Par Dr Annette Lexa et Dr Cécile Bour, 10 mars 2026
On a beaucoup lu par endroits dans la presse française que la France serait la « mauvaise élève » dans la prévention du cancer (Le Monde, convenant tout de même que ce classement est sujet à caution, La Dépêche), en raison de mauvaises données épidémiologiques concernant l’incidence (nombre de nouveaux cas annuels de cancers) par rapport à d’autres pays.
Cela serait dû, nous dit-on aux comportements individuels (tabac et alcool), mais aussi à une exposition environnementale, (réintroduction de l’acétamipride p.ex. souvent désignée), et les expositions professionnelles.
Et de citer une étude publiée dans The Lancet en octobre 2025 basée sur le rapport du Gobal Burden od Disease Study de 2023 (GBD), où la France figurerait parmi les pays ayant la plus forte incidence de cancers au monde.
La France mauvaise élève ?
Qu’en est-il de l’assertion d’une France « mauvaise élève » ?
Tout d’abord, dans les publications scientifiques associées à l’étude GBD 2023 (faites par des équipes comme l’Institute for Health Metrics and Evaluation) il n’y a pas de classement stigmatisant explicite selon les pays, ou disant que la France est la plus mauvaise en termes d’incidence du cancer en Europe. Le rapport GBD 2023 donne des estimations d’incidence et de mortalité mondiales, pour chaque pays, mais il n’en tire pas une conclusion normative de « mauvais élève » dans le texte synthétique disponible publiquement.
En revanche d’autres sources européennes (OCDE: European Cancer Inequalities Registry et OCE: organisation européenne du cancer ) montrent que le taux d’incidence du cancer en France est au-dessus de la moyenne européenne (≈ 619 pour 100 000 en France vs ≈ 571 pour 100 000 en Europe selon certaines estimations récentes).
Ce serait dû à des taux de dépistage des cancers en deçà de la moyenne européenne et à une exposition plus importante à certains facteurs de risque comme le tabac ou l’alcool, disent les autorités sanitaires.
Dans le GBD 2023 il est dit que la France est l’un des 10 pays au monde avec un taux élevé de cas par habitants (nuance), parfois très haut dans certains classements mondiaux (proche du top mondial derrière Monaco). En revanche, c’était l’un des pays où l’on en meurt le moins.
Il faut donc nuancer, ce n’est pas un classement formel tiré uniquement du rapport GBD 2023, et les estimations peuvent dépendre du mode de calcul (inclusion/exclusion de certains cancers, standardisation par âge, données de registre, projections, méthodes IHME vs autres sources).
Tout d’abord, que se passe-t-il concernant l’augmentation globale des cancers, et au niveau de la France spécifiquement ?
Les classements des pays varient selon les méthodes de comptage — la France ne dispose pas encore d’un registre national complet (mission confiée à l’Institut national du cancer, qui prendra plusieurs années ; en France, les indicateurs d’incidence et de mortalité du cancer ne sont que des estimations faites à partir de registres départementaux et projetées sur l’ensemble de la population).
L’étude du GBD présentée dans le Lancet fait plutôt une analyse discriminant les pays en fonction de ‘à haut revenus’, ‘moyens’ et ‘pays pauvres’ ; il est évident qu’en fonction de ce classement il y a des biais d’analyse imputables aux différences d’accès aux soins, de remboursement et de ce qu’on appelle la prévention, à savoir les multiples dépistages qui augmentent artificiellement les taux d’incidence dans les pays les plus riches par rapport aux pays les plus pauvres.
D’après les données démographiques récentes de la Drees, datant de 2020, en France le cancer est bien devenu la première cause de mortalité dans le pays (27 % des décès pour 25,5% des maladies cardiovasculaires). On note cette progression de la mortalité par cancer depuis les années 2000. Chez les hommes, le cancer est bien la première cause de décès ; chez les femmes, les maladies cardiovasculaires restent encore la cause de mortalité prépondérante.
Toujours selon la Drees, sur la mortalité prématurée, celle qui intervient avant 75 ans, ce sont bien les maladies cancéreuses qui pèsent le plus.
Donc, globalement pour la population française, le cancer est bien passé en tête devant les maladies cardiovasculaires en termes de causes de mortalité.
Les indicateurs qui sont les plus préoccupants (selon ECIS(ecis.jrc.ec.europa.eu)et OCDE (oecd.org), Santé Publique France, registres nationaux) :
- Forte incidence du cancer du sein, notamment chez les femmes jeunes.
- Surmortalité masculine avant 60 ans comparée à certains pays européens.
- Augmentation de certains cancers chez les 15-39 ans (+7 % pour certains types entre 2000 et 2020).
- Sur cette période, six cancers montrent une augmentation continue de l’incidence : le lymphome de Hodgkin, le glioblastome, le liposarcome, et les carcinomes du rein, du sein et colorectal.
A l’échelle mondiale à présent et selon le GBD, concernant l’augmentation de l’incidence du cancer du sein, la majorité des études nord-américaines et européennes rapportent une augmentation récente de l’incidence du cancer du sein chez les femmes de moins de 50 ans, généralement modeste (environ 0,5 à 1 % par an en Amérique du Nord et 1 à 2 % en Europe, jusqu’à 2,7 % au Portugal). À l’inverse, plusieurs études observent une diminution chez les femmes de plus de 50 ans.
Cette méta-analyse sur la tendance des cancers chez les jeunes adultes confirme une augmentation faible mais significative chez les moins de 50 ans (≈ 0,94 % par an), plus marquée chez les 20–29 ans (≈ 2,45 % par an). Certaines données suggèrent que cette hausse chez les jeunes pourrait concerner davantage les formes invasives ou métastatiques.
les auteurs concluent « Même si l’augmentation de l’incidence du cancer du sein chez les jeunes femmes a été systématiquement signalée en Europe et en Amérique du Nord, cette augmentation a été modeste et le risque global reste faible. L’augmentation de l’incidence du cancer du sein et du cancer colorectal est observée chez des individus dès l’âge de 20–25 ans, qui sont peu susceptibles de subir un dépistage même avec des antécédents familiaux de la maladie, et elle est systématiquement décrite dans un certain nombre de pays à revenu élevé à travers le monde, malgré des systèmes de prestation de soins de santé et des politiques de dépistage différents. En outre, certaines études ont signalé une augmentation spécifique des maladies invasives et à un stade avancé dans les groupes d’âge plus jeunes, plutôt que l’augmentation des tumeurs indolentes … »
L’augmentation du cancer du pancréas depuis les années 40/50 est visible également tout autour du globe, en cause le développement de la nourriture industrielle, de l’agro-industrie, avec là aussi une diminution toutefois chez les > 50 ans.
La tendance à la diminution de la consommation tabagique est soulignée, en revanche, le retentissement sur l’incidence du cancer pulmonaire est variable.
l’article Global cancer statistics de 2022 (GLOBOCAN estimates of incidence and mortality worldwide for 36 cancers in 185 countries) mentionne que le cancer du poumon non-fumeur est en effet en nette augmentation en Asie de l’Est où les expositions environnementales (pollutions avérées ), au travail (exposition aux produits chimiques) et la cuisson traditionnelle à la maison peuvent expliquer partiellement ce constat. Ceci étant corroboré par le fait que c’est surtout une augmentation des adénocarcinomes liés à la pollution et les carcinomes des cellules squameuses des bronches, liés au tabac.
Pour les adultes (hommes) : la tendance est à la baisse pour les taux standardisés du cancer du poumon dans de nombreux pays avancés, en lien avec la baisse de la consommation du tabac.
Pour les adultes (femmes) : on constate malheureusement une augmentation historique plus tardive du cancer du poumon, avec une transition vers une possible stabilisation ou un ralentissement des hausses selon les pays.
L’incidence globale est très faible, mais certains signaux de cancers chez des non‑fumeurs pointent vers des facteurs environnementaux autres que le tabac.
Malgré les progrès, le fardeau du cancer du poumon reste très élevé dans le monde et devrait continuer à augmenter en termes de nombre total de cas à l’horizon de plusieurs décennies, surtout du fait du vieillissement démographique.
Pour les jeunes :
La méta-analyse de 2022 précédemment citée sur les tendances dans le monde de l’incidence de douze cancers chez les jeunes adultes conclut, elle, que l’incidence des cancers colorectal, du sein, du rein, du pancréas et de l’utérus augmente chez les jeunes, tandis que celle des cancers du poumon, du larynx et de la vessie diminue. Les décideurs politiques, disent les auteurs, doivent tenir compte de ces tendances lors de la révision des recommandations et des programmes de dépistage, qui font automatiquement augmenter les taux d’incidence, sans pour autant faire chuter la mortalité de façon significative comme pour le sein p.ex. La prise en charge des facteurs de risque évitables, tels que le surpoids, pourrait contribuer à freiner la progression de ces cancers chez les jeunes générations.
Les données sur le cancer de l’œsophage, de l’estomac, de l’ovaire et le myélome n’étaient pas concluantes.
Dans l’ensemble, cette étude démontre que certains cancers sont de plus en plus diagnostiqués dans des groupes d’âge plus jeunes, même si les mécanismes restent flous.
Globalement donc les différents auteurs de ces études incriminent les habitudes alimentaires, la contraception, l’absence d’allaitement et le surdiagnostic typique des pays riches (sur-dépistages).
Nos autorités sanitaires, actuellement, insistent dans leurs messages médiatiques sur les facteurs comportementaux : tabac, alcool, obésité, sédentarité, alimentation.
On estime qu’environ 40 à 50 % des cancers seraient évitables par des changements de mode de vie.
Ce qui est dénoncé par des personnalités comme Mme Fleur Breteau, du collectif Cancer Colère, et par des associations militant pour la mise en cause des conditions environnementales : cette culpabilisation de la population invisibiliserait d’autres causes majeures, les causes professionnelles, les polluants et les radiations.
Le collectif Cancer Colère entre autres fustige la sous-estimation des expositions environnementales que constituent les pesticides (ex. débat sur la réintroduction de l’acétamipride), la pollution urbaine, les perturbateurs endocriniens, les rayonnements ionisants (radon, nucléaire, examens médicaux), les polluants chimiques persistants).
Il dénonce aussi un affaiblissement des agences sanitaires, une pression des lobbies industriels (agricoles et le marché des médicaments en oncologie), un manque de volonté politique pour appliquer le principe de précaution, (soutien des industriels agricoles par le gouvernement, la Commission européenne et une majorité de parlementaires).
Alors, qu’en est-il exactement de la pollution environnementale ?
1° – Problème dans l’enregistrement des données en France
La France accuse ainsi un retard historique dans l’intégration des données professionnelles dans des registres de cancers, contrairement à certains pays nordiques. Ce qui est solidement documenté, c’est que les expositions à des polluants agricoles ou industriels sont surreprésentées chez les ouvriers agricoles et industriels, donc dans les classes dites « populaires ».
La recherche internationale reconnaît que les expositions sont multiples, que leurs effets sont cumulatifs, et que les interactions sont complexes et difficiles à maîtriser et à comprendre.
Cela dit, selon Dr Annette Lexa (toxicologue), en matière de pesticides, désormais, les produits à risque CMR1 (cancerogne, mutagne et reprotoxiques) sont tous interdits, il reste encore certains CMR 2 (cancerogènes chez l’animal) et suspectés avoir été reconduits, mais la tendance est à leur interdiction ou leur substitution à terme (mancozebe, fluorochloridone, Pendimethalin , Difenoconazole, Cyprodinil).
Comme le souligne Dr Annette Lexa, concernant le sur-risque de cancer du sein pour certaines populations exposées : « Le sujet du risque de cancer du sein au travail est un sujet négligé.
Alors que, selon les statistiques européennes, environ 7% des salariés de l’UE travaillent de nuit (7.2% en France en 2010), les études sur le risque de cancer du sein en milieu professionnel fait l’objet de peu d’attention. Il y a peu de littérature scientifique à ce sujet. Ce manque d’intérêt est d’autant plus paradoxal que le dépistage précoce du cancer du sein chez la femme fait l’objet d’une attention extrême – voire tatillonne – de la part des technocrates et leurs bataillons de fonctionnaires territoriaux de la santé depuis l’arrêté ministériel de 2006 .
En France, la prévention primaire sur le lieu de travail, l’amélioration des conditions de travail, le suivi par la médecine du travail des femmes à risques (travail de nuit, hôtesses de l’air) ne font pas partie du plan cancer ni de l’arrêté de 2006 (Arrêté du 29 septembre 2006 relatif aux programmes de dépistage des cancers).
Pourtant, depuis 2008, le travail de nuit posté (avec alternance irrégulière de périodes de travail de jour et de nuit) a été classé par le Centre International de Rechercher sur le Cancer (CIRC) comme cancérogène probable pour l’être humain. Le CIRC s’est appuyé sur des modèles animaux et des études épidémiologiques réalisées auprès d’infirmières de nuit et d’hôtesses de l’air soumises au décalage horaire. Ces études mettent en évidence un risque accru de développer un cancer du sein parmi ces femmes par rapport à celles qui travaillent de manière classique. Le travail de nuit provoquerait de perturbations de l’horloge biologique interne qui régule l’alternance de veille et de sommeil. À long terme, l’exposition nocturne à la lumière bloque la synthèse de mélatonine (hormone du sommeil) et cela entraîne une baisse des défenses immunitaires. On pense également que cette exposition à la lumière pourrait altérer l’expression de certains gènes pouvant aboutir à la formation de cellules cancéreuses. Le rôle de la mélatonine sur les estrogènes expliquerait l’excès de risque de cancer du sein. Par contre, le rôle des expositions professionnelles dans l’apparition de cancer du sein chez l’homme (l’individu de sexe masculin) est connu depuis longtemps (solvants, rayonnements ionisants). »
(https://cancer-rose.fr/2016/11/05/cancer-du-sein-travail-de-nuit-et-inegalites-professionnelles-de-genre/)
Spécifiquement pour les femmes, elle ajoute encore : « L’invisibilité des risques spécifiques de cancer du sein pour les femmes au travail démontre de manière criante l’inégalité de genre des politiques de prévention des risques professionnels, alors que des millions de femmes en Europe, souvent employées par de petites structures, mal informées et insuffisamment suivies, sont exposées à des produits chimiques, des horaires de nuit, des rayonnements ionisants (y compris dans le diagnostic médical) ainsi qu’au stress de la double journée,d’autant plus pénible pour les femmes en situation de monoparentalité. »
Notons toutefois qu’un cas d’une infirmière mosellanne a fait jurisprudence, enfin en 2023, à lire ici : https://cancer-rose.fr/2023/08/07/cancer-du-sein-le-risque-du-travail-de-nuit/
Il est assez juste de souligner que la causalité cancéreuse est multifactorielle, et que la réduction au seul mode de vie, culpabilisante, des autorités sanitaires, est simplificatrice. Mais il est juste aussi d’insister sur les mesures préventives individuelles et collectives, comme une alimentation saine (moins de sucre, plus de légumes et de fruits), de l’exercice physique, éviter l’obésité…
Il est tout aussi pertinent d’alerter le public ainsi que les décideurs politiques sur les risques inhérents aux dépistages, dont on parle très peu et volontairement tus lors des campagnes incitatives comme octobre rose p.ex.. Il s’agit d’une surmédicalisation à outrance pour certains cancers pour lesquels le dépistage n’est pas recommandé (prostate, thyroïde), et pour d’autres pour lesquels la balance bénéfices/risques est incertaine et mérite une information loyale du public (dépistage mammographique). Cette surmédicalisation peut conduite aux surdiagnostics inutiles entrainant des surtraitements de facto, et ce pour des dépistages dont certains n’ont pas donné la preuve de leur efficacité en termes de réduction de la mortalité ou de réduction des formes de cancers les plus graves (prostate, sein, thyroïde, mélanome). Attention aux examens de trop, notamment en imagerie médicale ou beaucoup d’incidentalomes sont fortuitement détectés, pour aucun bénéfice pour le patient.
2° Les dépistages
Cet élément est parfaitement acté : les politiques publiques privilégient le dépistage plutôt que la prévention primaire.
Or le dépistage détecte plus tôt, mais ne réduit pas l’incidence, au contraire.
Alors que la prévention primaire, elle, doit réduire les expositions, mais suppose des mesures économiques et industrielles coûteuses.
Une étude du BMJ oncologie, amplement relayée par les médias souvent affolistes et sans discernement, alléguait une augmentation terrifiante et explosive des cancers pour l’avenir.
Il faut examiner plus en détail ce qui est avancé.
Comme on peut le constater sur la fig 2 de cette étude (suivez le lien), les cancers dont l’incidence a littéralement et réellement « explosé » sont les cancers …dépistés.
Pas celui du pancréas par exemple, dont on a beaucoup parlé. Si on se réfère aux données de NIH, (National Cancer Institut américain), les auteurs de l’étude écrivent : « En utilisant des modèles statistiques pour l’analyse, les taux ajustés selon l’âge pour les nouveaux cas de cancer du pancréas ont augmenté en moyenne de 0,9 % chaque année en 2013–2022. Les taux de mortalité ajustés en fonction de l’âge ont été stables en 2014–2023. » Il y a donc certainement une légère augmentation même en ajustant sur l’âge mais on est loin de l’explosion et du « triplement ».

« Dans l’ensemble, la hausse du cancer précoce (personnes avant 50 ans) semble être moins une épidémie de maladie et plus une épidémie de diagnostic », ont écrit Welch et ses collègues en réaction à la publication de cette étude. Une grande partie de l’augmentation des cancers semble refléter des examens diagnostiques accrus favorisant des détections non pertinentes et un surdiagnostic, c’est à dire la détection de lésions qui n’auraient jamais nui.
Interpréter l’incidence croissante comme une épidémie de maladie entraîne un cercle vicieux, avec davantage de dépistages (illusion d’efficacité des dépistages) suivis de traitements tout aussi inutiles, tout en détournant l’attention et les moyens financiers d’autres menaces qui seraient plus urgentes à traiter, notamment en matière de santé chez les jeunes adultes, disent les auteurs.

Ce phénomène d’incidence augmentant de façon brutale dès lors qu’on introduit une campagne de dépistage est bien connu et chiffré, comme on le voit, pour les campagnes de dépistage mammographique, ci-dessous.

https://cancer-rose.fr/2021/08/26/mammo-ou-pas-mammo-livre-de-la-dre-cecile-bour-radiologue/
D‘après Junod B, et al. S. An investigation of the apparent breast cancer epidemic in France: screening and incidence trends in birth cohorts. BMC Cancer. 2011;11(1):1-8.
Lorsqu’on compare l’incidence du cancer du sein à différentes époques chez des femmes de même classe d’âge, on s’aperçoit qu’elle augmente avec le temps et qu’elle est nettement supérieure lorsque les femmes sont soumises à un dépistage intense. La plus forte augmentation, de 112 %, s’est produite en 2005 pour le groupe d’âge de 60 à 64 ans.
D’ailleurs, les auteurs de l’étude de BMJ oncologie nuancent eux-mêmes leur propos sur « l’explosion des cancers » :
-Premièrement, la précision des données GBD dont nous parlions plus haut (Global Burden of disease, indicateur qui étudie la charge mondiale de morbidité, la mortalité et l’invalidité dues aux principales maladies)a été compromise par la qualité variable des données des registres du cancer dans différents pays. Ainsi, la sous-déclaration et le sous diagnostic dans les pays en développement peuvent entraîner une sous-estimation de l’incidence et des décès dus aux cancers à début précoce.
-Deuxièmement, la tendance à la hausse du fardeau des cancers à début précoce reste floue, et pourrait être liée aux dépistages précoces et (mais pas que) aux expositions à des facteurs de risques précoces (comme tabagisme, obésité, alcool, NDLR).
Avec un examen plus soigneux, on voit que les taux d’incidence et de mortalité (toujours d’après le GBD) varient considérablement selon les régions, les pays et les types de cancer. Les régions plus concernées sont les régions à indice socio-démographique moyen et élevé, les cancers les plus concernés, comme nous l’avons vu, sont celui du sein, le cancer broncho-pulmonaire, le cancer colorectal et le cancer de l’estomac, donc majoritairement là où le niveau sanitaire est élevé et où certains cancers rentrent dans des campagnes de dépistage.
Mais parmi les cancers (sein, endomètre, broncho pulmonaire, colo-rectal, thyroïde, anus, rein, intestin grêle, colorectum, endomètre, pancréas et myélome) dont l’incidence augmente le plus rapidement, seuls deux – le cancer colorectal et le cancer de l’endomètre – ont montré une légère augmentation de la mortalité précoce. Pour les six autres cancers, les taux de mortalité sont stables ou en baisse et il y a une hausse du nombre de diagnostics ; cela suggère que c’est bien la détection plus élevée (plutôt que davantage de maladies) qui pourrait expliquer la tendance à la hausse des cas de cancer.
Le surdiagnostic, pour les cancers dépistés, explique donc une grosse part, vraisemblablement sous-estimée, de l’augmentation des cancers.
3° Concernant les cancérogènes, confusions entre hypothèses plausibles et causalités établies, souvent mises sur le même plan.
Pour l’amiante (la causalité avec le cancer est démontrée)
Pour les rayonnements ionisants forts (démontré)
Pour les pesticides (niveau de preuve variable selon molécules)
Pour l’alimentation bio qui réduiraient de 25 % le risque de cancers (résultats observationnels, non causaux)
Mais la prise d’aliments bio est bien souvent corrélée avec une meilleure alimentation générale, ayant un rôle préventif contre le développement de certains cancers, notamment digestifs (plus de fruits et légumes, noix, légumineuses, soja, consommation inférieure de viandes et produits laitiers, de nourriture industrielle fortement transformée, meilleure balance omega3/6 ….).
Il existe un biais socio-économique, avec des populations plus éduquées à la santé et avec une meilleure littératie en santé, de meilleurs revenus, un meilleur mode de vie, en général. Par exemple, les consommateurs de bio ont souvent moins de tabagisme, plus d’activité physique, un niveau d’éducation plus élevé.
La causalité directe reste de ce fait débattue. https://cancer-rose.fr/2018/11/06/manger-bio-diminue-t-il-reellement-le-risque-de-cancer-du-sein/
En conclusion
Le vieillissement est un facteur direct et massif d’augmentation des cancers, de façon mécanique.
Même si l’incidence standardisée augmente pour certains cancers chez les jeunes, l’ampleur globale reste largement liée à la démographie.
Il faut nuancer les résultats globaux, prendre en compte des imprécisions dans les relevés de datas selon les pays, l’influence des dépistages de cancers favorisant une impression « d’explosion », fallacieuse.
La majorité des interventions médiatiques sont mues par une sensibilité santé-environnement très critique vis-à-vis des institutions, mais souvent ne reçoivent pas ou peu de contradictions ni de contre- arguments en profondeur. Cela crée un effet de focus sur ces problématiques environnementales, qui, quoique amplifiées, seraient néanmoins à prendre en considération.
En gros on peut classer les consensus des causes de cancers entre :
Consensus robuste :
- Tabac = première cause de cancer évitable, est en déclin- Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), la prévalence du tabagisme a nettement baissé au niveau mondial au cours des dernières décennies : environ 1 adulte sur 5 fume aujourd’hui, contre environ 1 sur 3 en 2000. C’est une réduction significative, même si la progression n’est pas uniforme partout.
Plus de 150 pays enregistrent une réduction de tabagisme, grâce aux politiques antitabac (taxes, interdictions de publicité, etc.).
En France, la consommation de tabac a diminué depuis plusieurs années chez les adolescents : chez les jeunes de 16 ans, le tabagisme quotidien est passé de ~16 % en 2015 à ~3 % en 2024. Chez les adultes, les taux de tabagisme quotidien ont aussi baissé par rapport à il y a plusieurs années. - Alcool = facteur cancérogène certain. En déclin également, en France, lesvolumes d’alcool vendus par habitant continuent de reculer (baisse notable en 2024). Chez les jeunes, la consommation d’alcool diminue. Globalement, les Français consomment moins d’alcool qu’auparavant, mais l’alcool reste un sujet sanitaire important, avec encore des niveaux élevés chez les adultes et un impact important sur la santé publique.
Dans le monde La situation est plus variable selon les régions. Dans plusieurs pays occidentaux, les consommations ont tendance à baisser ou à se transformer (par exemple une préférence pour des boissons à faible teneur en alcool ou une réduction de la fréquence). Cela reflète des changements de comportements, campagnes de prévention et tendances socioculturelles. - Obésité = facteur majeur croissant.
- Amiante, benzène, radiations ionisantes = cancérogènes établis. Mais l’exposition à l’amiante et le benzène est en net déclin , pour l’irradiations ionisantes sont concernées les personnes en milieu professionnel mais aussi les personnes ayant eu des examens irradiants répétés de la zone thoracique (radios, scanners)
- Populations exposées dans certains milieux (travailleurs agricoles et ouvriers industriels en sous-traitance (moins bon suivi)).
Consensus émergent :
- Pollution atmosphérique = cancérogène certain notamment pour le poumon.( CHINE)
- Perturbateurs endocriniens = effets plausibles mais difficiles à quantifier.
Pas de consensus et manque d’éléments probants :
- Effets cumulés des faibles doses de produits chimiques, de pesticides en population générale. (en nette baisse même s’il reste encore des molécules suspectées)
- Mélanges de substances rendant l’interprétation et le lien de causalité très incertain.
- Expositions transgénérationnelles, lien incertain.
On assiste à une incidence des cancers parfois plus élevée selon les pathologies dans des milieux favorisés (p. ex. pour le sein, la prostate) qui privilégient des dépistages répétés et des « bilans de santé« , et en parallèle une exposition professionnelle majorée chez les classes populaires constituant pour elles un facteur de risque de cancer très probable.
Il faut reconnaître à tous ces alerteurs qu’ils soulignent certaines vérités : les expositions professionnelles et les débats sont beaucoup centrés sur la responsabilité individuelle des personnes. L’alimentation n’est pas qu’une responsabilité individuelle mais collective (éducation à l’école, influence des fast food, américanisation de l’alimentation … )
Il faut se garder de faire des amalgames des niveaux de preuves, tout en soulignant l’importance des expositions invisibles, en dénonçant les insuffisances des politiques publiques, l’absence de recensements corrects en raison de registres déficients et même manquants en ce qui concerne les cancers d’origine professionnelle.
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