu de nombreuses occasions de faire pression sur le CongrĂšs et la FDA pour obtenir toujours plus de concessions, ce qui a encore affaibli les normes scientifiques de l’agence et renforcĂ© sa loyautĂ© envers les entreprises qu’elle est censĂ©e rĂ©glementer.
« Il est difficile de surestimer l’importance de la loi sur les redevances d’utilisation des mĂ©dicaments sur ordonnance pour l’industrie pharmaceutique », dĂ©clare le juriste Aaron, qui a passĂ© deux ans Ă la FDA aprĂšs ses Ă©tudes de mĂ©decine.
Un examinateur de la sĂ©curitĂ© des mĂ©dicaments de la FDA a dĂ©clarĂ© devant le CongrĂšs : « La culture de la FDA considĂšre lâindustrie comme le principal client de lâagence plutĂŽt que comme une entitĂ© nĂ©cessitant une rĂ©glementation. » Selon un ancien examinateur de la FDA, qui a requis lâanonymat par crainte de reprĂ©sailles, les responsables de lâagence craignent dâĂȘtre perçus comme un frein au progrĂšs mĂ©dical et de sâattirer les foudres de leurs « partenaires » pharmaceutiques.
Câest lâune des raisons pour lesquelles lâindustrie pharmaceutique exerce un lobbying intense Ă lâapproche de chaque renouvellement de la loi. En 2024, les fabricants de produits pharmaceutiques ont mobilisĂ© 738 lobbyistes , soit prĂšs dâun lobbyiste et demi par membre du CongrĂšs. Ils ont dĂ©pensĂ© plus de 151 millions de dollars en lobbying, un montant supĂ©rieur Ă celui de tout autre secteur, y compris le pĂ©trole, la banque et la technologie, selon OpenSecrets, une organisation de surveillance Ă but non lucratif qui contrĂŽle les contributions et les dĂ©penses politiques.
GrĂące Ă la loi sur les redevances d’utilisation des mĂ©dicaments sur ordonnance (Prescription Drug User Fee Act), les fabricants de mĂ©dicaments bĂ©nĂ©ficient d’un accĂšs privilĂ©giĂ© Ă la FDA. L’agence est tenue de rencontrer les acteurs de l’industrie et du public lors de la finalisation du projet de loi actualisĂ©, explique Reshma Ramachandran, mĂ©decin et codirectrice du Yale Collaboration for Regulatory Rigor, Integrity and Transparency. Elle constate cependant que les autoritĂ©s rĂ©glementaires consacrent beaucoup plus de temps aux reprĂ©sentants de l’industrie pharmaceutique qu’aux experts mĂ©dicaux.
« Ils nous ont rencontrĂ©s six fois », a dĂ©clarĂ© Ramachandran Ă propos de la derniĂšre tentative de renouvellement d’autorisation. « Ils ont rencontrĂ© l’industrie pharmaceutique 150 fois. Si l’on compare les revendications initiales de l’industrie pharmaceutique concernant la loi sur les redevances d’utilisation des mĂ©dicaments sur ordonnance avec les engagements rĂ©els de la FDA, on constate que cela reflĂšte fidĂšlement les prioritĂ©s dĂ©finies par le secteur. Lorsque les acteurs publics peuvent enfin donner leur avis, c’est trop tard : la FDA a dĂ©jĂ tout nĂ©gociĂ© avec l’industrie. »
La FDA n’a pas rĂ©pondu aux nombreuses demandes de commentaires Ă ce sujet.
L’adoption de la loi sur les redevances d’utilisation des mĂ©dicaments sur ordonnance a non seulement ouvert la voie Ă la mainmise du secteur sur la rĂ©glementation, mais a Ă©galement rĂ©vĂ©lĂ© au secteur industriel le pouvoir d’un nouvel alliĂ© potentiel, auquel peu s’attendraient.
Quand les patients sont payés pour applaudir
En 2016, Kim Witczak assistait Ă une rĂ©union de la FDA Ă Silver Spring, dans le Maryland, oĂč elle Ă©coutait les tĂ©moignages de familles de patients atteints de la maladie de Parkinson. Cadre marketing et militante pour la sĂ©curitĂ© des mĂ©dicaments originaire de Minneapolis, Mme Witczak reprĂ©sentait les consommateurs au sein du comitĂ© consultatif de la FDA chargĂ© d’examiner le Nuplazid, un nouveau mĂ©dicament destinĂ© au traitement d’une affection dĂ©vastatrice appelĂ©e psychose parkinsonienne.
Lors de la partie publique de la rĂ©union, les patients et les membres de leur famille se sont succĂ©dĂ© au micro pour raconter leurs histoires d’hallucinations, de dĂ©lires et de changements de personnalitĂ©, et pour plaider en faveur de l’approbation du mĂ©dicament.
Le seul problĂšme, comme l’a expliquĂ© Witczak Ă The Lever , Ă©tait que le Nuplazid Ă©tait peu efficace, voire inefficace. Lors de trois essais cliniques distincts , Acadia Pharmaceuticals, le fabricant, n’Ă©tait pas parvenu Ă dĂ©montrer que son mĂ©dicament Ă©tait plus efficace qu’un placebo. L’entreprise a alors menĂ© un quatriĂšme essai utilisant une version modifiĂ©e du questionnaire standard de 20 questions sur les symptĂŽmes. Cette fois-ci, le questionnaire ne comportait que les questions ayant montrĂ© « l’Ă©volution la plus favorable » lors des essais prĂ©cĂ©dents. Selon ce critĂšre, le Nuplazid semblait efficace.
Se posait ensuite le problĂšme des dĂ©cĂšs. Les patients traitĂ©s avaient trois fois plus de risques de mourir que ceux ayant reçu un placebo. Dans son dossier soumis Ă la FDA, la sociĂ©tĂ© a indiquĂ© que les investigateurs de l’Ă©tude avaient conclu que la plupart des dĂ©cĂšs Ă©taient « sans lien ou peu susceptibles d’ĂȘtre liĂ©s au mĂ©dicament Ă©tudiĂ© ». Les patients sous traitement Ă©taient Ă©galement plus sujets Ă d’autres complications graves, notamment des symptĂŽmes psychiatriques. Paul Andreason, scientifique de la FDA chargĂ© d’Ă©valuer le Nuplazid, a Ă©mis un avis dĂ©favorable Ă son approbation, invoquant les essais cliniques contestables du mĂ©dicament, son « bĂ©nĂ©fice clinique minime » et son « profil de sĂ©curitĂ© inacceptable ».
Acadia n’a pas rĂ©pondu Ă nos nombreuses demandes de commentaires.
AprĂšs les tĂ©moignages publics, Witczak se souvient que la plupart des membres de son comitĂ© Ă©taient plus intĂ©ressĂ©s Ă exprimer leur sympathie envers les patients qu’Ă examiner les donnĂ©es d’efficacitĂ© fragiles et le mauvais bilan de sĂ©curitĂ© du mĂ©dicament.
« Ils ont dit : âCâest une maladie grave. Nous devons proposer des solutions Ă ces patients et Ă leurs mĂ©decinsâ, a-t-elle dĂ©clarĂ© Ă The Lever. â En tant quâĂȘtre humain, on est forcĂ©ment sensible Ă lâaspect Ă©motionnel. Mais notre travail consistait aussi Ă examiner les donnĂ©es scientifiques et Ă Ă©valuer les besoins rĂ©els.â »
Witczak a votĂ© contre l’approbation du Nuplazid, tout comme un seul autre membre du comitĂ© (atteint de la maladie de Parkinson). Les douze autres membres ont votĂ© pour le mĂ©dicament. Lorsque le supĂ©rieur d’Andreason a passĂ© outre son vote et que la FDA a approuvĂ© le Nuplazid un mois plus tard, les associations de dĂ©fense des personnes atteintes de la maladie de Parkinson ont saluĂ© cette dĂ©cision . Michael Okun, directeur mĂ©dical national de la Fondation Parkinson, a dĂ©clarĂ© Ă la lettre d’information Parkinson’s News Today : « L’approbation du Nuplazid reprĂ©sente un changement de paradigme majeur dans le traitement des psychoses associĂ©es Ă la maladie de Parkinson. »
L’approbation du Nuplazid a en rĂ©alitĂ© dĂ©montrĂ© le pouvoir de l’argent pharmaceutique d’utiliser les dĂ©fenseurs des patients comme intermĂ©diaires, explique Adriane Fugh-Berman, mĂ©decin et professeure de pharmacologie et de physiologie Ă la facultĂ© de mĂ©decine de l’universitĂ© de Georgetown.
« Certains tĂ©moignages publics lors des auditions de la FDA sont mis en scĂšne et manipulĂ©s par l’industrie », affirme-t-elle. « Les entreprises pharmaceutiques veulent que les comitĂ©s consultatifs se laissent guider par les Ă©motions plutĂŽt que par les donnĂ©es scientifiques. »
L’examen des dĂ©clarations financiĂšres dĂ©posĂ©es auprĂšs de la FDA a rĂ©vĂ©lĂ© que la plupart des patients et des membres de leur famille prĂ©sents Ă l’audience avaient vu leurs frais de voyage et d’hĂ©bergement pris en charge par Acadia ou par une association de patients financĂ©e par des laboratoires pharmaceutiques. La Fondation Parkinson , ainsi que d’autres grandes associations favorables Ă l’approbation du Nuplazid, dont la Fondation Michael J. Fox pour la recherche sur la maladie de Parkinson , reçoivent des financements d’Acadia et d’autres entreprises pharmaceutiques.
Les tĂ©moignages des patients dĂ©cĂ©dĂ©s sous Nuplazid ou trop affaiblis par le mĂ©dicament pour partager leur histoire Ă©taient absents de la rĂ©union, tout comme ceux de la grande majoritĂ© des patients qui ignoraient probablement l’existence de cette rĂ©union. Nombre d’entre eux n’apprennent l’existence de ces rĂ©unions de la FDA que par le biais des laboratoires pharmaceutiques, qui sont incitĂ©s Ă ne solliciter que les patients ayant obtenu des rĂ©sultats positifs.
Les associations de dĂ©fense des droits des patients peuvent apporter une aide prĂ©cieuse Ă leurs membres, notamment en fournissant des informations aux personnes nouvellement diagnostiquĂ©es et en compilant des donnĂ©es sur les taux de morbiditĂ© et les traitements. Les laboratoires pharmaceutiques tirent des enseignements de ces Ă©changes avec les associations sur les besoins de leurs patients en matiĂšre de mĂ©dicaments. Cependant, les sommes colossales que les entreprises pharmaceutiques consacrent Ă ces associations â un montant faramineux de 6 milliards de dollars pour plus de 20 000 organisations entre 2010 et 2022 â laissent supposer quâil existe Ă©galement un intĂ©rĂȘt financier pour les fabricants de mĂ©dicaments.
Une base de donnĂ©es compilĂ©e par KFF Health News , Ă partir de documents fiscaux accessibles au public, a recensĂ© 116 millions de dollars de dons Ă des groupes de patients en 2015 provenant de seulement 14 entreprises â un chiffre qui Ă©clipse les 63 millions de dollars que ces mĂȘmes sociĂ©tĂ©s pharmaceutiques ont consacrĂ©s cette annĂ©e-lĂ au lobbying.
Une Ă©tude menĂ©e par des chercheurs de l’UniversitĂ© de Pennsylvanie a rĂ©vĂ©lĂ© que 83 % des 104 plus grands groupes de dĂ©fense des droits des patients (ceux dont les revenus dĂ©passent 7,5 millions de dollars par an) tirent jusqu’Ă la moitiĂ© de leurs revenus de contributions de l’industrie pharmaceutique.
« Ces entreprises ne consacreraient pas autant dâargent et de temps Ă leurs relations avec les groupes de dĂ©fense des patients si cela nâamĂ©liorait pas leurs rĂ©sultats financiers », dĂ©clare Sharon Batt, professeure adjointe de bioĂ©thique Ă lâUniversitĂ© Dalhousie en Nouvelle-Ăcosse.
Les employĂ©s des laboratoires pharmaceutiques occupant des postes tels que « directeur de l’engagement des patients » entretiennent soigneusement des relations avec les associations de patients. Selon une Ă©tude publiĂ©e en 2020, certaines associations de patients sont dirigĂ©es par des cadres dĂ©tachĂ©s par l’industrie, et prĂšs de 40 % d’entre elles comptent un dirigeant pharmaceutique parmi leurs membres du conseil d’administration. Une autre Ă©tude, menĂ©e par Patients for Affordable Drugs, l’une des rares associations de patients Ă ne pas accepter de financement de l’industrie pharmaceutique, a rĂ©vĂ©lĂ© que 12 des 15 principales organisations de dĂ©fense des patients ont des reprĂ©sentants de l’industrie pharmaceutique au sein de leur conseil d’administration. Toutes ces associations, Ă l’exception d’une seule, n’ont pas divulguĂ© intĂ©gralement le montant des fonds qu’elles reçoivent de l’industrie.
Les entreprises offrent Ă leurs partenaires de dĂ©fense des droits des lobbyistes et des experts en relations publiques pour les aider dans leurs actions de marketing et de communication â des personnes qui, par ailleurs, reprĂ©sentent Ă©galement les entreprises. ParallĂšlement, les scientifiques de l’industrie fournissent Ă ces groupes des informations sur leurs mĂ©dicaments, donnant ainsi aux associations de patients l’impression de dĂ©tenir des informations privilĂ©giĂ©es sur des sujets scientifiques de pointe â des sujets que beaucoup de gens ne sont pas en mesure de comprendre ou d’interprĂ©ter.
Un rapport sur les meilleures pratiques, Ă©tabli par une sociĂ©tĂ© de conseil pharmaceutique basĂ©e en Caroline du Nord, estime que les fabricants de mĂ©dicaments consacrent en moyenne l’Ă©quivalent de six postes Ă temps plein Ă l’entretien des relations avec les reprĂ©sentants des patients.
Batt, survivante du cancer, militante pour les droits des patients et auteure d’un livre sur la dĂ©fense des droits des patients atteints de cancer du sein et l’industrie pharmaceutique, affirme que les dĂ©fenseurs des droits des patients finissent par intĂ©rioriser les messages Ă©laborĂ©s par l’industrie.
« Les entreprises les financent, elles forment les patients Ă tĂ©moigner en faveur de l’industrie et les aident Ă inonder la FDA de commentaires », explique-t-elle. « TrĂšs vite, ces groupes se font les porte-parole de l’industrie. Ils affirment que les patients peuvent dĂ©cider eux-mĂȘmes de ce qu’ils ingĂšrent, que les nouveaux mĂ©dicaments sont les meilleurs, et que ces nouveaux mĂ©dicaments valent le coup, quel qu’en soit le prix. »
Fran Visco, prĂ©sidente de la Coalition nationale contre le cancer du sein, est d’accord.
« Beaucoup dâassociations de patients ne sâintĂ©ressent quâĂ la quantitĂ© de mĂ©dicaments disponibles, et non Ă leur efficacitĂ© », explique-t-elle. « Jâassistais Ă une rĂ©union scientifique lorsquâun reprĂ©sentant dâune association de patients a dĂ©clarĂ© : âJe cherche simplement Ă obtenir plus de mĂ©dicaments pour les patients.â Jâai rĂ©pondu que ce nâĂ©tait pas ce qui nous intĂ©ressait. Ce qui nous intĂ©resse, ce sont les mĂ©dicaments efficaces. »
La révolte des boßtes de réception
Le fait de faire passer leurs messages par les organisations de patients reprĂ©sente une double victoire pour les sociĂ©tĂ©s pharmaceutiques : ces groupes servent de relais marketing discrets pour les mĂ©dicaments de leurs commanditaires auprĂšs dâun public largement ignorant de leur financement par lâindustrie, de sorte que leurs efforts de promotion et de lobbying en faveur dâune lĂ©gislation favorable Ă lâindustrie et dâapprobations de mĂ©dicaments semblent provenir dâune source indĂ©pendante et trĂšs crĂ©dible.
Le pouvoir de ces groupes de pression peut Ă©galement ĂȘtre utilisĂ© comme une arme pour submerger la FDA.
En 2015, par exemple, des associations de patients ont inondĂ© l’agence de 2 792 courriels et de nombreux appels tĂ©lĂ©phoniques exigeant l’approbation d’un nouveau mĂ©dicament contre la dystrophie musculaire de Duchenne, l’Exondys 51. Maladie gĂ©nĂ©tique rare et tragiquement mortelle, la dystrophie musculaire de Duchenne touche principalement les garçons, les empĂȘchant de produire suffisamment de dystrophine, une protĂ©ine essentielle au fonctionnement des muscles. La plupart des personnes atteintes de dystrophie musculaire de Duchenne doivent utiliser un fauteuil roulant Ă l’adolescence et dĂ©cĂšdent avant l’Ăąge de 30 ans.
Le fabricant du mĂ©dicament, Sarepta, a fourni Ă la FDA des donnĂ©es montrant qu’Exondys 51 pouvait aider les patients Ă produire de la dystrophine, mais seulement en infimes quantitĂ©s â et ces donnĂ©es provenaient de seulement 12 patients. Les Ă©tudes de l’entreprise n’ont pas non plus dĂ©montrĂ© qu’Exondys 51 amĂ©liorait significativement la capacitĂ© de marche des garçons. Ellis Unger, le scientifique de la FDA chargĂ© d’Ă©valuer le mĂ©dicament, a critiquĂ© avec virulence les rĂ©sultats de Sarepta, Ă©crivant qu’une autorisation accĂ©lĂ©rĂ©e d’Exondys « abaisserait le niveau de preuve de l’efficacitĂ© Ă un niveau sans prĂ©cĂ©dent ».
Mais les associations de dĂ©fense des personnes atteintes de dystrophie musculaire de Duchenne ont exercĂ© de fortes pressions sur la FDA pour obtenir l’approbation du mĂ©dicament, rencontrant jusqu’Ă une douzaine de fois Janet Woodcock, alors directrice du Centre d’Ă©valuation et de recherche sur les mĂ©dicaments et supĂ©rieure hiĂ©rarchique d’Unger. Certains militants sont allĂ©s plus loin, leurs pĂ©titions frĂŽlant les menaces. Selon des documents de la FDA , l’un d’eux a Ă©crit au commissaire de l’Ă©poque, Robert Califf : « Comment se fait-il que tous ceux qui s’intĂ©ressent Ă la dystrophie musculaire de Duchenne comprennent cette idĂ©e simple, et pas les gĂ©nies scientifiques de la FDA ? Vous ĂȘtes vraiment stupides et vous faites perdre des jours de vie Ă chaque enfant atteint de DMD avec votre mascarade Ă la dystrophine. Il est temps de vous rĂ©veiller ! »
Outre ses dĂ©fenseurs des droits des patients, Sarepta bĂ©nĂ©ficiait de soutiens influents. Rick Santorum, ancien sĂ©nateur rĂ©publicain de Pennsylvanie, a tweetĂ© son intention d’assister Ă une rĂ©union consultative en faveur du mĂ©dicament. AprĂšs plusieurs rencontres avec l’entreprise, Woodcock a commencĂ© Ă dĂ©clarer qu’elle Ă©tait favorable Ă l’approbation car l’entreprise « avait besoin d’ĂȘtre recapitalisĂ©e ». Une plainte dĂ©posĂ©e par un organisme de surveillance de la FDA allĂšgue que 109 membres du CongrĂšs ont fait pression sur la FDA en faveur de l’approbation d’Exondys 51, selon des documents judiciaires consultĂ©s par The Lever . La direction de l’agence a approuvĂ© le mĂ©dicament en septembre 2016, malgrĂ© le vote nĂ©gatif de son comitĂ© consultatif sur la question (7 voix contre 3).
Dans une plainte formelle adressĂ©e Ă sa hiĂ©rarchie, Unger a qualifiĂ© Exondys 51 de « placebo scientifiquement Ă©lĂ©gant ». En autorisant la commercialisation d’un traitement inefficace, a-t-il Ă©crit, la FDA donnait de « faux espoirs » Ă des milliers de patients et Ă leurs familles. Pire encore, a-t-il ajoutĂ©, « ⊠de fausses conclusions scientifiques risquent d’induire en erreur le domaine mĂ©dical, ralentissant ainsi la recherche et le dĂ©veloppement de thĂ©rapies rĂ©ellement efficaces. Cela pourrait Ă©galement engendrer des coĂ»ts financiers importants et injustifiĂ©s, sinon pour les patients, du moins pour la sociĂ©tĂ©. »
Le prix de ce médicament varie désormais de 750 000 $ à 1,5 million de dollars par patient, et il contribue aux 1,79 milliard de dollars que Sarepta réalise chaque année grùce aux médicaments contre la dystrophie musculaire.
Sarepta n’a pas encore menĂ© d’Ă©tude contrĂŽlĂ©e dĂ©montrant qu’Exondys 51 contribue Ă prolonger l’espĂ©rance de vie des enfants atteints de dystrophie musculaire de Duchenne, ni mĂȘme Ă amĂ©liorer leur capacitĂ© Ă marcher. InterrogĂ©e Ă ce sujet, la sociĂ©tĂ© a reconnu ne pas disposer de donnĂ©es issues d’un nouvel essai clinique, mais a affirmĂ© avoir des preuves concrĂštes de son efficacitĂ©.
AprĂšs avoir quittĂ© la FDA en 2021, Unger a commencĂ© Ă travailler dans un cabinet d’avocats basĂ© Ă Washington, D.C., oĂč il conseillait des sociĂ©tĂ©s pharmaceutiques sur le dĂ©veloppement de produits.
« Ă la FDA, personne n’est rĂ©compensĂ© pour avoir bloquĂ© la mise sur le marchĂ© d’un mĂ©dicament », affirme Charles Seife, professeur de journalisme Ă l’UniversitĂ© de New York et observateur de longue date de la FDA. « ProtĂ©ger le public des mĂ©dicaments inefficaces n’est pas seulement mal vu, c’est puni. On vous considĂšre comme un fauteur de troubles. Lorsque quelqu’un exprime des inquiĂ©tudes et que l’agence exige des Ă©tudes complĂ©mentaires, elle ne donne pas suite. Je n’ai jamais vu une bureaucratie refuser d’exercer les pouvoirs qui lui ont Ă©tĂ© confĂ©rĂ©s comme la FDA. »
Les experts en communication
Lorsque le nom de Robert Califf a Ă©tĂ© Ă©voquĂ© en 2022 par l’administration Biden comme candidat potentiel au poste de commissaire de la FDA, la confiance envers l’agence s’Ă©tait effondrĂ©e. Toujours en proie Ă la pandĂ©mie de COVID-19, l’opinion publique avait Ă©tĂ© dĂ©stabilisĂ©e par des dĂ©cisions confuses, puis discrĂ©ditĂ©es, de la FDA durant le premier mandat de Trump Ă la Maison-Blanche. En 2022, un sondage rĂ©vĂ©lait que seulement 27 % du public faisait « trĂšs confiance » Ă l’agence et Ă ses dĂ©cisions.
Califf Ă©tait prĂ©sentĂ© comme le remĂšde miracle dont une nation Ă©puisĂ©e par la pandĂ©mie et une agence dĂ©moralisĂ©e avaient besoin. Il avait Ă©tĂ© commissaire de la FDA pendant onze mois sous l’administration Obama avant l’arrivĂ©e au pouvoir de Trump, et Ă©tait un chercheur expĂ©rimentĂ© en essais cliniques, affiliĂ© conjointement aux universitĂ©s de Stanford et de Duke. En annonçant sa nomination, le prĂ©sident Joe Biden a dĂ©clarĂ© : « Alors que la FDA examine de nombreuses dĂ©cisions cruciales concernant l’approbation des vaccins et d’autres sujets, il est absolument essentiel qu’une personne stable et indĂ©pendante guide la FDA. »
La FDA a peut-ĂȘtre trouvĂ© un dirigeant fiable en la personne de ce cardiologue de 70 ans, mais il semble qu’il ne soit pas totalement indĂ©pendant. D’aprĂšs les documents de dĂ©claration dĂ©posĂ©s en juillet 2020, M. Califf entretenait des relations financiĂšres avec plus d’une vingtaine de sociĂ©tĂ©s pharmaceutiques. Entre son premier mandat de commissaire et son second, il a perçu 2,7 millions de dollars de Verily Life Sciences, un organisme de recherche biomĂ©dicale appartenant Ă Alphabet Inc. (la maison mĂšre de Google), et son portefeuille comprenait des millions de dollars d’actions de sociĂ©tĂ©s de biotechnologie.
Durant son mandat, Califf a supervisĂ© une sĂ©rie d’approbations de mĂ©dicaments douteuses par la FDA, notamment Exondys et les nouveaux mĂ©dicaments contre la maladie d’Alzheimer, qui se sont avĂ©rĂ©s n’apporter que des bĂ©nĂ©fices insignifiants avec des effets secondaires graves, voire mortels.
Mais Califf n’Ă©tait pas le premier haut responsable de la FDA Ă se retrouver en situation de conflit d’intĂ©rĂȘts susceptible d’influencer ses dĂ©cisions rĂ©glementaires.
En 2001, le prĂ©sident George W. Bush nomma Daniel Troy conseiller juridique principal de l’agence, aprĂšs qu’il eut intentĂ© un procĂšs Ă la FDA au nom de laboratoires pharmaceutiques et de fabricants de tabac. DĂšs sa prise de fonction, Troy invita les avocats des entreprises pharmaceutiques et de dispositifs mĂ©dicaux Ă l’informer des poursuites en cours, afin que son bureau Ă la FDA puisse contribuer Ă leur dĂ©fense. Lors d’une confĂ©rence juridique en 2003, il dĂ©clara aux avocats de l’industrie : « Nous ne pouvons pas nous permettre de nous impliquer dans chaque affaire⊠nous devons ĂȘtre sĂ©lectifs. » Pour s’assurer que leur plaidoirie retiendrait son attention, Troy conseilla aux avocats de prĂ©senter leur dossier « comme un pitch hollywoodien ».
Le basculement de la FDA vers une gestion plus favorable Ă l’industrie a commencĂ© en 1969, avant mĂȘme l’adoption de la loi rĂ©volutionnaire sur les redevances d’utilisation des mĂ©dicaments sur ordonnance (Prescription Drug User Fee Act). Cette annĂ©e-lĂ , le prĂ©sident Richard Nixon a transformĂ© le rĂŽle du commissaire de la FDA, passant d’un fonctionnaire Ă vie Ă une personne nommĂ©e par le pouvoir politique, ouvrant ainsi la voie Ă des commissaires issus de l’industrie et susceptibles de prĂ©senter d’importants conflits d’intĂ©rĂȘts financiers.
Au cours des vingt derniĂšres annĂ©es, sept des huit commissaires de l’agence ont entretenu des liens financiers avec des entreprises pharmaceutiques et/ou de dispositifs mĂ©dicaux. RĂ©sultat ? Les dĂ©cisions et interprĂ©tations lĂ©gislatives de la FDA ont de plus en plus favorisĂ© les fabricants de mĂ©dicaments au dĂ©triment de la santĂ© publique.
Prenons lâexemple de Margaret Hamburg, nommĂ©e par le prĂ©sident Barack Obama en 2009 et saluĂ©e par les organisations de santĂ© publique comme une rĂ©formatrice capable de « rĂ©former la FDA ». Hamburg avait de profonds conflits dâintĂ©rĂȘts financiers avec lâindustrie, qui sont passĂ©s pratiquement inaperçus dans la presse.
Le mari de Hamburg, Peter Brown, Ă©tait un des principaux associĂ©s de Renaissance Technologies (RenTec), un fonds spĂ©culatif de plusieurs milliards de dollars possĂ©dant d’importants investissements dans de nombreuses sociĂ©tĂ©s pharmaceutiques. Avant de prendre la direction de la FDA, Hamburg et Brown ont vendu leurs actions dans plusieurs sociĂ©tĂ©s pharmaceutiques dĂ©tenues par RenTec. Cependant, la FDA n’a pas enquĂȘtĂ© sur les investissements du couple dans le fonds exclusif et trĂšs lucratif Medallion de RenTec, lui aussi fortement investi dans des sociĂ©tĂ©s pharmaceutiques, ce qui a rapportĂ© Ă la famille au moins 3 millions de dollars entre 2009 et 2010.
Hamburg, qui n’a pas rĂ©pondu Ă notre demande de commentaires, avait prĂ©cĂ©demment dĂ©clarĂ© au BMJ que le Bureau de l’Ă©thique gouvernementale avait examinĂ© tout conflit d’intĂ©rĂȘts potentiel concernant ses investissements et n’avait pas exigĂ© de cessions supplĂ©mentaires.
Durant son mandat, la FDA a accĂ©lĂ©rĂ© l’approbation de plusieurs mĂ©dicaments, malgrĂ© des preuves douteuses de leur efficacitĂ©. En 2012, elle a pilotĂ© la mise en place d’une nouvelle procĂ©dure d’approbation accĂ©lĂ©rĂ©e , permettant aux entreprises pharmaceutiques d’obtenir des autorisations plus rapidement que jamais auparavant.
En thĂ©orie, le statut de « thĂ©rapie innovante » est destinĂ© aux nouveaux mĂ©dicaments qui offrent une amĂ©lioration substantielle par rapport aux traitements existants. Cependant, une Ă©tude menĂ©e pendant quatre ans par des chercheurs de Harvard a rĂ©vĂ©lĂ© que cette dĂ©signation avait Ă©tĂ© attribuĂ©e sur la base de donnĂ©es prĂ©liminaires « bien avant que les preuves permettant dâĂ©tayer de telles affirmations ne soient disponibles ».
Une fois que les cadres et les Ă©valuateurs de mĂ©dicaments de la FDA quittent l’agence, ils rejoignent souvent les entreprises mĂȘmes qu’ils Ă©taient chargĂ©s de rĂ©glementer. Vinay Prasad, actuel directeur mĂ©dical et scientifique de la FDA, dĂ©clarait Ă KFF Health News en 2016 : « Si vous savez, au fond de vous, que votre objectif professionnel pourrait un jour ĂȘtre de travailler de l’autre cĂŽtĂ© de la table, je me demande si cela modifie votre façon de rĂ©glementer. » Il ajoutait : « Ătes-vous plus enclin Ă accorder le bĂ©nĂ©fice du doute aux entreprises ? »
En 2022, neuf des dix derniers commissaires de la FDA avaient rejoint une entreprise pharmaceutique aprĂšs avoir quittĂ© l’agence. (Source : revue publiĂ©e en 2018)Une Ă©tude scientifique a rĂ©vĂ©lĂ© que 11 des 16 Ă©valuateurs de mĂ©dicaments ayant quittĂ© l’agence entre 2009 et 2018 ont rejoint l’industrie pharmaceutique. Certains ont mĂȘme intĂ©grĂ© les entreprises dont ils avaient rĂ©cemment Ă©valuĂ© les mĂ©dicaments.
Une enquĂȘte du BMJ a rĂ©vĂ©lĂ© que deux examinateurs de la FDA ayant supervisĂ© l’approbation des vaccins contre la COVID-19 ont ensuite rejoint Moderna, le fabricant de ces vaccins . En 2022 et 2023, des responsables de la FDA ont envoyĂ© des courriels Ă plusieurs employĂ©s sur le dĂ©part, dont les deux futurs employĂ©s de Moderna, leur indiquant qu’ils pouvaient collaborer « en coulisses » avec l’agence, malgrĂ© l’interdiction rĂ©glementaire fĂ©dĂ©rale faite aux anciens employĂ©s de la FDA de faire du lobbying auprĂšs du CongrĂšs ou de l’agence sur des « sujets sur lesquels ils avaient prĂ©cĂ©demment travaillĂ© ».
Patrizia Cavazzoni, psychiatre, a quittĂ© Pfizer en 2018 pour prendre la direction de la division des mĂ©dicaments de la FDA. Ă ce poste, elle a supervisĂ© les autorisations controversĂ©es des mĂ©dicaments contre la maladie d’Alzheimer Aduhelm, Leqembi et Kisunla. Lors de l’examen de l’autorisation d’Aduhelm, un comitĂ© interne de la FDA, dont faisait partie Cavazzoni, a conclu Ă l’insuffisance de preuves quant Ă l’efficacitĂ© du mĂ©dicament. Pourtant, deux mois plus tard, sous sa responsabilitĂ©, le mĂ©dicament Ă©tait autorisĂ©.
Dans un communiquĂ© de la FDA, Cavazzoni a saluĂ© Aduhelm pour avoir offert aux patients atteints d’Alzheimer « un nouveau traitement important et essentiel ». L’entreprise a cessĂ© la commercialisation du mĂ©dicament trois ans plus tard, suite Ă une enquĂȘte du CongrĂšs et aux critiques formulĂ©es Ă l’encontre de la FDA. Cavazzoni a pris sa retraite de l’agence le 18 janvier 2025, juste avant l’investiture de Trump. Cinq semaines plus tard, Pfizer a annoncĂ© son retour en tant que directrice mĂ©dicale .
Bien que les dĂ©tracteurs de la FDA aient proposĂ© de nombreuses pistes au fil des ans pour contrer l’emprise des grands groupes pharmaceutiques sur l’agence, rares sont ceux qui vont aussi loin que les rĂ©formes envisagĂ©es.
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