Par Dr C.Bour, 10 novembre 2025
Le 9 novembre 2025, Madame Marine Hamelet, députée de Tarn-et-Garonne et Secrétaire de l’Assemblée Nationale a déposé un amendement pour évaluer la pertinence de l’extension de l’âge du dépistage aux quadragénaires.
Ce dépôt est motivé par, citons la députée, « la fréquentation récente que j’ai eue des services de chimiothérapie ». Voilà pour l’argumentaire, simple, non scientifique mais efficace, car l’amendement a été adopté sans discussion.
Cet amendement, s’il est retenu, devra encore passer la Chambre des Sénateurs, dont nous espérons, intensément, plus de sagacité…

En janvier de cette année cette députée, apprend-on, était atteinte d’un cancer du sein ; elle exposait alors son vécu à l’Assemblée et militait pour une prise en charge intégrale des soins des femmes atteintes de ce cancer, dans un climat émotionnellement chargé, comme le relate l’article.
Le texte de loi visant à une prise en charge intégrale du renouvellement des prothèses mammaires, du tatouage médical de l’aréole et du mamelon ou de soutiens-gorge adaptés, avait déjà été adopté à l’unanimité en mai 2024 par l’Assemblée, puis par le Sénat, fin octobre 2024, également à l’unanimité.
Nous avions parlé de ces résolutions compassionnelles et des problèmes qu’elles posent ici https://cancer-rose.fr/2025/02/04/lassemblee-enterine-une-loi-pour-ameliorer-la-prise-en-charge-financiere-des-soins-chez-les-femmes-atteintes-de-cancer-du-sein/
L’emprise des débordements émotionnels sur la pensée et sur les données scientifiques, mus par une expérience initiale personnelle de la gente politique fait bien des dégâts en matière de santé publique, car ici en l’occurrence cette loi est reliée à des messages incitatifs aux femmes pour se faire davantage dépister par mammographie, sans plus d’information sur les inconvénients de ce dispositif que la concertation citoyenne sur le dépistage a pourtant demandée.
Pour le malheur des femmes, une autre femme politique qui n’est autre que Madame Braun Pivet présidente de l’Assemblée Nationale, s’est fait dépister en 2022 et, puisqu’on lui a découvert un cancer du sein, elle s’estime en droit de donner des leçons à toutes les femmes et de les inciter au dépistage.
https://www.huffingtonpost.fr/life/article/yael-braun-pivet-se-confie-sur-son-cancer-du-sein-et-lance-un-appel-aux-femmes-pour-se-faire-depister_244691.html
Les politiques, lorsqu’ils sont concernés dans leur chère personne et vu qu’ils sont malheureusement à fort impact médiatique s’auréolent en chevaliers blancs pour l’humanité entière, sont relayés inconditionnellement par des médias-perroquets, et deviennent subitement des « sachants » de par leur vécu.
La différence avec nous simples mortels c’est que dès qu’ils ont l’heur de connaître un souci de santé que des millions de compatriotes vivent en rasant les murs, eux se découvrent une « mission », estimant que leur opinion vaut recommandation de santé publique, que leur expérience vaut modèle, que leur avis vaut principe, et que leurs conseils-santé valent tables de lois.
Au Canada aussi nous avons assisté à un débat dans la presse provoqué cette fois par un chroniqueur connu qui voulait absolument sauver tous les ‘guys’ et les ‘chums’ du cancer de la prostate dont il avait été affecté, militant pour un dépistage non recommandé, et faisant grimper les scientifiques à l’érable.
Nous avons eu des avanies analogues avec nos pipoles à nous.
Ce phénomène est assez lassant car récurrent, et nous aussi, médecins et scientifiques, sommes humains et ressentons quelques bouffées d’émois demandant à s’exprimer face à ces coulées d’émotioline pipolesques qui interdisent le droit de cité à tout discours raisonné.

Mais revenons au sérieux, car nous sommes professionnels.
Pourquoi l’extension du dépistage aux femmes jeunes est une fausse bonne idée ?
Et pourquoi le dépistage mammographique n’est-il pas recommandé avant 50 ans ?
Les premiers essais cliniques réalisés ne mettaient pas en évidence de bénéfice pour cette tranche d’âge. Les quadragénaires ne sont pas encore ménopausées et, sous l’influence des cycles et des modifications hormonales, le sein, naturellement, subit beaucoup de bouleversements dans ses tissus et leur architecture. En faisant une mammographie tous les deux ans entre 40 et 49 ans, on obtient beaucoup d’images de pseudo-anomalies donnant lieu à des mammographies classées comme « anormales ».
Ce sont ce qu’on appelle les fausses alertes, des suspicions de cancers qui ne se confirmeront pas, mais cela après des rajouts d’examens complémentaires, des clichés irradiants supplémentaires et surtout des prélèvements, parfois multiples, renouvelés à plusieurs reprises dans la vie de ‘dépistée’ d’une femme. Finalement on détecte énormément ‘d’ anomalies’ bénignes et fréquentes dans un sein jeune, débouchant sur des situations éminemment anxiogènes pour les femmes.
Pour chiffer ces fausses alertes : environ un tiers des femmes qui subissent une mammographie tous les deux ans sur une période de 10 ans finissent par avoir au moins une fausse alerte. Pour 1000 femmes au-dessus de 50 ans participant au dépistage pendant 20 ans, il y aurait en France environ 1000 fausses alertes conduisant à 150 à 200 biopsies inutile [1]–
Et lorsqu’on commence à 40 ans, on estime que le dépistage de routine amènerait à réaliser une biopsie chez 1 femme sur 20, soit 5 fois plus que chez les femmes plus âgées.
Le risque de surdiagnostics (diagnostics inutiles de cancers indolents) est également majoré. Nous en parlons abondamment sur le site Cancer Rose, car c’est le risque majeur du dépistage, à savoir la détection de lésions non évolutives, qui n’auraient jamais nui à la santé de la femme mais qui, une fois détectées seront traitées par ablations et radiothérapies inutiles. Autrement dit, plus le dépistage est précoce, plus ses avantages diminuent et ses inconvénients augmentent [2].
L’autre problème, fortement minimisé en général, c’est la radiotoxicité des mammographies. Si on débute des dépistages réguliers de plus en plus jeunes, on accumule les lésions que les rayonnements ionisants occasionnent dans les brins d’ADN des cellules du sein. Nous vous invitons ici : https://cancer-rose.fr/2018/11/03/quest-ce-que-la-radiotoxicite/
L’irradiation subie lors d’une mammographie n’est pas toujours la même, il faut parfois irradier davantage pour pénétrer une glande jeune plus dense, il faut parfois aussi renouveler les clichés, faire d’autres clichés plus ciblés ou agrandis sur une image douteuse, ce qui fait qu’on multiplie le nombre de clichés par séance de mammographie.
Une mammographie chaque année entre 40 et 80 ans augmenterait le risque de décès par cancer radio-induit d’environ 0,03 %, soit 20 à 25 décès pour 100 000 femmes[3]. Dans l’absolu ce chiffre très théorique n’est pas énorme, mais en fait nous ignorons la susceptibilité individuelle des gens face aux rayonnements ionisants et nous savons que 25% de la population est dite « radio sensible » ; nous ne savons donc absolument pas ce que nous provoquons chez ces personnes. Par ailleurs, gardons à l’esprit que nous réalisons ces mammographies, irradiantes, chez des personnes en bonne santé, qui ne se plaignent de rien ; leur infliger un potentiel cancer induit par les examens répétés est ethniquement indéfendable, et la personne concernée se moquera bien des statistiques, pour elle c’est du 100%.
Comme nous le disons dans cet article de notre rubrique « FAQ« , l’argument selon lequel la mammographie ne dépasserait pas la dose « d’un voyage en avion » comme souvent les patientes l’entendent, est cynique, car on occulte plusieurs éléments importants qui sont :
- Le cumul des doses avec d’autres examens (parfois des clichés agrandis ou localisés sont rajoutés à l’examen mammographique de base) et avec d’autres expositions non médicales.
- La radio-susceptibilité individuelle de chacune.
- Le fait qu’il n’y ait aucune logique à exposer de façon répétée une femme saine qui ne se plaint de rien et ne retire aucune utilité d’un examen réalisé « pour se rassurer », et qui n’a pas prouvé son utilité.
Pourquoi un dépistage à 40 ans, existe-t-il des preuves d’une augmentation de mortalité par cancer du sein dans cette population jeune » ?
La réponse est non car la mortalité par cancer du sein a baissé de façon spectaculaire autant chez les femmes de la cinquantaine et plus que chez les quadras. Ce phénomène est constaté depuis les années 90 avec l’arrivée d’améliorations thérapeutiques, notamment l’hormonothérapie qui diminue les récidives pour les cancers hormono-dépendants.
Et cette baisse de mortalité constatée était encore plus importante chez les femmes de 40 ans [4].
Si l’on compare des pays avec des stratégies de dépistage différentes, on constate que la baisse est la même.(voir le tableau 1).
En Suisse, par exemple, où il n’y a presque pas de dépistage (le dépistage n’ a pas été instauré dans les cantons alémaniques), nous avons les mêmes évolutions de la mortalité pour les différentes tranches d’âge et ce constat, pour les quinquagénaires et plus, est même indépendant du moment où les campagnes de dépistage ont été instaurées.
Tableau 1 [5]

Ces diagrammes issus d’un article du New England Journal of Medicine[6] de 2023, montrent que la mortalité chute significativement dès les années 90, avant le démarrage des campagnes de dépistages, dans tous les pays, et pour toutes les tranches d’âge.
Pourquoi un dépistage à 40 ans, y a-t-il des preuves selon lesquelles un dépistage par mammographie à 40 ans sauverait des femmes jeunes ?
Là aussi, le bât blesse, car il n’y a aucune nouvelle preuve scientifique pour étayer cela.
La méta-analyse réalisée par le collectif Cochrane de chercheurs indépendants nordiques sur l’effet de la mammographie de dépistage n’objectivait pas d’effet sur la mortalité par cancer du sein dans cette tranche d’âge.
Plus récemment, un essai britannique(l’essai UK Age Trial) incluant 161 000 femmes âgées de 39 à 41 ans entre 1990 et 1997 n’a pas été en mesure de mettre en évidence un bénéfice en termes de mortalité . Cet essai a livré des résultats en août 2020 [7]. Les auteurs expliquent qu’au bout de 23 ans d’étude, les résultats ne montrent plus de diminution significative du nombre de décès par cancer du sein chez les femmes dépistées entre les âges de 40 et 49 ans : « Au total, il n’y a pas eu de réduction significative de la mortalité par cancer du sein dans le groupe d’intervention (dépistage NDLR) par rapport au groupe témoin (sans dépistage NDLR)».[8]
La balance bénéfices-risques pour les jeunes n’est pas bonne
Dans le tableau 2 [9] ci-dessous, les auteurs de l’article du NEJM 2023 reproduisent un comparatif de deux scénarios (mammographie biennale/pas de mammographie), afin que les femmes puissent décider en connaissance des risques et des bénéfices de la mammographie, ceux-ci étant bien moindres à ce qui était attendu.
Comme on peut le constater, la différence sur 10 ans en termes de risque de décès avec la mammographie, pour les femmes de 40 ans, passe d’environ 3 pour mille femmes à environ 2 pour mille, donc un décès évité pour mille femmes en 10 années de dépistage, ce qui paraît très minime, notamment au regard des effets indésirables concomitants qui surviennent immédiatement, et qui sont une réalité comptable, comme est figuré dans le tableau ci-dessous.
Tableau 2

Bien sûr, on peut arguer qu’un décès de différence entre les deux options, sur un long laps de temps, est un résultat réjouissant.
Mais peut-être que les quadras, dépistées de façon quasi-coercitive puisqu’incitées par gynécos, médias, pression sociale, seraient moins enthousiastes si elles apprenaient que, pour sauver une copine, 200 autres subiront une fausse alerte et une dizaine voire plus se verront amputées d’un sein inutilement, pour une lésion qui ne leur aurait jamais nui mais qui, une fois détectée, sera amplement traitée.
L’essentiel n’est pas de convaincre une femme avec sensationnalisme, juste pour qu’elle suive le « vertueux » exemple d’une femme politique qui sort de son champ de compétence et commente des sujets de santé où elle est une parfaite ignare.
L’essentiel, pour toutes les femmes, quadras, ou quinquas et plus, est de leur donner les clés pour prendre leur propre décision, objectivement, en fonction des données scientifiques, des connaissances accumulées et aussi de leurs propres valeurs. Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise décision, mais une décision éclairée et propre à chaque femme.
Le discours émotionnel et sensationnaliste, personnel à propos d’un seul cas, n’a pas sa place ici, il est délétère, trompeur, fallacieux, tendancieux pouvant conduire les femmes dans un dispositif de santé publique, le dépistage, qui potentiellement les propulsera dans une maladie qu’elle n’auraient jamais dû connaître.
Car dans tous les pays où on dépiste, les mastectomies n’ont fait qu’augmenter, ainsi que les radiothérapies, présentant un risque d’induction de cancers secondaires radio-induits, et augmentant le risque coronarien lors de l’irradiation du sein gauche notamment.
Et ce phénomène de la détection inutile est bien plus important chez les femmes jeunes que chez les femmes ménopausées.
Conclusion
La problématique générale dans la communication autour du dépistage, que ce soit pour le dépistage actuel en vigueur pour les quinquas et plus, ou que ce soit chez les quadras pour lesquelles on voudrait étendre ce dispositif, est que la question cruciale n’est jamais posée.
L’assertion selon laquelle un cancer dépisté le plus tôt possible ferait moins de dégâts n’est pas fausse, mais il faut poser la bonne question : le dépistage mammographique est-il apte à débusquer suffisamment tôt LES cancers qui tuent, ceux qui sont d’emblée de stade élevé, métastatiques, qui tuent leur hôte quoiqu’on fasse, même si, par un heureux hasard, ils sont dépistés, ces cancers qui surviennent après une mammographie normale, qui sont extrêmement rapides et par nature agressifs ?
Le temps, les observations, les études cliniques montrent, hélas, que non.
L’extension de l’âge du dépistage ne peut pas résoudre les différences dans la biologie du cancer : l’incidence des cancers de stade avancé reste stable malgré le dépistage en raison-même de leur biologie qui en fait des cancers d’emblée véloces et agressifs, et qui échappent au dépistage[10] ; même en dépistant plus et plus tôt, on ne réduira pas l’incidence de ces cancers les plus graves, ceux justement qu’on voudrait réduire ; en revanche on augmentera les surdiagnostics, les diagnostics inutiles.
Pour finir cet article, deux essentiels à communiquer aux femmes, Mesdames les politiciennes, au lieu de nous gaver de vos histoires personnelles qui n’ont aucune utilité informative :
La pas bonne nouvelle : il n’y a eu aucune augmentation de la longévité grâce au dépistage.[11]
La très bonne nouvelle : le risque de décès par cancer du sein est en baisse depuis les années 90, dépistage ou pas[12]. Et c’est ça l’espoir qu’il faut communiquer aux femmes, au lieu d’entretenir la peur délétère du cancer, amenant des femmes de plus en plus jeunes à se faire inutilement dépister.
Article connexe :
Article sur la situation canadienne où l’extension de l’âge du dépistage est demandée par les politiques et les groupes de pression citoyens : https://cancer-rose.fr/2025/03/07/la-verite-si-je-mens/
Références
[1] Revue Prescrire, février 2015/Tome 35 N°376
[2] Figaro Santé. Cancer du sein : un dépistage à partir de 40 ou 50 ans ? 2011. In Le Figaro. [En ligne : https://sante.lefigaro.fr/actualite/2011/02/20/10744-cancer-sein-depistage-partir-40-50- ans].
[3] Hill C. Dépistage du cancer du sein. Presse Médicale. Mai 2014 ; 43 (5) : 501-9.
[4] « Breast Cancer Screening, Incidencee, and Mortalily Acress US Countrie. »
Auteurs : Harding C, Pompei F., Burmistrov D., et al.
JAMA Intern Med. Published online July 06, 2015. doi:10.1001/jamainternmed.2015.3043
[5] Tableau traduit issu de The New USPSTF Mammography Recommendations — A Dissenting View
Authors: Steven Woloshin, M.D. Karsten Juhl Jørgensen, M.D., D.Med.Sci., Shelley Hwang, M.D., M.P.H., and H. Gilbert Welch, M.D., M.P.H.
Published September 16, 2023, N Engl J Med 2023;389:1061-1064, DOI: 10.1056/NEJMp2307229
[6] Auteurs principaux, Steven Woloshin, codirecteur du Center for Medicine and Media du Dartmouth Institute (New Hampshire) et interniste et Karsten J.Jorgensen, membre de la Collaboration Cochrane (Département de recherche clinique – Københavns Universitet, Cochrane Danemark)
[7] Duffy SW., et al. Effects of mammographic screening from age 40 years on breast cancer mortality (UK Age trial) : final results of a randomised, controlled trial. The Lancet Oncology online. Aug 2020.
[8] Cancer Rose. Explication de l’étude. [En ligne : https://cancer-rose.fr/2020/08/18/absence-de- benefice-des-mammographies-chez-les-femmes-agees-de-40-a-50-ans-les-resultats-finaux-de- lessai-uk-age-trial-confirment/].
[9] Tableau traduit issu de The New USPSTF Mammography Recommendations — A Dissenting View
Authors: Steven Woloshin, M.D. Karsten Juhl Jørgensen, M.D., D.Med.Sci., Shelley Hwang, M.D., M.P.H., and H. Gilbert Welch, M.D., M.P.H.
Published September 16, 2023, N Engl J Med 2023;389:1061-1064, DOI: 10.1056/NEJMp2307229
[10] https://cancer-rose.fr/2025/04/11/depistage-du-cancer-du-sein-pas-de-reduction-des-stades-les-plus-avances/
[11] Lire ici : https://cancer-rose.fr/2023/09/08/pas-de-prolongement-de-la-duree-de-vie-grace-aux-depistages/
[12] Lire étude et analyses : https://cancer-rose.fr/2023/06/14/risque-de-deces-par-cancer-du-sein-en-baisse-depistage-ou-pas/
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