Par Dr C.Bour, 26 octobre 2026
Chaque année octobre rose apporte son lot de pubs roses les unes plus éloignées du cancer du sein que les autres. Parfois, s’agissant d’acheter une baguette labellisée rose, on veut bien encore en rire. Mais parfois cela frise le sordide, et l’an dernier c’est une compagnie de pompes funèbres qui a décroché le pompon, peut-être pour attirer une clientèle plus jeune, allez savoir.

Cette année, j’ai interpellé un vinassier sur Instagram qui, sur chaque cocktail acheté, reverse généreusement 1 euro à une association messine tenue par une ancienne de la course « La Messine », dont elle a claqué la porte en 2018 pour de profonds désaccords avec la direction du club d’athlétisme local qui co-organisait l’événement. Mais ces philanthropes au grand coeur parviennent toujours à se recycler pour lever des fonds, là c’est au profit de la Fondation des Hôpitaux Privés de Metz pour le soutien de femmes en précarité. Un euro sur chaque cocktail de 6 euros…
Lorsque je fais remarquer au bistrotier que l’alcool est un facteur de risque de cancer du sein, le taulier, qui a une réponse à tout, me dit : « Madame, nous vendons aussi des boissons non alcoolisées. » Alors l’honneur est sauf. Quand est-ce que les cigaretiers vont enfin proposer sur chaque paquet de cigarettes vendu un euro reversé à la lutte contre le cancer du poumon ? Curieux que l’idée ne leur soit encore venue à l’esprit.

Qu’avons-nous glané d’autre ? Une publicité d’une grande enseigne française de pare-brise qui s’engage à reverser un euro, elle aussi, sur chaque pare-brise remplacé. Avouez que c’est tentant de massacrer son pare-brise pour une bonne action.
1 euro intégralement reversé à l’IGR pour chaque pare-brise remplacé dans l’ensemble du réseau national pendant tout le mois d’octobre, MAIS SI C’EST PAS D’UNE GÉNÉROSITÉ FOLLE ÇA !???
L’idée géniale ne serait-elle pas d’envoyer un don directement à l’IGR ? Ou à la Ligue finalement ? On économiserait bien des réparations.

Et puis on a eu l’Évangile selon Saint-Camille, sur le Reel Instagram de Voici, sur le Post Facebook de Voici et sur d’autres formats.
Notre nageur national a « pris une position forte en tant que parrain de l’association commerciale multi-sponsors Ruban Rose, aux côtés de sa compagne… exhortant les maris, frères, fils et amis à inciter activement les femmes de leur entourage à réaliser leur mammographie. » C’est gentil de nous dire à nous, les femmes, petites écervelées quinquas et sexas, ce qu’on devrait faire selon lui. L’entraide, c’est capital ; c’est pourquoi je vais aller le sensibiliser à l’importance du battement des pieds dans la pratique du crawl, et exhorter mes sœurs, cousines, tantes, voisines à en faire autant.
Du nouveau ! Une contre-attaque
Il y a eu du nouveau en cette année 2026. C’est la multiplication de vidéos sur les réseaux, que ce soit Instagram, Facebook ou X, dénonçant cette débauche de marketing rose sur le dos d’une maladie glamourisée, le cancer du sein, et une exploitation du corps des femmes à nouveau, et cette fois, comble de cynisme, dans la maladie. C’est ce que nous avons maintes fois dénoncé de notre côté.
Mais en plus, nombreux de ces influenceurs ou créateurs de contenu, dans leurs vidéos s’exprimant sur le sujet, ont aussi fustigé la responsabilité de l’industrie de la chimie et la multiplicité des pesticides, et dénoncé le côté hypocrite d’octobre Rose. Les industries, selon eux, fabriquent la maladie d’une part par le truchement de la pollution environnementale et en tirant ensuite profit par la vente de médicaments, comme Syngenta le fit.
La société Syngenta est une entreprise d’origine suisse spécialisée dans la chimie et l’agrochimie, aujourd’hui filiale du groupe étatique chinois Sinochem Holdings. Elle est issue de la fusion, en novembre 2000, des divisions agrochimiques des géants pharmaceutiques Novartis et AstraZeneca — deux laboratoires par ailleurs reconnus pour le développement de traitements contre le cancer, notamment le cancer du sein. Syngenta est particulièrement connue pour commercialiser des variétés de maïs génétiquement modifié (maïs Bt), ainsi que du thiaméthoxame. Mais sachez-le, ce puissant pesticide de la famille des néonicotinoïdes est maintenant interdit dans plusieurs régions, notamment dans l’Union européenne, en raison de ses effets neurotoxiques jugés responsables de la surmortalité des abeilles.
Les internautes et certains responsables politiques s’appuient sur une réalité indiscutable de l’histoire industrielle. La campagne mondiale de sensibilisation au cancer du sein a été co-créée en 1985 aux États-Unis par le géant britannique de la chimie ICI (Imperial Chemical Industries). À cette époque, la division pharmaceutique d’ICI commercialisait le Tamoxifène (un traitement majeur du cancer du sein) tandis que sa division chimique produisait des pesticides. Par le jeu des scissions et des fusions des années 1990 et 2000, la branche agrochimique d’ICI et celle de Novartis ont fini par former Syngenta, tandis que la branche médicale est devenue AstraZeneca.
L’argumentaire des influenceurs-pourfendeurs-du-ruban repose sur des alertes scientifiques réelles. Les pesticides produits par les géants du secteur (dont Syngenta) contiennent des substances (comme l’atrazine ou certains adjuvants) classées comme perturbateurs endocriniens ou cancérigènes probables. De récentes études scientifiques rappellent régulièrement le lien épidémiologique entre l’exposition aux pesticides et l’augmentation des risques de cancers hormonodépendants, dont le cancer du sein.
Le surdiagnostic, le grand oublié dans la hausse des cancers
On ne peut que se réjouir de ce sursaut de lucidité quant à la dérive commerciale d’octobre rose d’une part, sur le dos d’une maladie glamourisée et finalement sur le dos des femmes qu’on « sensibilise » ad nauseam, et d’autre part sur l’hypocrisie d’un système où on empoisonne d’un côté et on commercialise du médicament de l’autre.
En revanche, le souci est que l’argument de la pollution environnementale étant exclusivement mis en avant, entre autres par un collectif très coléreux, il en occulte d’autres.
En effet, si les causes environnementales jouent un rôle certain, plus particulièrement en milieu professionnel exposé, il existe deux autres causes majeures de la hausse de l’incidence des cancers, complètement mises sous le boisseau : la transition démographique (vieillissement et accroissement de la population ) et le surdiagnostic, c’est-à-dire nos propres pratiques médicales, de toujours plus de détections, dont certaines inutiles.
Comment intervient le surdiagnostic dans la hausse des cancers constatée ?
Gilbert Welch, un oncologue et chercheur américain que nous relayons souvent, s’est exprimé dans une tribune mémorable du New York Times intitulée « Cancer Survivor or Victim of Overdiagnosis? ». Cet article d’opinion vulgarise les conclusions de sa modélisation statistique majeure parue simultanément dans le New England Journal of Medicine.
Dans ses interventions médiatiques et ses ouvrages — notamment Le Surdiagnostic : Rendre les gens malades par la poursuite de la santé —, le Dr Welch explicite comment nos pratiques de dépistage créent artificiellement une « épidémie » de cas sans réduire la mortalité proportionnellement, ni les cas de cancers les plus graves. Le dépistage de masse part du postulat linéaire et mécaniciste que « plus tôt on détecte une anomalie, mieux c’est ». Or, la technologie moderne isole d’infimes anomalies histologiques ou des carcinomes canalaires in situ (CCIS), qui sont des lésions de très bon pronostic, non comptabilisés dans les calculs d’incidence des « vrais cancers », mais pourtant traités tels de vrais cancers agressifs. Le dépistage capture principalement des tumeurs à évolution extrêmement lente ou stationnaires qui n’auraient jamais provoqué de symptômes ni causé la mort, plutôt que les cancers ultra-agressifs qui métastasent avant même d’être visibles à la mammographie, et qui sont l’échec du dépistage. C’est ce phénomène des détections inutiles qu’on appelle le surdiagnostic, et qui transforme e,n « malades » des femmes bien portantes, qui sont porteuse d’un cancer indolent, mais ne feront pas de cancer-maladie.
En cherchant de plus en plus intensément chez ces femmes asymptomatiques, on découvre un immense réservoir de « pseudo-cancers ». Les chiffres de détection augmentent de façon spectaculaire, donnant faussement l’impression d’une explosion de la maladie au sein de la population.
Toutes les lésions détectées seront traitées, indifféremment, et donc toutes les patientes recevront un diagnostic de cancer et subiront de lourds traitements (chirurgie, radiothérapie). La personne devient ainsi une « survivante » d’un cancer qui ne l’aurait en réalité jamais menacée.
C’est cet aspect-là qu’il aurait fallu porter, AUSSI, à la connaissance du public : le surdiagnostic est une réalité comptable, un inconvénient majeur du dépistage mammographique entraînant pour les femmes des surtraitements inutiles, c’est un enjeu de santé publique maintenant bien connu, dont les femmes devraient être informées, et qui fut complètement occulté dans cette campagne.
On a bien essayé d’amener cette argumentation auprès de médias, mais les médias « mainstream » font étonnamment tous la même réponse : « votre point de vue est intéressant, nous gardons vos coordonnées et reviendrons prochainement vers vous ». On attend toujours.
Et même on a franchi un cap, car un internaute tout à fait en désaccord avec le surdiagnostic, mais que, par commisération et bonté d’âme, je ne citerai pas, s’est demandé si nous ne serions pas financés par le Pentagone (sic).

On rigole, on rigole, mais ce ne serait pas de refus, notre petit collectif aurait alors des moyens de communication bien plus conséquents. Donald, si tu nous lis…
Il se trouve que néanmoins quelques journalistes ont bien voulu nous tendre le micro et ont fait plutôt du bon travail. https://cancer-rose.fr/2026/09/29/synese-presse-2026/
Dans celui de Sciences Critiques, nous saluons l’honnêteté de la nouvelle dirigeante de l’INCa, Madame la Pr Delaloge, qui convient, pour la première fois, de la faillite du dépistage en matière de réduction de la mortalité. Et ça c’est un peu nouveau.
Et on parle du surdiagnostic. Justement, c’est bien ce qui est insuffisamment abordé dans les critiques qui s’expriment sur les réseaux, et par Mediapart, qui omet cet aspect complètement dans son récent article sur la hausse des cancers en France. https://cancer-rose.fr/2026/10/07/hausse-des-cancers-un-affolisme-entretenu/
L’incohérence des politiques
Quand en plus les politiques s’en mêlent….. Une cheffe de parti politique, Madame Panot, s’est cru obligée de nous infliger une très confuse vidéo pour médiatiser son refus du ruban rose, faisant du cancer du sein une maladie politique. Le volet médical a été complètement passé sous silence, bien entendu, et le message a sombré dans une totale confusion d’arguments difficiles à suivre. Les politiciens ont l’art de tout mélanger et de voir de la politique là où il n’y en a pas, capables de vous expliquer les conflits mondiaux en y mêlant la culture des tulipes en Hollande où l’influence du jaune dans la peinture de Soulages.
Dans une dépêche apm News du 21 octobre 2026 « Cancer du sein : 25 propositions pour améliorer le dépistage et la prise en charge (rapport parlementaire) », la ministre de la Santé Madame Rist propose, pour lutter contre la hausse des cancers du sein, des mesures qui vont exactement….hausser le nombre de cancers du sein ! Car, oui, lorsqu’on intensifie le dépistage, on intensifie mécaniquement et inexorablement les surdiagnostics.
« Concernant le dépistage organisé, outre une recommandation en faveur de l’obligation des centres autorisés à pratiquer la mammographie de participer au dépistage organisé….il est recommandé de « développer le parc des unités mobiles de dépistage (mammobiles) pour parvenir à un maillage de l’ensemble du territoire ».
Femme, si tu ne vas pas à la montagne, c’est la montagne (rose) qui vient à toi.
Conclusion
Au total, cette anti-campagne rose assez novatrice des réseaux, fustigeant à cors et à cris la débauche commerciale et les causes environnementales, nous a laissé un goût d’inachevé, d’incomplet, un raté sur ce qui fait réellement d’octobre rose une entreprise charlatane. Car oui, la définition du charlatanisme c’est l’incitation à un dispositif médical de personnes saines en leur cachant ses méfaits. Octobre rose incite des femmes saines à se soumettre à un dépistage inefficace, qui rate sa cible (les cancers les plus agressifs passent sous le radar) et qui crée de la maladie par la surdétection, transformant des femmes saines en malades inutiles, s’auto-entretenant et occasionnant lui-même cette hausse des cancers.
Il est vrai que le surdiagnostic est une notion contre-intuitive, difficile à faire comprendre tant au public qu’aux professionnels de santé eux-mêmes. Mais on peut faire cet effort au bout de 30 années d’un dépistage qui a failli, ce qui crève les yeux, au bout de pressions médiatiques intolérables renouvelées chaque année sur les femmes, de tromperies non éthiques sur l’effet réel de ce dépistage tellement inopérant qu’on cherche d’autres modalités.
Réflexion faite, peut-être ce début de contestation dans les réseaux, même trop parcellaire à mon goût, est-il un marchepied, une amorce vers une contestation qui sera plus en profondeur l’année prochaine, ou l’année d’après, qui sera un jour davantage axée sur des arguments médicaux, scientifiques, pour alerter les femmes : le dépistage mammographique ne leur sauve aucunement la vie, mais peut les projeter dans une maladie qu’elles n’auraient jamais connue sans lui.
C’est l’espérance qui nous anime, en tout cas, cette information-là vous la trouverez sur notre site.
https://cancer-rose.fr/2021/10/23/quest-ce-quun-surdiagnostic/
https://cancer-rose.fr/?s=surdiagnostics
Mais foin de cette folle et absurde campagne partant dans tous les sens, foin de ces parapluies roses décorant les villes et piteusement emportés en haillons erratiques par la tempête récente. La grogne est là, octobre rose s’essouffle, meurt doucement et touche enfin à sa piteuse fin.
Pour fêter ça, je vous invite à voir un film toujours actuel : « L’industrie du ruban rose », film canadien sous-titré en italien. Il montre le business du rose et fait parler aussi les souffrantes de cancers avancés qui expriment leur écœurement et disent pourquoi elles ne se sentent ni aidées ni concernées.
https://www.youtube.com/watch?v=OQqLMca2wlg&t=5656s
On peut louer ou télécharger ce film sur le site de l’Office National du film du Canada: https://canada.ca/fr/office-national-film.html… Option de location pour 48h ou téléchargement (créer un compte puis payer avec CB). Ou ici https://onf.ca/film/industrie_du_ruban_rose/… Le film peut alors être visionné sous-titré en français.
Et bien sûr je vous recommande aussi nos 4 mini-vidéos, à retrouver ici : https://cancer-rose.fr/2026/09/24/4-mini-videos-pour-tout-savoir/
C’est là-dessus que je clôture mon billet d’humeur, accompagné, une fois n’est pas coutume, d’un autoportrait. Oui, je trouvais toujours d’une fatuité confondante ceux qui ont l’habitude horripilante d’accompagner leurs publications de leur propre photo, même lorsqu’ils ne sont pas les héros de leurs histoires. Mais, m’a-t-on dit, les images, ça fait des clics et des clacs et des buzz et des poques, bref, j’ai choisi une photo très magrittienne qui s’intitule « la fille de la femme »….
À l’an prochain !

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