Un livre qui n’aide pas les femmes

Par Dr C.Bour, 20 septembre 2025

A l’approche du mois d’octobre, il faut malheureusement s’attendre à tout. Ce mois est toujours très fertile en initiatives artistiques hasardeuses, dont nous avons déjà parlé. (Ici et )
Des artistes et des pipoles se sentent obligés de s’exprimer en chansons, émissions, arts graphiques, et cette année nous devons subir l’apparition d’un roman graphique sur le sujet du cancer du sein. La sortie du livre « mammo mia », aux éditions First est prévue, c’est un roman graphique et nombrilisto-autobiographique d’une auteure qui estime, comme beaucoup malheureusement, que sa propre expérience médicale est universelle et que ses « conseils » valent parole d’évangile.

Encore un bouquin sur le cancer du sein, il y en a eu beaucoup d’écrits, petit florilège :
« Osez, comment le cancer du sein transforma la petite fille en femme », tout un programme; « Le cancer, un livre qui donne de l’espoir », si on pouvait avoir l’espoir de ne pas lire d’âneries déjà… « Vaincre mon cancer du sein, un combat de femme », ici le mythe du ‘cancer hero’ là où il n’y a pas de combat, juste une maladie majoritairement guérissable ; « Ma victoire sur le cancer du sein », non juste un cancer très guérissable et majoritairement de très bon pronostic, il n’y a pas de combat là-dedans ; « Le journal de Clémentine », « Un cancer pas si grave », justement, fallait-il nous infliger un énième opus ; « Un cancer et alors? » oui on se le demande. « J’ai choisi la vie », « Face au vent », « Une année singulière avec mon cancer du sein » , « Dans mon sein », « Vivre le cancer du sein autrement », etc etc etc.. On demande un fauteuil.

La multiplication de ces ouvrages engendre, dans notre société de la peur largement entretenue par les médias, des hordes apeurées de survivantes qui attendent, entre deux tests de dépistage angoissants, leur tour d’être une cancéreuse comme une fatalité inéluctable, puisque tout le monde en parle, et tout le temps. 
Cette fois, avec ce roman graphique, il y a un problème supplémentaire. Outre le ton pseudo-humoristique, qui en fait est plutôt infantilisant et stupide, le livre contient des pseudo-informations médicales problématiques.

Le communiqué de presse annonce déjà la couleur, en rose, évidemment. Du point de vue information c’est assez limité comme nous allons le voir, mais pour celles qui aiment les livres de coloriages enfantins, c’est acceptable.
Donc d’emblée est affiché « comment le dépistage sauve des vies et des boobs ».
Deux contre-vérités en une phrase, il fallait le faire. Comme nous l’expliquons amplement sur le site, le dépistage ne sauve aucune vie[1] [2], ce slogan a fait long feu, et ne sauve surtout pas des seins puisque depuis qu’on dépiste, où que ce soit, les mastectomies n’ont fait qu’augmenter. Plus on dépiste, plus on opère.
Ensuite l’assertion d' »une femme sur huit qui développe un cancer du sein », est également fallacieuse et ne devrait plus être citée, mais l’exactitude scientifique n’est pas le but recherché des deux autrices.
Une femme sur huit c’est une présentation trompeuse. Voici pourquoi :
« Ce risque est calculé en exposant une population fictive aux risques observés dans chaque classe d’âge, une année donnée. Si on suit 100 femmes de la naissance à 100 ans et plus, on attend 13 cancers du sein, en fonction des risques observés en 2012, soit en effet une femme sur huit. En revanche, pour une femme donnée, ce n’est pas le risque cumulé sur la vie entière selon les risques de 2012 qui est pertinent mais celui du risque prévisible en fonction de l’âge. Au minimum, il faut prendre l’âge de la femme en compte, et aussi choisir un horizon raisonnable. Ainsi, pour un suivi de 20 années, le risque de cancer du sein pour une femme de 40 ans est de 4 % ; pour une femme de 60ans, il est de6%.»
Pour une femme de 60 ans, 6 %, cela équivaut à un risque deux fois inférieur à celui avancé, puisque 1 sur 8, cela équivaudrait à 12,5 %. Ce n’est déjà plus pareil ! « [3]

Après le communiqué de presse voyons l »ouvrage à présent. Tout d’abord dès le début on nous présente une gynécologue qui « fait la leçon » à la patiente, ici l’auteure, parce qu’elle n’aurait pas fait « ses devoirs », c’est à dire sa mammographie de dépistage à 40 ans, alors que la narratrice n’a que 39 ans…. Apparemment les attitudes paternalistes de certains professionnels de santé ont de beaux jours devant eux, et le respect des recommandations officielles (pas de dépistage avant 50 ans) par contre est définitivement inconnu de certains spécialistes. Notre auteure, en bonne petite fille obéissante, ploie l’échine, et au lieu de s’insurger de la façon dont des gynécologues traitent encore les femmes, au lieu de demander une information sur la pertinence de cet examen puisque non préconisé avant 50 ans, elle préfère s’infantiliser elle-même en se représentant en gamine. Triste de constater que des femmes jeunes et plutôt aptes à s’informer perpétuent ce comportement de pauvre petite idiote qui mérite d’être grondée par le docteur. 

Ensuite, pour être franche j’ai un peu survolé le reste parce que le ton global de l’ouvrage est d’une telle pusillanimité digne d’une BD pour fillette de 8ans,  que cela en est attristant, à une époque où les femmes ont encore tant de mal à être considérées justement comme des êtres matures et dotées de suffisamment d’autonomie pour décider elles-mêmes de leur propre santé. On appréciera aussi le recours de « l’héroïne » à une énergéticienne, ce genre de pratique fait partie de pseudo-sciences fumeuses, à la mode hélas, exercées par des charlatans sans aucune validation scientifique et alimentées par un verbiage à dormir debout. 

L’autrice décrit en revanche très bien la cascade d’examens dans laquelle elle est obligée de s’engager (IRM, biopsie), et pour résumer le tout, on lui a trouvé un petit foyer cancéreux de 2mm qui a toutes les chances d’être une lésion surdiagnostiquée et aurait eu toutes les chances de ne jamais se développer, mais comme on lui dit que « dans six mois ça n’aurait pas été la même limonade », alors allons-y pour une intervention probablement complètement inutile, mais qu’on lui expose comme ayant sauvé sa vie.
Mais pourquoi le dépistage n’est SURTOUT pas recommandé chez la femme jeune ?
« En faisant une mammographie tous les deux ans entre 40 et 49 ans, le nombre élevé d’images classées comme anormales conduirait à effectuer trop souvent des prélèvements, et parfois à plusieurs reprises, dans le parcours d’une même femme. 
On estime que le dépistage avant 50 ans amènerait à réaliser une biopsie chez 1 femme sur 20, soit 5 fois plus que chez les femmes plus âgées, avec un risque accru de surdiagnostic et d’ablations chirurgicales de petits cancers qui n’auraient pas forcément évolué. Autrement dit, plus le dépistage est précoce, plus ses avantages diminuent et ses inconvénients augmentent. 
De plus, une importante étude (l’essai UK Age Trial) a livré des résultats récemment en août 2020[4]. Les auteurs expliquent qu’au bout de 23 ans d’étude, les résultats ne montrent plus de diminution significative du nombre de décès par cancer du sein chez les femmes dépistées entre les âges de 40 et 49 ans : « Au total, il n’y a pas eu de réduction significative de la mortalité par cancer du sein dans le groupe d’intervention par rapport au groupe témoin ».[5]

On n’évoquera même pas le risque radique, particulièrement important à cet âge qui n’est jamais évoqué par l’auteure, apparemment satisfaite de passer des examens irradiants et non recommandés, pour une détection parfaitement inutile, toujours sur le ton enjoué de « haha que c’est rigolo ce qui arrive à mes boobs ».
Le comportement qui est le sien de se présenter comme ayant bravé la mort est assez risible, et sa fierté de faire partie de la grande « sonorité des cancéreuses » est d’un ridicule abyssal, d’une indécence confondante vis à vis de celles qui traversent réellement la vraie maladie cancéreuse, atteintes de formes graves et qui n’ont pas le loisir de se complaire dans un micro-monde rose fait d’énergéticiennes, de séances shopping pour passer le temps et autres enfantillages.
Tout le monde n’a pas le talent d’une Gaëlle Sigonneau, capable, dignement, d’une étude d’un autre niveau sur l’impact social et féministe de la maladie avec l’aide de l’anthropologue Mounia El Kotni.

« Un livre à lire ou à offrir à toutes les femmes ayant de près ou de loin ou même jamais côtoyé le cancer du sein ! » conclut le communiqué de presse. 

Pitié, non, les femmes ne méritent pas ça…


[1] https://cancer-rose.fr/2023/09/08/pas-de-prolongement-de-la-duree-de-vie-grace-aux-depistages/

[2] https://cancer-rose.fr/2025/02/24/etude-le-depistage-organise-permet-il-reellement-dalleger-le-traitement-chirurgical-des-cancers-du-sein/

[3] Extrait de « mammo ou pas mammo », éditions Souccar, page 52

[4] 126 – Duffy SW., et al. Effects of mammographic screening from age 40 years on breast cancer mortality (UK Age trial) : final results of a randomised, controlled trial. The Lancet Oncology online. Aug 2020. 
https://cancer-rose.fr/2020/08/18/absence-de-benefice-des-mammographies-chez-les-femmes-agees-de-40-a-50-ans-les-resultats-finaux-de-lessai-uk-age-trial-confirment/

[5] Extrait de « mammo ou pas mammo », éditions Souccar, page 139


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