Dépistage du mélanome, une déception de plus

15 juin 2026

https://jamanetwork.com/journals/jamadermatology/fullarticle/2849622?guestAccessKey=d2ec7672-1e3b-40f6-89ff-6af8808e4810&utm_source=twitter&utm_medium=social_jamaderm&utm_term=20786229969&utm_campaign=article_alert&linkId=958839741

Cette étude publiée dans le JAMA ne montre aucune différence significative dans les tendances de mortalité par mélanome observée entre le programme allemand de dépistage (SkinCancerScreening) et les données des pays voisins sans dépistage de masse, suggérant un impact limité de ce dépistage au niveau de la population.

Avant-propos

Nous sortons de notre sujet habituel, parce qu’il y a des points communs entre tous ces programmes de dépistages tous azimuts lancés dans une bonne intention, basés sur des théories fausses d’une progression prévisible des cancers, et aboutissant à des désastres sanitaires.
Le dépistage du cancer du sein dont nous parlons sur ce site, du cancer prostatique[1] et de celui de la thyroïde[2] ont occasionné les mêmes résultats décevants, non seulement par leur non-efficacité, mais aussi parce qu’ils révèlent des risques, de surdiagnostic essentiellement, auxquels on expose une population saine, qui ne se plaint de rien et qui rentre, à cause de dépistages inutiles, dans des parcours de maladies, coûteux pour les individus et pour la collectivité.

Concernant le dépistage du cancer de la peau (le mélanome), bien des études antérieures (voir les références de l’article) ont déjà souligné son caractère non probant.
Un travail de synthèse du scientifique G.Welch démontre très bien pourquoi ces dépistages font faillite.[3]

Voici, ci-dessous, ce qui se passe pour trois exemples de cancers lorsqu’on lance des programmes de dépistage de masse inopérants : l’incidence (le nombre de nouveaux cas) augmente logiquement, mais on ne constate pas d’impact sur la mortalité qui reste non modifiée.

Nous nous basons sur des hypothèses tout simplement fausses.

L’étude basée sur le programme de dépistage allemand (SkinCancerScreening )

En 2008, l’Allemagne a mis en place un programme national unique de dépistage de masse du cancer de la peau (SCSSkin Cancer Screening). Ce programme permet à tous les assurés de 35 ans et plus de bénéficier d’un examen visuel du corps entier tous les deux ans, l’objectif principal étant de réduire la mortalité liée au mélanome.

L’efficacité réelle de ce programme à grande échelle étant débattue depuis plusieurs années, les chercheurs ont voulu vérifier si la baisse de la mortalité par mélanome était plus forte en Allemagne que dans les pays voisins qui n’ont pas de dépistage organisé, en se basant sur les données de la mortalité par mélanome des populations comparées ajustées sur l’âge au standard mondial, entre les années 2009 et 2022.

Quinze états fédéraux allemands, représentant environ 79,1 millions d’habitants ( sauf Schleswig-Holstein car il y avait eu un projet pilote antérieur), ont été comparés à 9 pays voisins de l’Allemagne n’ayant pas de programme de dépistage organisé (représentant 164,8 millions d’habitants), à savoir Autriche, Belgique, France, République tchèque, Danemark, Luxembourg, Pays-Bas, Pologne, Suisse.

Résultats et conclusion des auteurs

On constate une baisse générale de la mortalité par mélanome qui a diminué partout, que ce soit en Allemagne ou dans les pays voisins, sans aucun avantage pour l’Allemagne, concordant avec les résultats d’études antérieures citées en références.
Il n’y a pas de différence statistique entre les trajectoires de baisse dans les différents pays.
L’effet des traitements est constaté après 2013 partout, la mortalité s’est effondrée de manière similaire en Allemagne (-2,7 % par an) et chez ses voisins (-2,8 % par an), coïncidant avec l’arrivée des thérapies innovantes sur le marché européen.

Ces deux graphiques de la figure 1 issus de l’étude montrent l’évolution temporelle de la mortalité par mélanome entre 2009 et 2022.

Le graphique [A] représente les différentes régions (Länder) d’Allemagne, tandis que le graphique [B] représente les 9 pays voisins (dont la France, la Belgique, la Suisse, etc.) utilisés comme groupe témoin.

L’allure générale des deux graphiques montre un parallélisme de l’évolution de la mortalité, qui se déplace vers le bas au fil des ans.
En 2009, la majorité des régions (allemandes et non-allemandes) se situaient à un taux de mortalité compris entre 1,3 et 2,0 pour 100 000 habitants. En 2022, la majorité de ces mêmes régions se situent désormais plus bas, entre 0,8 et 1,5 pour 100 000 habitants.

La mortalité baisse donc de façon globale et similaire en Europe centrale. Le fait que les deux graphiques baissent au même rythme montre que le programme de dépistage allemand (graphique A) n’a pas provoqué de décroissance plus rapide ou plus forte que celle observée chez les voisins qui n’ont pas de dépistage (graphique B). C’est pourtant ce qu’on attend d’un dépistage qui fonctionne : un décrochage des courbes de mortalité montrant l’impact positif de la détection précoce.
Notons cette absence de décrochage des courbes de mortalité également dans le cas du cancer du sein depuis l’instauration des programmes de dépistage mammographique, ce dépistage non plus n’engendre pas d’accentuation de la chute de la mortalité, ce qu’on aurait dû constater.(Lire https://cancer-rose.fr/2016/11/01/etude-dimpact-du-depistage-par-bleyermiller-2015/)

En observant attentivement les courbes après 2013, on remarque que la baisse générale s’accélère et devient un peu plus régulière dans presque toutes les régions, allemandes et non allemandes. Cela correspond à l’arrivée des thérapies innovantes (immunothérapies et thérapies ciblées). Comme ces traitements ont été mis sur le marché européen à la même période, ils ont fait baisser la mortalité simultanément en Allemagne et dans les pays limitrophes, indépendamment de toute action de dépistage en amont.

La région de Berlin (ligne violette du graphique A) monte anormalement haut au-dessus des autres entre 2014 et 2018 (atteignant plus de 2,5), mais dans les études de population, ce genre de pic isolé traduit souvent ou bien un trop petit effectif de population, ou alors une anomalie locale d’enregistrement des causes de décès.

On note aussi une plus forte baisse dans le Luxembourg (ligne verte claire en bas du graphique B). Cette forte instabilité (les dents de scie) est typique des pays à très faible population, le moindre changement (quelques décès de moins ou de plus par année) entraîne une variation de la courbe hyper-visible, sans que cela ne reflète une tendance de fond.

En résumé

Il faut interpréter la tendance majeure de ces courbes, qui apparait similaire.
Si le dépistage de masse allemand avait été efficace pour sauver des vies, le graphique [A] montrerait des courbes littéralement « plongeantes », de manière beaucoup plus raide avec des taux de mortalité arrivant à des niveaux beaucoup plus bas que dans le graphique des pays non dépistés [B].
Il y a une conjonction dans la baisse des deux « faisceaux » de courbes des deux graphiques A et B qui entérine la conclusion des chercheurs : le programme allemand n’a pas eu l’impact escompté sur la mortalité et n’est pas associé à une baisse supplémentaire de la mortalité par mélanome.

Nous rajoutons que, de plus, les dépistages de masse, dans le cas du mélanome comme dans le cas du cancer de la prostate ou du cancer du sein, ont tendance à détecter des cancers à évolution extrêmement lente (qui n’auraient jamais tué le patient de son vivant). Cela alimente le nombre de cas détectés (surdiagnostic) sans pour autant faire baisser le nombre de décès par mélanomes agressifs, qui apparaissent et se développent rapidement entre deux examens biennaux.

La question du maintien de ce programme de masse se pose donc.

Pour conclure

Cette étude confirme ce que la littérature scientifique suspectait : le dépistage visuel systématique de toute une population pour anticiper les mélanomes agressifs et pour faire chuter leur mortalité, sans ciblage des facteurs de risque, est une stratégie de santé publique inefficace et coûteuse.

Plutôt qu’un examen standardisé de tout le monde tous les deux ans, l’avenir de la prévention contre le cancer de la peau comme pour d’autres cancers réside probablement dans le dépistage ciblé de populations identifiées à haut risque, comprenant des facteurs de risque particuliers, exposant à ces maladies (antécédents familiaux, mutations génétiques, phototype très clair, etc…).
Comme toujours, une information de la population est nécessaire, pour un choix éclairé des individus.


[1] https://cancer-rose.fr/2017/01/05/en-parallele-au-depistage-du-sein-celui-de-la-prostate-du-surdiagnostic-aussi/

[2] https://cancer-rose.fr/2020/06/05/le-surdiagnostic-du-cancer-de-la-thyroide-une-preoccupation-feminine-aussi/

[3] https://cancer-rose.fr/2023/10/29/depistage-detection-fortuite-et-surdiagnostic-du-cancer-un-travail-de-synthese/


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