Enfoncer des portes ouvertes à coup de biais

Par Cancer Rose, 9 juin 2026

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« Use of Complementary and Alternative Medicine in the Management of Breast Cancer », publiée en mars 2026 dans la revue JAMA Network Open.

Utilisation des médecines complémentaires et alternatives dans la prise en charge du cancer du sein

L’objectif de l’étude était d’évaluer l’impact de l’utilisation des médecines complémentaires et alternatives (acronyme MCA) sur la survie des femmes atteintes d’un cancer du sein, en comparant les résultats à ceux des femmes qui reçoivent des traitements médicaux conventionnels (chirurgie, chimiothérapie, radiothérapie, hormonothérapie, immunothérapie).

C’est une étude de cohorte observationnelle basée sur les données de la base nationale américaine sur le cancer (National Cancer Database – NCDB) de 2 157 219 patientes diagnostiquées entre 2011 et 2021 d’un cancer du sein (stades I à IV).

4 sous-Groupes ont été analysés :

  • Traitement conventionnel exclusif (97,6 % des patientes).
  • Aucun traitement (2,3 %).
  • Association de traitements conventionnels et de MCA (moins de 0,1 %).
  • MCA exclusives (moins de 0,1 %).

Le critère d’évaluation principal était la survie à 5 ans.

Initialement nous n’avions pas prévu de faire l’analyse de cette publication datant du mois de mars déjà, mais comme elle a été relayée dans la presse grand public, nous allons l’analyser et ensuite commenter plus largement l’impact et la pertinence de ce nouveau type d’études scientifiques qui voient le jour, fortement génératrices d’hypothèses mais de peu de conclusions fermes.

Principaux résultats

  1. Baisse de l’adhésion aux traitements conventionnels : Les patientes qui choisissaient d’associer les MCA aux thérapies classiques étaient statistiquement moins enclines à suivre l’intégralité de leur parcours de soins dits classiques (chirurgie, radiothérapies, hormonothérapie etc…).
    Par exemple, chez les patientes au stade II de la maladie, celles combinant les deux approches (MCA et thérapeutiques classiques) étaient nettement moins nombreuses à accepter leur hormonothérapie (40,7 % contre 65,2 %) ou leur radiothérapie (36,6 % contre 59,5 %) par rapport à celles suivant uniquement la médecine conventionnelle.
  2. Impact sur la mortalité (Risque ajusté à 5 ans) :
    • MCA uniquement ou aucun traitement : sans surprise, les patientes n’utilisant que les MCA ou ne recevant aucun traitement présentaient des taux de mortalité plus élevés, avec un risque de décès jusqu’à X 3,5.
    • Approche combinée (thérapie classique + MCA) : L’association des MCA aux traitements classiques restait liée à une hausse significative du risque de mortalité jusqu’à 45%, comparativement à un traitement conventionnel exclusif.
      Cette hausse de la mortalité s’explique principalement par le refus ou le retard de certaines thérapies.

Les auteurs concluent que le recours partiel ou exclusif aux médecines alternatives s’accompagne d’une diminution de la survie globale, et suggèrent que l’attrait pour les MCA peut conduire les patientes à sous-utiliser ou à retarder des traitements conventionnels, pourtant indispensables et à l’efficacité démontrée.

BIAIS

1°- biais de sous-déclaration

L’étude s’appuie sur la base de données nationale américaine sur le cancer (National Cancer Database – NCDB), où le recours aux médecines complémentaires et alternatives (MCA) n’est enregistré que s’il est explicitement mentionné dans le dossier médical par l’équipe soignante.
On estime que moins de 0,1 % des patientes de la cohorte utilisent des MCA selon la base de données, en effet, l’étude trouve 273 patientes avec MCA seule et 568 MCA combinées au traitement conventionnel sur plus de 2,1 millions de patientes.  C’est un tout petit effectif et représente moins de 0,05 % de la cohorte.
Or, les enquêtes de terrain montrent qu’en réalité, 40 % à 80 % des femmes atteintes d’un cancer du sein ont recours à des thérapies complémentaires en plus de leurs traitements (yoga, acupuncture, phytothérapie, méditation, vitaminothérapie, etc.).

Cela signifie probablement que le registre ne capte que les utilisations de MCA connues des soignants, ou des situations suffisamment marquantes pour être documentées (refus radical de patientes concernant le traitement conventionnel).

On risque donc d’une part d’observer un sous-groupe très particulier de patientes MCA, potentiellement plus radicales ou plus éloignées du système médical. D’autre part un nombre important de patientes classées dans le groupe « traitement conventionnel exclusif » utilisaient en réalité des MCA en parallèle, ce qui dilue la précision de la comparaison.

Ce qui fait que le groupe MCA n’est probablement pas représentatif de l’ensemble des utilisatrices de médecines complémentaires, d’autant qu’il est très petit sur les 2,1 millions de femmes examinées. Cela rend les groupes MCA très sensibles aux erreurs de codage et à d’autres facteurs confondants non mesurés.

2. L’absence de distinction entre « Médecine Complémentaire » et « Alternative »

Ici on mélange deux approches des médecines dites « douces », à savoir l’approche complémentaire (ou intégrative) qui utilise l’acupuncture, la méditation ou la nutrition pour réduire les effets secondaires de la chimiothérapie, tout en poursuivant ses traitements médicaux, et l’approche alternative stricte, à savoir remplacer le traitement médical pour se soigner uniquement et exclusivement avec des méthodes non médicamenteuses (plantes, régimes particuliers etc…)

Dans le même groupe CAM on peut retrouver comme thérapeutiques alternatives : acupuncture, méditation, phytothérapie, naturopathie, traitements ésotériques, régimes alternatifs, supplément en vitamines, hypnose.
On mélange donc des propositions alternatives extrêmement hétérogènes. De plus l’étude ne sait pas quelle MCA a été utilisée, à quelle dose administrée, pendant quelle durée, et comme dit plus haut, si elle était complémentaire ou réellement substitutive.  

Il s’ajoute à cela encore le fait que certaines substances naturelles (comme le millepertuis ou de fortes doses d’antioxydants) peuvent interagir chimiquement et réduire l’efficacité des chimiothérapies ou de l’hormonothérapie, alors que d’autres n’ont aucune interaction biologique négative.
L’étude reste totalement aveugle à ces différences.

3- biais de confusion

Le modèle ajuste sur l’âge, le stade des cancers, l’existence de comorbidités, le revenu, la région et l’établissement de soins.
Mais il manque d’autres variables potentiellement déterminantes comme le niveau d’éducation, les croyances médicales, la méfiance envers le système de santé, le niveau de littératie médicale (aptitude à comprendre les messages médicaux), l’environnement familial, la santé mentale et l’accès réel aux soins, parfois fort inégalitaire selon les régions ou selon les facteurs économiques.
Ces facteurs peuvent influencer simultanément autant le choix des MCA que l’acceptation des traitements conventionnels.

On sait que les patientes qui choisissent d’intégrer des MCA et/ou de refuser les soins conventionnels ont souvent des profils socio-économiques, des croyances personnelles ou des barrières psychologiques spécifiques, qui ne sont pas totalement intégrés par les outils d’ajustement statistique. Une patiente qui se tourne vers les MCA peut le faire par peur extrême des effets secondaires ou par méfiance envers le système médical conventionnel. La démarche d’utiliser les MCA peut sélectionner des patientes avec un profil comportemental particulier : femmes plus inquiètes des effets secondaires, plus opposées aux traitements conventionnels, plus attirées par des approches « naturelles » et plus susceptibles de refuser certains traitements.

4- Biais de causalité inverse (causalité indirecte)

L’étude montre une augmentation du risque de décès chez les patientes qui combinent MCA et médecine classique. Cependant, l’analyse approfondie montre que ce ne sont pas les MCA en elles-mêmes qui augmentent la mortalité, mais le fait que les patientes de ce groupe refusent ou retardent plus souvent leurs traitements conventionnels (comme l’hormonothérapie).
La hausse de la mortalité est donc une conséquence indirecte (le non-suivi du protocole médical) et non un effet nocif direct des médecines douces.

Conclusion

L’étude enfonce une porte ouverte et démontre ce qu’on attendait intuitivement, à savoir que les patientes qui substituent aux traitements conventionnels les thérapies alternatives ont une survie nettement plus faible.

En revanche, l’étude ne permet pas de conclure que l’adjonction d’une médecine complémentaire à un traitement oncologique classique altèrerait la survie.
Pour ce faire il aurait fallu comparer un groupe avec un traitement conventionnel complet et un groupe avec un traitement conventionnel complet + une MCA, et avec une mesure détaillée pour chaque MCA utilisée par la patiente. Ce n’est pas ce qui a été réalisé.
La preuve est donc faible quant à affirmer que les médecines complémentaires utilisées en adjonction d’un traitement standard réduiraient en elles-mêmes la survie.
Pour cette seconde affirmation, les biais majeurs sont la sous-déclaration des MCA, la confusion par moindre adhésion aux traitements conventionnels du fait de la prise de MCA, l’hétérogénéité extrême de ce qui est classé comme « MAC».

Les auteurs eux-mêmes concèdent que des études complémentaires sur les MCA dans cette population sont nécessaires pour clarifier les implications de l’abandon du traitement traditionnel sur l’évolution du cancer du sein. Ils écrivent : « Certains comportements et mentalités, notamment les croyances religieuses et/ou spirituelles, les valeurs naturelles et/ou holistiques et la méfiance envers le système de santé, sont associés à une plus grande probabilité de privilégier les MCA aux thérapies traditionnelles, telles que la chirurgie, la chimiothérapie, la radiothérapie, l’hormonothérapie et l’immunothérapie. »
L’article reste très factuel. Les auteurs concluent simplement mais ne développent pas de directives sur la manière dont les oncologues devraient adapter leur communication ou intégrer la décision partagée.
Ce sont souvent les revues médicales et les sociétés savantes qui utilisent ce type de données alarmantes pour rappeler aux oncologues d’aborder activement le sujet des médecines douces avec leurs patientes et la décision partagée, que les auteurs ici n’évoquent pas.

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Nos commentaires

Les faibles conclusions qu’on peut tirer de cette étude, hormis celle, évidente, que ne pas suivre des traitements éprouvés rabote la survie, nous font poser des questions sur une « tendance » devenue une véritable méthodologie dans la recherche médicale moderne, et qui se base sur du « crowdsourcing », des essais cliniques décentralisés, ou l’utilisation des données en vie réelle (RWD pour Real-World Data).

Cette approche s’appuie sur deux piliers :

  1. Des questionnaires en ligne standardisés envoyés directement aux patients par mail, applications ou QR codes pour suivre leurs symptômes à distance. On parle alors d’outils e-PRO (electronic Patient-Reported Outcomes) :
  2. Le partage de bases de données massives anonymisées (comme la cohorte française NutriNet-Santé ou la UK Biobank) permettant à des chercheurs du monde entier de croiser des millions d’informations. On parle alors de libération des données (Data Liberation)

Pour avoir des études statistiquement fortes, il faut souvent un grand échantillon de personnes. Les essais cliniques dits randomisés, en double aveugle, sont assez compliqués à faire et fort coûteux. Là où un essai clinique classique peine à recruter un nombre suffisamment grand de patients à cause des contraintes géographiques, une étude en ligne peut réunir facilement 100 000 participants en quelques semaines. Les bases de données en ligne peuvent se targuer de montrer la « vraie vie » (real world evidence), à savoir des gens moins « parfaits » que ceux sélectionnés dans les essais cliniques classiques, en intégrant des patients moins observants de leur traitement, ou qui peuvent avoir plusieurs pathologies en même temps, alors que les essais cliniques traditionnels sélectionnent des patients triés, sans comorbidité, ou seulement d’un certain groupe d’âge, p.ex., pour être appariés dans des groupes comparatifs.

Grâce à ces études sur des millions de données et des milliers voire des millions de personnes, on est davantage capable de détecter des signaux faibles : un effet secondaire rare d’un médicament p.ex. Mais il faut être vigilants sur leur provenance. Une étude par des questionnaires validés scientifiquement, émanant d’universités ou d’instituts de recherche peut garantir la vérification de l’identité des patients, leur existence vraie, et permet une protection des données fiable.
En revanche les sondages en ligne « grand public », émanant de médias ou d’applications bien-être ne contrôlent pas l’identité des répondants, ont une méthodologie floue, et sont plutôt à visée marketing.

La contrepartie de ces études nouvelle génération, ce sont les nombreux biais : de sélection pour commencer (des personnes répondantes qui ne représentent pas la population générale, plus connectées, plus préoccupées par les enjeux de la santé).
Ensuite il y a les biais d’auto-déclaration, la réponse de la personne peut être volontairement falsifiée (sur-déclaration de consommation de légumes dans des enquêtes sur la nutrition, et sous-déclaration des frites en accompagnement…), ou la question peut avoir été mal comprise et le patient répond à côté.
Au final les résultats peuvent être complètement farfelus, une corrélation n’est pas toujours pertinente, à force de chercher les algorithmes finissent par trouver des liens statistiques absurdes.
C’est assez facile, en 2023 notre statisticien de l’époque, le Dr V.Robert, s’était amusé à rechercher la corrélation entre l’âge du roi Charles 3 d’Angleterre et les cancers du sein, pour savoir s’il fallait se débarrasser de Sa Majesté afin de mettre fin à l’accroissement de l’incidence de ce cancer… Une corrélation n’est pas causalité.

Ces études en ligne génèrent des hypothèses, et très souvent les auteurs concluent systématiquement leur publication ainsi en disant que le lien qu’ils ont trouvé entre tel et tel élément nécessitera, dans un second temps, un essai clinique classique pour valider leur découverte.

On l’a vu dans l’étude récemment relayée sur Cancer Rose sur l’hypothèse d’un lien entre la prise d’amaigrissants et la survie au cancer du sein,  ou encore sur la corrélation entre additifs alimentaires et maladies chroniques basée sur la cohorte NutriNet-Santé qui intègre beaucoup de personnes répondant à des questionnaires en ligne.

La médecine aura toujours besoin d’essais cliniques rigoureux et contrôlés ; que faisons-nous de toutes ces hypothèses encore non validées, plus ou moins pertinentes ? Ces recherches ont-elles toutes le même intérêt ? Disposons-nous des moyens et du temps pour réaliser des vérifications rigoureuses selon nos anciennes méthodes scientifiques, pour toutes ces études venues du Nouveau Monde scientifique ?


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