Synthèse, traduction et commentaires par Cancer Rose, 4 novembre 2026
Le dépistage du cancer : une bénédiction ou une malédiction ?
Par Willem P.Th.M. Mali et Yolanda van der Graaf
Il s’agit d’un article accessible ici : https://www.ntvg.nl/artikelen/screenen-op-kanker-zegen-vloek publié dans le Nederlands Tijdschrift voor Geneeskunde (NTvG), ou Journal néerlandais de médecine.
C’est une revue scientifique et médicale de premier plan, et l’un des plus anciens journaux médicaux au monde encore en activité.
Il fonctionne de manière indépendante avec un système de révision par les pairs (peer review). La professeure Yolanda van der Graaf a officié en tant que rédactrice en chef et fait partie des auteurs de l’article.
Willem P.Th.M. Mali et Yolanda van der Graaf sont deux éminents professeurs et chercheurs en médecine néerlandais, principalement rattachés au Centre médical universitaire d’Utrecht (UMC Utrecht).
Prof. Dr. Willem P.Th.M. Mali est professeur émérite de radiologie. Spécialiste de l’imagerie médicale et des maladies vasculaires, il a dirigé pendant de nombreuses années le département de radiologie de l’UMC Utrecht. Et Prof. Dr. Yolanda van der Graaf est professeure d’épidémiologie clinique, spécialisée notamment dans l’apport de l’imagerie médicale.
Résumé de l’article
Le dépistage du cancer semble intuitivement logique : on souhaite le détecter tôt pour éviter que la situation ne s’aggrave. Cet article décrit la complexité qui se cache derrière cette hypothèse. Le dépistage précoce repose sur l’idée que le cancer se développe de manière linéaire, mais cette conception s’avère aujourd’hui dépassée. Les cancers se développent à des vitesses très variables ; certains cessent de croître, voire disparaissent spontanément.
Lire notre article : https://cancer-rose.fr/2023/06/26/quest-ce-que-lhistoire-naturelle-du-cancer/
Le principal problème est le surdiagnostic. Du fait du dépistage du cancer du sein, environ 2 000 femmes sont traitées chaque année aux Pays-Bas pour une forme de cancer qui n’aurait jamais entraîné de symptômes. Les données épidémiologiques montrent une augmentation constante des cancers de stade I, tandis que les cancers de stade IV restent stables – un signe de surdiagnostic.
Lire l’étude populationnelle réalisée sur les Pays Bas : https://cancer-rose.fr/2017/12/06/efficacite-et-surdiagnostic-du-depistage-mamographique-aux-pays-bas-etude-populationnelle/
Le dépistage a deux facettes, expliquent les auteurs : d’une part, il a le potentiel de détecter des cancers, d’autre part, il entraîne des traitements inutiles du fait de la surdétection dont le corollaire est le surtraitement, accompagné d’effets secondaires.
Son efficacité, disent-ils, doit être prouvée par des essais randomisés démontrant une baisse de la mortalité spécifique au cancer et de la mortalité générale. Les citoyens, selon eux, méritent une information honnête sur la différence entre l’utilité intuitive du dépistage du cancer et les preuves scientifiques qui le justifient.
En résumé, le dépistage n’est efficace que s’il réduit la mortalité, et non pas simplement en détectant davantage de cancers.
La théorie intuitive
Intuitivement, le dépistage du cancer semble utile ; on souhaite l’effectuer à un stade précoce afin que le patient puisse guérir. Mais le dépistage conduit également à des surdiagnostics et à des traitements excessifs, ce qui fait qu’il va souvent à l’encontre de son objectif. La question qui demeure et que les deux scientifiques reposent : le dépistage du cancer permet-il de réduire la mortalité ?
Lire : https://cancer-rose.fr/2021/10/19/quest-ce-que-la-mortalite/
Jusqu’aux années 70 du siècle dernier, le cancer était exclusivement perçu par la société comme une maladie clinique qui commençait par des symptômes, une perte de poids, suivis d’une tumeur, de métastases et finalement de la mort. Généralement après des mois de souffrances au cours desquels la chirurgie, la radiothérapie et la chimiothérapie jouaient un rôle – le plus souvent à des fins palliatives, rarement curatives. C’était la vision du spectre du cancer profondément ancré dans la société ; en réalité, le diagnostic équivalait à une condamnation à mort. Quoi de plus logique alors que d’intervenir tôt, de détecter le cancer le plus tôt possible afin d’éviter que la situation ne s’aggrave ?
Notre intuition nous dit que c’est exactement ce qu’il faut faire. Mais la question de savoir si le dépistage du cancer est réellement efficace ne peut être tranchée que scientifiquement, à l’échelle de la population. Les deux auteurs soulignent que la personne dépistée ne peut pas en juger sur la base de son expérience personnelle ; en effet, pour la personne, pour le médecin, l’oncologue, l’anatomo-pathologiste il y a uniquement un diagnostic, dont tout le monde estime qu’il aura été salvateur. Le surdiagnostic est identifiable uniquement en population, lorsque les épidémiologistes comparent des populations soumises à des intensités différentes de dépistages, et constatent une anomalie, à savoir une augmentation des diagnostics de cancers dans les populations dépistées pour une mortalité pourtant inchangée, et des taux des cancers graves également non modifiés.
Les auteurs citent l’éminent scientifique et oncologue Barnett Kramer, qui a parfaitement résumé l’essence de ce problème dans le titre de sa publication de 2009 : « Cancer screening: the clash of science and intuition ». [1]
Le paradigme du dépistage précoce
Mais comment cette idée de dépistage précoce est-elle née ? Les deux auteurs retracent un bref historique de la genèse de l’idée du dépistage.
Il y a d’abord eu le pathologiste allemand Virchow, qui a démontré l’origine cellulaire du cancer et posé les bases du modèle de croissance linéaire, c’est à dire l’apparition du cancer dans la glande mammaire puis des métastases vers les ganglions lymphatiques et d’autres organes.
Le chirurgien américain Halsted a ensuite traduit ces connaissances en un traitement chirurgical radical du cancer du sein, consistant à retirer le sein, les ganglions lymphatiques et les muscles de la paroi thoracique.
Sa chirurgie était fort mutilante, et nous faisons ici une parenthèse pour raconter l’escroquerie intellectuelle de ce chirurgien, narrée par Dr Duperray dans son livre « dépistage du cancer du sein, la grande illusion« . C’est Halsted qui a développé cette théorie linéaire et mécaniciste du cancer sur laquelle repose, depuis des décennies, le dépistage.
Prétendre vaincre le cancer du sein : une vieille histoire
En 1894 Halsted, un chirurgien nord américain de renom, prétend obtenir la guérison du cancer du sein grâce à une ablation élargie. Les progrès de la chirurgie à la fin du XIXème siècle permettent aux femmes de ne plus mourir sur la table d’opération. Cette avancée technique est prise à tort pour une victoire sur la maladie.
Halsted reprend le schéma classique d’une maladie d’organe à extension progressive locorégionale puis générale. Une petite tumeur correspond à un diagnostic précoce synonyme de curable. Tout retard de diagnostic porte préjudice à la patiente. Le sein est l’organe idéal pour ce schéma : il est externe et non vital, ce qui paraît faciliter diagnostic et traitement. Ainsi, pour Halsted, tout semble réuni pour vaincre le cancer du sein par la chirurgie élargie. Halsted pousse à l’extrême l’ablation du sein et de son environnement, réalisant une véritable mutilation avec de lourdes séquelles thoraciques et parfois un gros bras invalidant. Mais ce serait le prix à payer pour guérir. En 1894, William Halsted annonce trois récidives après 50 interventions, soit un taux remarquablement bas, de 6 % seulement. Avec l’annonce d’Halsted débute dans les pays industrialisés la généralisation de la chirurgie radicale comme traitement du cancer.
Mais l’examen détaillé de ses interventions pratiquées jusqu’en mai 1892, pour lesquelles le recul était d’au moins 2 ans, montre que 16 des 25 premières femmes opérées, soit 64 %, avaient récidivé ou étaient mortes. Halsted lui-même avait constaté que 24 % des patientes sans envahissement ganglionnaire qu’il avait opérées étaient malgré tout décédées.
En 1907, Halsted publia ses résultats.
Les deux auteurs de l’article néerlandais expliquent que la principale conclusion de la publication de Halsted en 1907 était que, parmi les patientes chez lesquelles la tumeur avait également été détectée dans les ganglions lymphatiques, seules 25 % étaient encore en vie après 3 ans, tandis que parmi les patientes chez lesquelles la tumeur était restée confinée au tissu mammaire, 65 % étaient encore en vie. En se basant sur le modèle de croissance linéaire, on supposait que ce dernier groupe de patientes présentait des formes de cancer qui constituaient un stade préliminaire par rapport au premier groupe. Ce résultat semblait donc prouver qu’un dépistage précoce améliorait le taux de survie. La méthode de Halsted est restée, pendant les 70 années suivantes, la découverte cruciale.
Selon l’historien Barron Lerner, écrivent Mali et De Graaf, on ne saurait surestimer l’impact de cette découverte. Et en effet, en 1919, l’American Society for the Control of Cancer (ASCC) – le précurseur de l’American Cancer Society (ACS) – déclara que le cancer était avant tout une maladie locale, qui pouvait être guérie si elle était détectée à un stade précoce. Pour le reste du siècle, ce message a déterminé le programme scientifique de la recherche sur le cancer…
Fin du modèle de croissance linéaire
Le modèle de croissance linéaire n’a été remplacé qu’à la fin de ce siècle, après qu’il eut été démontré – notamment grâce aux connaissances acquises lors du dépistage du cancer – que le cancer pouvait se développer à des vitesses très variables. Non seulement la vitesse de croissance pouvait varier considérablement, mais parfois les tumeurs ne se développaient pas du tout ou entraient en régression (figure 1).
Les tumeurs à croissance rapide apparaissaient entre les cycles de dépistage, tandis que les tumeurs à croissance très lente étaient découvertes lors d’autopsies pratiquées sur des patients décédés d’une autre cause. Ce dernier réservoir de cancers est présent dans presque tous les organes. Dans la prostate, par exemple, le pourcentage peut atteindre 80 % chez les personnes âgées de 80 ans, mais on le retrouve également dans le sein, le poumon, la thyroïde et la peau.

Légende : Modèle traditionnel et nouveau modèle de progression du cancer
La figure 1 est une représentation schématique du (a) modèle traditionnel et du (b) nouveau modèle de progression du cancer. Le modèle traditionnel suppose que tous les cancers suivent une trajectoire de progression identique, allant du foyer primaire vers les ganglions lymphatiques locorégionaux, puis vers d’autres organes à distance, entraînant finalement le décès. Le nouveau modèle est plus complexe et hétérogène. Certains cancers métastasent dès le départ (A), certains ne métastasent jamais mais entraînent le décès par une croissance invasive locale (B), tandis que d’autres suivent le modèle traditionnel (C). D’autres cancers ne provoquent jamais de symptômes parce qu’ils croissent si lentement que les patients meurent d’autres causes avant l’apparition des symptômes (D), ou bien ils cessent de croître (E) ou finissent par disparaître (F).
D,E,F constituent le surdiagnostic.
A le cancer d’emblée métastatique et raté par le dépistage.
B et C sont des cancers à évolution plus linéaire mais ils donneront un symptôme bien avant la phase des métastases, conduisant la patiente à consulter à temps (B est un cancer qui se développe régionalement mais ne métastase pas.)
Ou, sous une autre forme de présentation :

Évolution naturelle du cancer
Dans le cadre du dépistage du cancer, il est important de connaître l’évolution naturelle de la maladie, rappellent les auteurs. Nous devons savoir qu’il existe un stade de développement où la tumeur ne présente aucun symptôme et ne s’est pas encore métastasée, mais où elle peut déjà être traitée efficacement, de sorte que le patient guérisse.
Le problème est que l’évolution naturelle ne peut être étudiée que si un patient n’est pas traité, ce qui est inacceptable tant pour le patient que pour le médecin. Seul le groupe témoin d’un essai contrôlé randomisé de dépistage* comprend des patients atteints d’un cancer non traité, ce qui nous permet d’en tirer des enseignements quant à la signification clinique.
*étude scientifique dans laquelle les participants sont répartis au hasard (randomisation) en deux groupes : un groupe qui reçoit le dispositif médical, ici le dépistage, et un groupe témoin (contrôle) qui ne reçoit rien, afin de comparer l’efficacité de façon objective.
Ce que ces auteurs expliquent c’est que, éthiquement, on ne pourrait plus reproduire un essai randomisé comparatif de nos jours entre un groupe de femmes qu’on dépisterait et un groupe de femmes qu’on ne dépisterait pas. Pourtant un tel essai a été réalisé par une équipe de chercheurs d’Oslo, en 2008, ou deux groupes de femmes ont été comparés, l’un dépisté tous les deux ans, l’autre examiné une seule fois au bout de six ans. Résultat : il y avait 22% de cancers en excès dans le groupe dépisté. Or, si toutes les tumeurs évoluaient en cancers perceptibles, il y aurait autant de cancers dans ces deux groupes de femmes au profil identique. Si on en retrouve plus dans le groupe dépisté tous les deux ans, cela signifie qu’il y a excès de diagnostics inutiles de cancers qui ne se manifesteraient jamais, dès lors qu’on dépiste.[2]
Nouvelles méthodes de dépistage précoce
On a cherché des méthodes permettant de détecter le cancer à un stade précoce. Parmi les nouvelles méthodes figuraient le frottis cervical, la mammographie, le test de selles, la coloscopie, le scanner, l’échographie et bien d’autres encore. Toutes ces méthodes ont d’abord été utilisées pour détecter les stades précoces d’un cancer invasif qui n’avait pas encore entraîné de symptômes.
Tous ces tests donnent des résultats faux positifs, même si c’est dans une faible proportion. Mais dans le cadre du programme de dépistage du cancer du sein sur 25 ans, le pourcentage de faux positifs atteint 14 %, ce qui signifie que 24 000 participantes par cycle de deux ans sont souvent en proie à une grande angoisse injustifiée pendant des semaines.
Lire : https://cancer-rose.fr/2025/05/17/faux-positifs-et-cancers-des-liaisons-dangereuses/
Un nouvel objectif de dépistage
Très vite, on a également découvert des anomalies non malignes, on les a alors considérées comme des stades précurseurs d’un cancer invasif ; l’élimination de ces anomalies est devenue un deuxième objectif. C’est ainsi que la « prévention » du cancer a fait son apparition parmi les objectifs du dépistage, parallèlement à la détection précoce des cancers déjà présents.
Mais il n’est pas certain que ces lésions précancéreuses évoluent vers un cancer invasif ; ce processus peut s’étendre sur 10 à 15 ans, et probablement pas plus de 10 à 30 % d’entre elles aboutissent un jour à un cancer invasif. La véritable signification de ces lésions précancéreuses – c’est-à-dire si elles conduisent également à des métastases ou au décès– a été relativement peu étudiée.
Récemment, un essai contrôlé randomisé avec une puissance statistique importante et un groupe d’étude de taille importante a été mené sur le dépistage du cancer du côlon par coloscopie, au cours duquel des polypes ont également été retirés à titre préventif ; l’étude n’a montré aucun bénéfice en termes de mortalité spécifique au cancer ou de mortalité globale.[3]
On accepte donc comme une évidence que la plupart des patients soient traités pour rien. Si le traitement est simple, cela semble tout à fait justifié. Dans le cas du dépistage du cancer du col de l’utérus et du cancer du côlon, le traitement est simple et peu traumatisant, bien qu’il concerne un nombre considérable de patients.
Ainsi, lors d’un cycle de dépistage du cancer du côlon chez 30 000 patients, des adénomes avancés sont retirés par coloscopie. Dans le cas du carcinome canalaire in situ (CCIS) du sein, le traitement consiste cependant souvent en une mastectomie radicale. Or, le CCIS présente un taux de survie à 10 ans extrêmement élevé après l’opération, supérieur même à celui de la population générale.
Le chirurgien dira probablement que cela est dû à son intervention, mais un essai contrôlé randomisé (ECR) récent suggère le contraire : une évolution des in situ est extrêmement bénigne, même sans chirurgie.[4]
Nous rajouterons à cela deux autres remarques : d’une part, le traitement des carcinomes in situ ne prévient pas l’apparition d’un cancer du sein5, et d’autre part, la surdétection des carcinomes in situ, qui sont par essence des lésions de très bon pronostic, alimente énormément le pool des lésions surdiagnostiquées.
A cause du dépistage confirment les auteurs, de nombreux cancers relativement bénins sont alors ajoutés au nombre de cancers découverts, ce qui améliore fallacieusement de plus en plus la survie.
En effet, nous ouvrons ici une parenthèse : en France, notre INCa (Institut National du cancer) rapporte inlassablement que la survie au cancer du sein est excellente et l’attribue au dépistage.
Qu’en est-il, et qu’est-ce que la survie ? La survie n’est en aucun cas un marqueur d’efficacité du dépistage. La survie, c’est à dire la quantité de personnes encore en vie 5 ans après le diagnostic, est d’autant plus importante que les traitements sont efficaces, mais aussi que le surdiagnostic est important. Pour prendre une analogie, vous pouvez dire que grâce à une triple antibiothérapie vous constaterez qu’il n’y a plus aucun cas de pneumonie ; certes, mais si vous traitez tout le monde dès le premier nez qui coule par trois antibiotiques, vous avez aussi massivement traité des personnes qui n’auraient de toute façon jamais développé de pneumonie, et vous avez provoqué des résistances massives aux antibiotiques.
Ici c’est un peu la même chose : plus vous dépistez, plus vous trouvez des lésions qui n’auraient jamais tué, mais comme vous avez tout traité massivement, vous pouvez avancer des chiffres de survie excellents, puisque vous avez traité des personnes qui, par définition, ne seraient jamais tombées malades ni décédées.
La deuxième chose que l’INCa se garde bien de vous expliquer, c’est que la survie à 5 ans est excellente pour les cancers de bon pronostic. C’est une condition : pour les cancers de mauvais pronostic en revanche, comme par exemple les triple négatifs, on est loin des 80% de survie…
Le dépistage avance la ‘date de naissance’ du cancer, et donne l’illusion d’une survie plus longue, mais n’influe en aucun cas sur l’espérance de vie de la personne.
Si vous voulez connaître l’efficacité du dépistage, il y a deux critères essentiels : la mortalité[5] et le taux des cancers graves[6]. Aucun de ces deux critères n’a été amélioré par le dépistage mammographique.
Signatures épidémiologiques
En 2019, le médecin interniste et chercheur américain Gilbert Welch a proposé d’examiner la signature épidémiologique du cancer[7]. Nous en avons rédigé une synthèse ici : https://cancer-rose.fr/2024/07/16/signatures-epidemiologiques-et-surdiagnostic/
La juxtaposition des tendances de l’incidence (le nombre de nouveaux cas) et de la mortalité d’un cancer peut facilement révéler un surdiagnostic, dit G.Welsch.
La première signature correspond à la déconnexion entre une incidence d’un cancer qui, dès lors qu’on introduit un dépistage, s’envole avec une mortalité spécifique par ce cancer qui pourtant reste stable, alors qu’on devrait s’attendre à sa diminution, puisque théoriquement plus on dépiste des cas de cancers au stade dit « précoce », plus on éviterait des cancers mortels. Cela ne se vérifie pas pour les cancers pris pour exemple (rein, mélanome, thyroïde) ni pour le cancer du sein ou de la prostate.
La deuxième signature épidémiologique correspond à la déconnexion entre l’augmentation de l’incidence (taux de nouveaux cas) des stades précoces des cancers trouvés par dépistage mais sans changement de l’incidence des stades plus avancés des cancers. En clair, le dépistage permet de récolter des cancers de bas stades de malignité faisant espérer qu’ainsi on aurait moins de stades avancés de cancers, ceux qui sont le plus difficile à traiter et qui tuent. Il n’en est rien, les dépistage permettent de récupérer des stades précoces de cancers sans, hélas, faire diminuer les cancers les plus agressifs dans les mêmes proportions, parce que ces derniers sont malheureusement très véloces, d’emblée agressifs, et échappent au dépistage. C’est ce qui est illustré dans les figures ci-dessous, issues de l’article que G.Welch.


Dans l’article les auteurs produisent cette figure. Que montre-t-elle ?

C’est l’Incidence annuelle du carcinome mammaire invasif et du carcinome ductal in situ, exprimée en nombre de diagnostics pour 100 000 femmes sur la période 1989-2024, ventilée selon le nombre de diagnostics de cancers au stade I et au stade IV (source : Registre néerlandais du cancer [NKR]). En rouge les bas grades, en noir les stades de cancers les plus avancés.
==> Depuis l’introduction du dépistage du cancer du sein en 1989, on observe une augmentation forte et durable du nombre de diagnostics de cancer au stade I, tandis que le nombre de diagnostics de cancer au stade IV reste stable.
Cela signifie que nous traitons un très grand nombre de patients atteints d’un cancer de stade I chez lesquels la maladie évolue probablement rarement vers le stade IV disent les auteurs.
Pourquoi ceci ? Nous mentionnons ici l’étude de Lannin[8], qui montre que les cancers de bon pronostic et les cancers de mauvais pronostic, les agressifs, dérivent de souches cellulaires différentes. Ce qui signifie que les cancers les plus péjoratifs ne proviennent pas des cancers « bons » qu’on aura détectés. Ces cancers mauvais, de stade III ou IV sont péjoratifs d’emblée, donc vous pouvez débusquer autant de petits cancers de bas grade que vous voulez, cela ne freine pas les taux des cancers les plus avancés puisque ceux-ci proviennent de souvhes cellulaires qui sont d’emblée à caractéristiques biologiques péjoratives et agressives.
Reprenons l’article. Qu’est-ce que cela signifie concrètement en chiffres pour la situation aux Pays-Bas ? L’ampleur du surdiagnostic – c’est-à-dire le nombre de tumeurs détectées en excès grâce au dépistage – ne peut être calculée qu’à partir d’essais randomisés, simplement en comparant l’incidence dans le groupe de dépistage à celle du groupe témoin pendant la période de suivi. Les chiffres issus de la littérature montrent montrent de manière assez cohérente que l’incidence est jusqu’à 25 % plus élevée chez les femmes dépistées.[9] [10]
Au cours d’un cycle bisannuel (2022-2023) du programme de dépistage du cancer du sein, un cancer du sein est détecté chez plus de 11 000 femmes (www.rivm.nl). Cela signifie que plus de 2 500 femmes sont traitées pour une forme de cancer qui n’aurait jamais entraîné de symptômes. On observe également des signes de ce surdiagnostic dans le rapport de la commission d’évaluation du cancer du sein (LETB 2023) (www.rivm.nl). Au cours de la période 2006-2017[11] on constate une incidence trois fois plus élevée, inchangée, dans le groupe de dépistage par rapport au groupe sans dépistage. Bien sûr, ces groupes sont différents, mais dans les programmes de dépistage efficaces, on s’attend à ce que l’incidence diminue dans le groupe de dépistage après le premier cycle et ne reste pas pendant des années à un niveau trois fois plus élevé.
Or si cette incidence reste aussi élevée malgré les ablations et les traitements, cela signifie que des cancers de stade I apparaissent en permanence, mais qu’ils ont probablement peu d’importance, puisque le groupe témoin (non dépisté), lui, ne montre pas d’augmentation des cancers de stade III et IV.
Cela correspond au taux de survie à 10 ans extrêmement élevé de 95 % chez ces patients dépistés, car le dépistage, en très grande majorité, détecte ces cancers de bon pronostic.
On pourrait même dire que le fait-même d’avoir un cancer trouvé par dépistage est un gage de bon pronostic, mais aussi de détection inutile.
Leçons tirées
Nous pouvons formuler un certain nombre de remarques concernant le dépistage du cancer. Indépendamment des considérations ci-dessus, nous devrions tirer les leçons des erreurs commises dans le domaine du dépistage des stades précoces du cancer invasif, affirment Mali et de Graaf. Ces échecs sont tous dus à l’absence d’études randomisées de qualité.
Prenons l’exemple du dépistage des neuroblastomes chez les très jeunes enfants. Cet exemple cité par les auteurs fait référence à un dépistage qui avait été lancé dans les années 1980, pour tous les enfants âgés de 1 an, afin de dépister le neuroblastome qui est une tumeur à localisation extra-crânienne (cou, abdomen, thorax) plus fréquente avant l’âge de 5 ans. On en a 130 à 150 cas par an en France, dont la moitié avant 2 ans. Pour ce faire on cherche une concentration élevée de catécholamines dans les urines, hormone que cette tumeur sécrète. On s’est rendu compte que les neuroblastome régressaient souvent spontanément au cours de la première année de vie et ne nécessitent aucun traitement. Des programmes organisés avaient été mis en place au Japon (1970),
au Canada (surtout au Québec de 1989 à 1994), et en Allemagne (1995).
Tous les programmes de dépistage du neuroblastome ont été interrompus début des années 1990 pour trois raisons : il n’y a pas eu de déiminution de l’incidence du neuroblastome avancé par rapport uax ragions sans dépistage, pas de réduction de mortalité, et en revanche une surdétection considérable de l’incidence de petits neuroblastomes non progressifs et qui disparaissaient spontanément.[12]
Les auteurs citent encore le dépistage du cancer de la thyroïde, en Corée du Sud, où des milliers de personnes ont été diagnostiquées et traitées pour un cancer papillaire ou folliculaire de la thyroïde. Il s’agit là aussi de formes de cancer qui sont généralement bénignes et ne nécessitent aucun traitement.[13] [14]
Il est possible que l’ablation préventive des lésions précancéreuses soit efficace, mais cela DOIT être démontré par des essais cliniques randomisés de bonne qualité. Une étude récente a montré que les modèles utilisés à cette fin sont trop peu fiables ; ils surestiment fortement les effets potentiels des dépistages. Cette surestimation est principalement due au fait que l’on part du principe que la population cible participe à 100 %, alors que ce pourcentage est en réalité inférieur de plusieurs dizaines de points.
Avant de procéder au dépistage, nous devons démontrer que cela conduit à une diminution de la mortalité spécifique au cancer, qui réduit ensuite la mortalité générale. Les opposants affirment que cela nécessite des études trop vastes. Pour les auteurs cet argument est singulier, car nous procédons ensuite à des dépistages de millions de personnes avec une méthode non prouvée, ce qui coûte en outre beaucoup plus cher qu’un essai randomisé, qui apporte finalement très peu en termes de bénéfices à la population.
Lire : https://cancer-rose.fr/2023/09/08/pas-de-prolongement-de-la-duree-de-vie-grace-aux-depistages/
Conclusion des auteurs
Ces dernières années, il est apparu clairement que le dépistage du cancer n’a pas constitué l’avancée majeure que nous espérions.
Outre ces résultats médicaux décevants, de nombreux aspects sociétaux invitent également à porter un jugement critique.
Les inconvénients majeurs incluent le déplacement des soins vers des examens plutôt que des soins utiles (117 000 coloscopies dans un cycle de dépistage biennal), les coûts élevés en cas de calcul réellement complet (incluant ou non les coûts des coloscopies à 1 200 euros par patient), la mauvaise information sur les risques, ainsi que la médicalisation de larges segments de la population en raison de résultats de tests faux positifs, du surdiagnostic et du surtraitement.
Il semble temps, comme le recommande un rapport récent du « Conseil de la santé publique et de la société »[15], de réévaluer le dépistage du cancer.
Ce faisant concluent les deux auteurs, nous devons également impliquer davantage les citoyens en bonne santé ; après tout, ceux-ci subissent tout cela sans avoir leur mot à dire dans le processus et doivent prendre une décision sur la base d’informations très incomplètes (www.raadrvs.nl).
Ils poursuivent : « le plus ancien programme de dépistage dont nous disposons – celui du cancer du col de l’utérus – n’a jamais fait l’objet d’un essai clinique randomisé ; le taux de participation est tombé en dessous de 50 % et la vaccination contre le papillomavirus humain (HPV) a encore réduit cette faible incidence. Nous pourrions décider de mettre fin progressivement au programme et de ne plus accepter de nouvelles participantes.
Nous devons également reconnaître, comme pour le dépistage du cancer du poumon, que si le Conseil de la santé conclut en 2025, après 25 ans d’étude, qu’il n’est pas clair « si les avantages l’emportent sur les inconvénients » , l’utilité est apparemment difficile à établir et qu’il vaut mieux se concentrer sur d’autres interventions qui se sont avérées efficaces, comme l’arrêt du tabac. [16]
Plutôt que le dépistage précoce, la prévention du cancer pourrait bien être la meilleure voie à suivre. »
.
[1] KramerBS,CroswellJM.Cancerscreening:theclashofscienceandintuition.AnnuRevMed.2009;60:125-37. doi:10.1146/annurev.med.60.101107.134802. Medline
[2] Zahl PH, Mæhlen J, Welch HG. The natural history of invasive breast cancers detected by screening mammography. Arch Intern Med. 2008 Nov 24;168(21):2311-6. doi: 10.1001/archinte.168.21.2311.
https://jamanetwork.com/journals/jamainternalmedicine/fullarticle/773446
[3] BretthauerM,LøbergM,WieszczyP,KalagerM,EmilssonL,GarborgK,etal.Effectofcolonoscopyscreeningonrisksofcolorectal cancer and related death. N Engl J Med. 2022;387(17):1547-1556. doi:10.1056/NEJMoa2208375. Medline
https://www.nejm.org/doi/10.1056/NEJMoa2208375
[4] Une étude récente sur le cancer aux Pays-Bas montre que le diagnostic de cancer est posé de plus en plus souvent et que la survie s’améliore sans cesse.
PutsGCWM,Wauben-SpaetgensBMME,LuthTTK,KruijtAW,AlbadaA,PraagmanJ,VisserO.Ontwikkelingvandekansopkanker in 1990-2019. Ned Tijdschr Geneeskd. 2023;168:D7498.
https://www.ntvg.nl/artikelen/ontwikkeling-van-de-kans-op-kanker-1990-2019
[5] https://cancer-rose.fr/2021/10/19/quest-ce-que-la-mortalite/
[6] https://cancer-rose.fr/2015/07/06/analyse-etude-jama/
[7] WelchHG,KramerBS,BlackWC.Epidemiologicsignaturesincancer.NEnglJMed.2019;381(14):1378-1386. doi:10.1056/NEJMsr1905447. Medline
[8] https://cancer-rose.fr/2017/06/10/les-petits-cancers-du-sein-sont-ils-bons-parce-quils-sont-petits-ou-parce-quils-sont-bons/
[9] Harris R. Screening is only part of the answer to breast cancer. Ann Intern Med. 2014;160(12):861-3. doi:10.7326/M14-0616. Medline
[10] ZackrissonS,AnderssonI,JanzonL,ManjerJ,GarneJP.Rateofoverdiagnosisofbreastcancer15yearsafterendofMalmö mammographic screening trial: follow-up study. BMJ. 2006;332(7543):689-92. doi:10.1136/bmj.38764.572569.7C. Medline
[11] https://www.rivm.nl/sites/default/files/2023-08/LETB%20-%20Resultaten%20bevolkingsonderzoek%20borstkanker%202023%20%28rapport%20XV%29.pdf chapitres 2 à 5
[12] BertholdF,SpixC,ErttmannR,HeroB,MichaelisJ,TreunerJ,etal.Neuroblastomascreeningat1yearofage:thefinalresultsofa controlled trial. JNCI Cancer Spectr. 2021;5(4):pkab041. doi:10.1093/jncics/pkab041. Medline
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[13] AhnHS,KimHJ,WelchHG.Korea’sthyroid-cancer »epidemic »–screeningandoverdiagnosis.NEnglJMed.2014;371(19):1765-7. doi:10.1056/NEJMp1409841. Medline https://www.nejm.org/doi/10.1056/NEJMp1409841
[14] https://cancer-rose.fr/2020/06/05/le-surdiagnostic-du-cancer-de-la-thyroide-une-preoccupation-feminine-aussi/
[15] Iedereenbijnaziek–Overdekeerzijdevandiagnose-expansie.DenHaag:RaadvoorVolksgezondheidenSamenleving;2024. https://www.raadrvs.nl/adviezen/i/iedereen-bijna-ziek
[16] Advies‘Screeningoplongkanker’.DenHaag:Gezondheidsraad;2025.
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