Par Cancer Rose, 7 octobre 2026
Un article dans Mediapart
Selon Mediapart, la France fait face à une hausse alarmante et « invisible » des cancers du sein et serait en deuxième position derrière l’Australie.
Nous nous étions déjà penchés sur cette question, la hausse des cancers est-elle un mythe ou une réalité dans cet article ici, et nous allons y revenir.
Tout d’abord, quels constats dans l’article Mediapart ?
Le rapport de Mediapart constate que la participation au dépistage mammographique recule, 44 % des femmes éligibles entre 50 et 74 ans ont participé au dépistage organisé en 2024 contre 52,3 % en 2011.
Les examens de routine chutent à 33,1 % chez les femmes les plus modestes, contre 48,1 % chez les femmes des couches sociales plus aisées.
Autre constat, toujours selon l’article qui cite les données du CIRC (et ici), les cas de cancers du sein exploseraient chez les moins de 50 ans. Le risque d’être diagnostiqué augmente dans toutes les classes d’âge confondues (+42,5 % d’incidence entre 1990 et 2023) ; pour les moins de 50 ans, la France détiendrait le record de la hausse de l’incidence au niveau mondial. Entre 1990 et 2023, les diagnostics ont bondi de 63 % chez les femmes de 30 ans et de 32 % chez celles de 40 ans.
Nous allons analyser ces données plus loin. Précisons toutefois que la méthode utilisée par le Circ pour estimer les incidences nationales dans 186 pays s’appuie souvent sur des données plus anciennes, et ne s’appuie que sur une partie des dix-neuf registres locaux des cancers, (puisque nous n’avons pas de registre national), et ensuite réalise des projections. (Ce que font aussi nos instituts français, soit dit en passant)…
La baisse du dépistage en cause ?
Non, Mediapart fait le constat de l’essoufflement du dépistage mais ne le relie pas à l’augmentation du taux des cancers du sein, ce qui serait d’ailleurs faux.
En effet, la baisse de participation au dépistage mammographique devrait logiquement produire l’effet inverse dans l’immédiat.
Si les femmes de 50 à 74 ans vont moins se faire dépister (le taux étant passé de 52,3 % à 44 %), on devrait techniquement voir le nombre de diagnostics baisser ou stagner chez ces femmes, car de nombreuses tumeurs ne seraient pas détectées, notamment de nombreuses tumeurs composant le réservoir du surdiagnostic, lésions inutiles à détecter. Si on supprime la surdétection générée par le dépistage, de facto on obtiendra moins de cas de cancer. C’est donc bien une chute de l’incidence (nombre de nouveaux cas) qu’on devrait constater.
Ce que l’article Mediapart reproche à Octobre Rose, premièrement, c’est de tout miser sur le message du dépistage (les 50-74 ans), tout en ignorant la survenue des cas chez les jeunes qui, elles, n’ont pas de suivi organisé (les mammographies, à un jeune âge, induisent une radiotoxicité bien plus importante que chez les femmes ménopausées, et le problème des surdétections et des fausses alertes est bien plus aigu).
Parfois ces femmes jeunes font face à des médecins, selon Mediapart, qui leur refusent des examens sous prétexte qu’elles sont « trop jeunes pour avoir un cancer », mais il nous semble que ce cas de figure n’est pas l’explication majeure. Ces cas d’erreur de diagnostic arrivent malheureusement mais sont marginaux.
Deuxièmement, selon Mediapart, L’Institut National du Cancer ne voudrait pas voir, ou tairait ces « chiffres noirs », en refusant de considérer les causes environnementales et professionnelles (pollution, perturbateurs endocriniens) qui frappent ces générations particulièrement.
Selon certains chercheurs cités par Mediapart, L’Inca ne parlerait que des causes comportementales, des modes de vie et habitudes délétères des femmes françaises (alcool, tabac, surpoids, sédentarité), qui sont réelles, mais réduirait le problème de l’augmentation des cancers à ces seuls facteurs. Cela reviendrait à une culpabilisation des femmes et à une attitude sexiste, alors que les Françaises se situent dans la moyenne européenne sur ces critères.
Alors que la recherche scientifique, elle, relie de plus en plus le cancer du sein à notre environnement (ce que L’INCa dissimulerait).
* La pollution de l’air, l’étude française Xenair (2026) démontre un surrisque significatif pour les femmes exposées au dioxyde d’azote, aux particules fines et au PCB 153.
* Les cancers professionnels : Le travail de nuit (infirmières, hôtesses de l’air) est un facteur reconnu. Les métiers à prédominance féminine (coiffeuses, esthéticiennes, femmes de ménage) exposent massivement à des perturbateurs endocriniens (bisphénols, phtalates, PFAS) sans qu’aucune politique de prévention majeure ne soit engagée, toujours selon le rapport dans Mediapart.
Des collectifs de malades et des experts appellent à briser cette omerta institutionnelle et à appliquer d’urgence le principe de précaution.
Le journal a également réalisé une interview de Mme le Dr Delaloge, nommée le 30 juin de cette année présidente de l’Institut national du cancer.
Dans cette interview, cette oncologue reconnaît la hausse de l’incidence du cancer du sein en France, tout en expliquant que la communication de prévention institutionnelle doit s’appuyer sur des causes scientifiquement prouvées et quantifiables. Elle valide sur le plan médical le rôle des facteurs environnementaux comme les pesticides ou les perturbateurs endocriniens, tout en justifiant la prudence des autorités sanitaires qui privilégient les facteurs comportementaux évitables, en l’absence de preuves formelles et mesurables de pollution environnementale au niveau individuel.
Des nuances à apporter, position Mediapart versus Cancer Rose
Nous avons rédigé déjà deux articles plus fouillés pour tenter de nuancer des affirmations sensationnalistes de médias dans deux articles précédents, que nous vous invitons à lire : https://cancer-rose.fr/2025/10/19/augmentation-des-cancers-mythe-ou-realite/#article
Et https://cancer-rose.fr/2026/03/10/rendre-visibles-des-causes-invisibles-des-cancers/
Il n’est pas question de savoir qui a tort ou a raison mais de comprendre les angles de lecture des données très différents entre les journalistes de Mediapart et nos analyses de données statistiques.
Tout d’abord, un facteur est souvent insuffisamment considéré : la transition démographique.
1- Le vieillissement de la population : Le cancer étant une pathologie intimement liée à l’avancée en âge, l’augmentation de l’espérance de vie gonfle mécaniquement le total des cas.
2- L’accroissement de la population : une population globale plus nombreuse génère, à taux égal, un volume de malades plus important.
Selon Santé publique France*, l’augmentation du risque intrinsèque individuel ne représente en réalité qu’une part minoritaire de cette hausse. Les experts expliquent que le doublement des cas de cancers en France depuis 1990 est principalement d’origine démographique. L’augmentation et le vieillissement de la population générale absorbent la majeure partie de la hausse (78 % de l’évolution chez l’homme et 57 % chez la femme).
Le reste, à savoir 20 % chez l’homme et 47 % chez la femme, correspond bel et bien aux modifications du risque intrinsèque, c’est-à-dire à l’évolution de l’exposition environnementale et comportementale (facteurs de risque tabac, alcool, alimentation, obésité, etc.)
* le communiqué de presse et le rapport complet intitulés « Panorama des cancers en France, édition 2024 » édité par l’INCa, ainsi que dans le Bulletin épidémiologique hebdomadaire (BEH) publié parallèlement par Santé publique France.
L’enquête de Mediapart, ou plutôt son alerte environnementale, se base sur les modélisations du CIRC (Centre international de recherche sur le cancer) et dénonce de façon affoliste une « hausse catastrophique » des cas de cancer du sein en France, particulièrement chez les femmes de moins de 40 ans en soutenant que les discours officiels se focaliseraient trop sur la « responsabilité individuelle » des femmes (alcool, poids, tabac) afin de masquer des facteurs de risque environnementaux (pesticides, perturbateurs endocriniens, pollution industrielle).
Si on considère les chiffres bruts de l’incidence (le nombre de nouveaux cas diagnostiqués chaque année), Mediapart a raison, ils sont effectivement en augmentation constante, et la recherche fondamentale s’inquiète réellement de plus en plus du rôle de l’environnement chimique moderne.
La nuance essentielle que nous souhaitons apporter, en nous basant sur les données de la Direction de la recherche, des études et de l’évaluation des statistiques (DREES – Ministères chargés de la Santé et des Solidarités), du Centre d’épidémiologie des causes médicales de décès de l’Inserm (CépiDc-Inserm) et de Santé publique France, est que l’augmentation apparente du nombre de cas constitue, en grande partie, un artefact du dépistage lui-même.
Cela concerne les tranches d’âge incluses dans le dépistage officiel (50 à 74 ans), mais malheureusement aussi les tranches d’âge au-delà et surtout en deçà, dès 40 ans. En effet, on constate en pratique un dépistage hors recommandation, cher aux gynécologues essentiellement. Il faut donc rajouter, selon Santé publique France, environ 15 à 20% de participation supplémentaire si ce dépistage ‘opportuniste’ de femmes jeunes est pris en compte, majoritairement dans les régions Île-de-France et Provence-Alpes-Côte d’Azur.
Plus on dépiste, plus on trouve de cancers. Parmi ces découvertes, il y a une proportion importante de surdiagnostics : des micro-tumeurs ou des carcinomes canalaires in situ (CCIS) qui n’auraient jamais évolué, n’auraient jamais rendu la patiente malade, ni abrégé sa vie si on ne les avait pas cherchés. En les comptabilisant, on fait gonfler artificiellement les courbes d’incidence. Nous nous sommes appuyés sur des publications de revues internationales comme le JAMA P.ex. (voir les deux liens plus hauts) pour démontrer que l’« épidémie » des cancers est en partie une illusion statistique.
Si la hausse des cancers était uniquement due à une agression environnementale mortelle, la mortalité globale devrait suivre la même trajectoire exponentielle. Or, la mortalité par cancer du sein reste globalement stable ou baisse lentement, ce qui confirme l’hypothèse qu’on détecte et qu’on traite massivement des anomalies biologiques mineures (le surdiagnostic), qui n’auraient jamais conduit à la mort.
En résumé

D’un point de vue scientifique, on ne peut pas lire des chiffres d’incidence sans prendre en compte l’intensité du dépistage. Une partie de la hausse des cas est certainement liée aux modes de vie et à l’environnement, mais une autre partie significative est simplement le reflet d’une médecine qui cherche mieux, plus tôt, et qui finit par étiqueter « cancers » des anomalies qui ne l’auraient jamais été auparavant.
Nuances sur les polluants environnementaux
Voici reproduite la position exprimée de notre toxicologue, Dr Annette Lexa, dans cet article.
Selon Dr Annette Lexa (toxicologue), en matière de pesticides, désormais, les produits à risque CMR1 (cancérogènes, mutagènes et reprotoxiques) sont tous interdits ; il reste encore certains CMR2 (cancérogènes chez l’animal) et suspectés d’avoir été reconduits, mais la tendance est à leur interdiction ou à leur substitution à terme (mancozebe, fluorochloridone, pendiméthaline, difénoconazole, cyprodinil).
Comme le souligne Dr Annette Lexa, concernant le sur-risque de cancer du sein pour certaines populations exposées : « Le sujet du risque de cancer du sein au travail est un sujet négligé.
Alors que, selon les statistiques européennes, environ 7% des salariés de l’UE travaillent de nuit (7.2% en France en 2010), les études sur le risque de cancer du sein en milieu professionnel fait l’objet de peu d’attention. Il y a peu de littérature scientifique à ce sujet. Ce manque d’intérêt est d’autant plus paradoxal que le dépistage précoce du cancer du sein chez la femme fait l’objet d’une attention extrême – voire tatillonne – de la part des technocrates et leurs bataillons de fonctionnaires territoriaux de la santé depuis l’arrêté ministériel de 2006 .
En France, la prévention primaire sur le lieu de travail, l’amélioration des conditions de travail, le suivi par la médecine du travail des femmes à risques (travail de nuit, hôtesses de l’air) ne font pas partie du plan cancer ni de l’arrêté de 2006 (Arrêté du 29 septembre 2006 relatif aux programmes de dépistage des cancers).
Pourtant, depuis 2008, le travail de nuit posté (avec alternance irrégulière de périodes de travail de jour et de nuit) a été classé par le Centre International de Rechercher sur le Cancer (CIRC) comme cancérogène probable pour l’être humain. Le CIRC s’est appuyé sur des modèles animaux et des études épidémiologiques réalisées auprès d’infirmières de nuit et d’hôtesses de l’air soumises au décalage horaire. Ces études mettent en évidence un risque accru de développer un cancer du sein parmi ces femmes par rapport à celles qui travaillent de manière classique. Le travail de nuit provoquerait de perturbations de l’horloge biologique interne qui régule l’alternance de veille et de sommeil. À long terme, l’exposition nocturne à la lumière bloque la synthèse de mélatonine (hormone du sommeil) et cela entraîne une baisse des défenses immunitaires. On pense également que cette exposition à la lumière pourrait altérer l’expression de certains gènes pouvant aboutir à la formation de cellules cancéreuses. Le rôle de la mélatonine sur les estrogènes expliquerait l’excès de risque de cancer du sein. Par contre, le rôle des expositions professionnelles dans l’apparition de cancer du sein chez l’homme (l’individu de sexe masculin) est connu depuis longtemps (solvants, rayonnements ionisants). »
(https://cancer-rose.fr/2016/11/05/cancer-du-sein-travail-de-nuit-et-inegalites-professionnelles-de-genre/)
Précisons toutefois que les CMR1, certes interdits, ne disparaissent pas pour autant de l’environnement (PFAS, chlordécone, etc.) et que leur persistance dans l’environnement des dizaines d’années après l’arrêt de leur utilisation est bien établie.
Spécifiquement pour les femmes, elle ajoute encore : « L’invisibilité des risques spécifiques de cancer du sein pour les femmes au travail démontre de manière criante l’inégalité de genre des politiques de prévention des risques professionnels, alors que des millions de femmes en Europe, souvent employées par de petites structures, mal informées et insuffisamment suivies, sont exposées à des produits chimiques, des horaires de nuit, des rayonnements ionisants (y compris dans le diagnostic médical) ainsi qu’au stress de la double journée, d’autant plus pénible pour les femmes en situation de monoparentalité. »
Notons qu’un cas d’une infirmière mosellanne a fait jurisprudence, enfin en 2023, à lire ici : https://cancer-rose.fr/2023/08/07/cancer-du-sein-le-risque-du-travail-de-nuit/
CONCLUSION
La causalité cancéreuse est multifactorielle, la réduction au seul mode de vie des femmes par les autorités sanitaires, culpabilisante, est simplificatrice. De ce côté Mediapart a raison de souligner ce travers de notre Institut National du Cancer.
Il est évidemment juste d’insister sur les mesures préventives individuelles et collectives, comme une alimentation saine (moins de sucre, plus de légumes et de fruits), de l’exercice physique, éviter l’obésité… Juste aussi d’être vigilants aux facteurs de risque environnementaux sur lesquels on peut agir.
Un de nos lecteurs nous envoie également cette réflexion pertinente : « En plus de tout ce qui est dit ici, on avait remarqué dès le XIXe siècle que les nonnes ( comme les autres femmes restées sans enfants) étaient plus touchées, et il me semble toujours admis qu’avoir des enfants et les allaiter joue un rôle protecteur de quelques % en moins ; or la fécondité par femme ayant baissé, et pas qu’un peu… En plus, les moyens pour ne pas avoir (trop) d’enfants incluent des hormones pouvant, elles, augmenter le risque* ; Bref pas mal de facteurs confondants… »
*S. Morch L., et al. Contemporary Hormonal Contraception and the Risk of Breast Cancer. N Engl J Med. 2017; 377: 2228-2239.
Selon une expertise du Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) menée en 2005 et actualisée en 2012, les pilules combinées entraîneraient une légère hausse du risque de cancers du sein, du col de l’utérus et du foie.
https://www.cancer.fr/toute-l-information-sur-les-cancers/prevenir-les-risques-de-cancers/traitements-hormonaux/pilules-contraceptives
Tout cela entre en jeu, mais, concomitamment, il est absolument indispensable d’informer le public ainsi que les décideurs politiques sur les risques inhérents aux dépistages, à la surmédicalisation, volontairement tus lors des campagnes incitatives comme Octobre Rose, et minimisés par l’Institut National du Cancer, ce que nous dénonçons régulièrement.
On assiste actuellement à une surmédicalisation à outrance, favorisée par des médias, des « pipoles », certains médecins leaders d’opinion ou experts auto-proclamés qui incitent le public à des dépistages « préventifs », pour des individus de plus en plus jeunes et pour certains cancers pour lesquels le dépistage n’est pas recommandé (prostate, thyroïde).
La technologie, notamment en imagerie médicale, toujours plus performante, est très séduisante dans nos pays riches qui peuvent se doter de ces outils modernes.
Mais devant une balance bénéfices/risques bien incertaine des dépistages en général, face à un constat d’échec de la course à la toujours plus petite anomalie, une information loyale du public est impérative, et elle serait plus pertinente que des articles affolants et sensationnalistes, qui, finalement, à l’instar d’Octobre Rose, augmentent le niveau d’angoisse de la population.
La surmédicalisation qui nous fait miroiter le mirage d’une vie plus longue et sans cancer est une illusion, et conduit aux surdiagnostics inutiles entrainant des surtraitements de facto.
Attention aussi aux confusions faites entre augmentation de l’incidence (nombre de cas) des cancers et la mortalité.
Pour bien des dépistages dont le dépistage mammographique, la preuve de leur efficacité en termes de réduction de la mortalité ou de réduction des formes de cancers les plus graves (prostate, sein, thyroïde, mélanome) fait défaut !
Lire https://cancer-rose.fr/2024/07/16/signatures-epidemiologiques-et-surdiagnostic/
Attention aux examens de trop, sans aucun bénéfice pour le patient, sans aucune réduction des formes graves ni de la mortalité, mais avec une transformation d’individus sains en malades inutilement et des parcours de soins qui n’auraient jamais dû avoir lieu si on n’avait pas effectué ces détections inutiles.
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