Santé et appât du gain

Par Cancer Rose, 14 avril 2026, avec l’aimable autorisation de l’auteure pour des citations de la présentation et le partage de certaines des diapositives.

Un groupe belge, Le Gras, actif dans la promotion des bonnes pratiques en soins de santé et d’une médecine indépendante et éthique, a organisé, le 2 avril 2026, une rencontre avec Madame la Dr Marilys Corbex, sur le thème « les déterminants commerciaux des maladies non transmissibles ; Comment l’appât du gain affecte la prévention, le dépistage et le traitement des cancers.« 
Épidémiologiste, experte en santé publique, chercheuse, Dr Corbex possède plus de 20 années d’expérience de terrain et œuvre comme Senior Technical Officer, unité cancer, au Bureau régional de l’OMS pour l’Europe.

Que sont les déterminants commerciaux de la santé ?

Les déterminants commerciaux de la santé sont définis comme les activités du secteur privé qui influencent (positivement ou négativement) la santé des populations.
Il y a d’une part les industries qui nuisent à la santé (dites « health-harming industries »), comme les activités des secteurs commerciaux du tabac, de l’alcool, des aliments ultratransformés et des combustibles fossiles, responsables d’un tiers des décès dans le monde.
Et il y a d’autre part les industries qui produisent de la santé (« health producing industries ») avec des intérêts commerciaux dans le système économique qui fournit des biens et des services dans les secteurs de la prévention, du dépistage et du diagnostic, du traitement, des soins palliatifs et des soins de support (ensemble des soins et soutiens proposés à une personne atteinte de cancer pour améliorer sa qualité de vie).

Deux rapports ont été publiés par l’OMS sur le sujet en avril 2022 sur les déterminants commerciaux dans le cancer, et en juin 2024, sur les déterminants dans les maladies non transmissibles dans la région européenne. Ce rapport en particulier montre comment certaines activités des grandes entreprises favorisent les maladies chroniques, font obstacle à la politique de santé et ciblent les personnes vulnérables ; vous en trouverez le communiqué de presse ici.
 » Outre les tactiques visant à entraver les politiques de protection de la santé, le rapport fait état de plusieurs pratiques préjudiciables de l’industrie en matière de prise en charge des maladies, telles que la tarification et la disponibilité inéquitables des médicaments anticancéreux et la promotion de tests de dépistage non fondés sur des données probantes et non réglementés. Les stratégies courantes de l’industrie vont du lobbying politique à la diffusion de fausses informations et à la désinformation dans les médias,…. »

Le lobbying à Bruxelles

Pour garantir la transparence des interactions entre les groupes d’influence et la sphère décisionnelle, le Parlement européen utilise, nous explique Dr Corbex, avec le Conseil de l’Union européenne et la Commission européenne, un registre commun de la transparence et de l’éthique, à savoir une base de données en ligne répertoriant les groupes et organisations qui tentent d’influencer l’élaboration ou la mise en œuvre des politiques de santé dans l’Union.
Il est conçu pour montrer quels intérêts sont représentés au niveau de l’Union, pour le compte de qui, et quelles ressources financières et humaines sont consacrées à ces activités.
Les députés sont censés y publier régulièrement des informations sur leurs contacts avec les groupes de pression.

Selon la chercheuse, ce registre encadre le lobbying et permet la traçabilité et la visibilité des acteurs d’influence, mais ne l’empêche pas entièrement (rappelons que le lobbying est autorisé) et ne garantit pas non plus que les informations du registre soient complètes : certaines activités peuvent demeurer indirectes et plus difficiles à tracer (réseaux d’influence non visibles, think tanks, conseils informels, non répertoriés).
Nous en déduisons que, si ce registre de transparence représente un outil important de traçabilité et d’encadrement des pratiques de lobbying, il ne peut garantir les risques de corruption et d’influences excessives et invisibles, en raison de la qualité des données inscrites et d’une grande inconnue sur les mécanismes de contrôle de l’exhaustivité des enregistrements.

Lors de sa présentation, Dr Corbex souligne, dans la lignée des travaux de l’OMS, les interactions entre la sphère économique et l’élaboration des politiques publiques, elle pointe l’influence de tous ces déterminants commerciaux sur le versant décisionnel au sein de l’UE, influençant les recommandations de l’EU ainsi que les pays directement via les délégations nationales auprès de l’UE .
En effet, selon European Trade Union Institute, « on estime que plus de 25 000 lobbyistes sont à l’œuvre dans le quartier européen, la plupart d’entre eux au service d’entreprises et de leurs groupes d’intérêts. Chaque fois que la Commission européenne propose une réglementation, ou que le Parlement européen vote une nouvelle directive, les lobbyistes des entreprises sont présents, bien plus nombreux que les groupes qui défendent l’intérêt public, et dotés de moyens bien plus considérables. …. »
Et en 2022, la revue indépendante Prescrire (numéro 468, octobre 2022) écrivait : « La pandémie de covid-19 n’a pas entamé l’intensité du lobbying de l’industrie pharmaceutique à Bruxelles. À partir des données du registre de transparence de l’Union européenne (UE), l’association Corporate Europe observatory (CEO) a estimé en 2021 que les firmes pharmaceutiques avaient dépensé au moins 36 millions d’euros en lobbying auprès des institutions de l’UE en 2020. »

Pourquoi l’OMS s’intéresse aux déterminants commerciaux en santé ?

L’OMS, nous dit Dr Corbex, s’intéresse à ces déterminants car on observe, dans plusieurs pays, des situations problématiques :

  • Des mesures efficaces contre le tabac et l’alcool ne sont pas mises en place malgré les preuves scientifiques.
  • Certains dépistages sont recommandé alors qu’ils sont inutiles, voire nocifs, souvent associés à des technologies coûteuses.
  • Des technologies médicales (comme certains robots chirurgicaux) sont fortement commercialisées sans amélioration significative des résultats.
  • De nouveaux traitements peuvent être promus pour des raisons commerciales plutôt que médicales.

L’OMS émet des recommandations telles que augmenter les prix (ex. : taxes sur le tabac ou le sucre), réguler la disponibilité des produits (où et quand ils sont vendus), encadrer la publicité et le marketing, améliorer l’information (étiquetage comme le Nutri-Score ou les avertissements sur l’alcool), reformuler les produits (réduction du sucre, du sel, des graisses saturées), recommandations qui sont très coût-efficaces mais restent trop peu implémentées.

Concernant les dépistages : enjeux et dérives

Le cancer représente un marché colossal, d’une part c’est une maladie qui est extrêmement anxiogène et d’autre part, c’est une maladie dont la fréquence augmente partout dans le monde ; Un Européen sur trois développera un cancer dans sa vie, ce qu’illustre cette diapositive issue de la présentation de Dr Corbex.

Le dépistage des cancers est aujourd’hui présenté comme un outil essentiel de « prévention », avec un amalgame souvent fait à dessein dans les médias notamment, alors qu’un dépistage n’est pas une prévention à proprement parler, mais l’anticipation d’une anomalie qui est déjà présente.
Les dépistages sont promus pour détecter précocement, entre autres maladies, les cancers. Cependant, d’une part, de plus en plus d’études scientifiques remettent en question certaines pratiques de dépistage, en soulignant leurs limites et leurs dangers, et d’autre part, les pratiques de certains dépistages sont elles-mêmes pourvoyeuses de l’augmentation de l’incidence des cancers.

Un oncologue américain, G.Welch, a dénoncé à de multiples reprises, comme ici, la pratique de dépistages de façon excessive et trop précocement dans la vie des personnes, constituant des facteurs d’ « épidémie de diagnostics »:
« L’augmentation de l’incidence des cancers à début précoce ne traduit pas systématiquement une hausse de la fréquence des cancers cliniquement significatifs. Si une partie de cette augmentation est probablement significative, elle semble faible et limitée à quelques localisations tumorales. Une grande partie de cette hausse semble refléter un examen diagnostique plus approfondi et un surdiagnostic. Interpréter cette augmentation comme une épidémie pourrait conduire à des dépistages et des traitements inutiles, tout en détournant l’attention d’autres problèmes de santé plus urgents chez les jeunes adultes. »

Dr Corbex, dans son intervention, alerte surtout sur les dépistages opportunistes et sur certains dépistages qui sont peu pertinents ou excessifs. Par exemple, les dépistages dits « opportunistes », réalisés lors de simples bilans de santé sans indication précise, ne sont généralement ni  justifiés ni efficaces pour préserver votre santé. Lire notre article https://cancer-rose.fr/2023/01/26/article-pour-les-usagers-les-tests-de-routine-juste-pour-se-rassurer-cest-une-mauvaise-idee/
Toutefois leur pratique excessive ne fait que s’accroître, notamment dans les pays d’Europe de l’est et en dehors de l’Europe.

L’article ci-dessous (cliquez sur l’image) souligne que certains dépistages sont parfois utilisés de manière excessive ou inappropriée, entraînant des risques (surdiagnostic, traitements inutiles) et appelle à un usage plus ciblé et fondé sur des preuves scientifiques.

Certains dépistages concernent des maladies pour lesquelles les bénéfices sont discutables et les effets néfastes évidents, comme le cancer de la thyroïde que Dr Corbex cite en exemple.
Nous en avions parlé ici, car malheureusement, le surdiagnostic en matière de dépistage du cancer thyroïdien est une préoccupation davantage féminine. Le surdiagnostic, rappelons-le, est un diagnostic inutile d’une anomalie qui, restée non détectée, n’aurait jamais nui ni à la santé ni à la vie de la personne.
Selon l’étude du Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) publiée dans le Lancet que nous citions dans l’article, le taux de surdiagnostic du cancer de la thyroïde a augmenté de façon spectaculaire depuis qu’on le dépiste, dans plusieurs pays, sans retentissement bénéfique sur la mortalité.  Chez les femmes le surdiagnostic est évalué, en France, par les auteurs, à 83 %, ce qui correspond en chiffres bruts à 25 000 patientes entre 2008 et 2012, à savoir autant de femmes opérées inutilement, parfois contraintes de prendre, à vie, une hormonothérapie substitutive par hormone thyroïdienne de synthèse.

Le dépistage mammographique, notamment effectué trop tôt et trop fréquemment, est également pointé du doigt dans la présentation de l’OMS du Dr Corbex.
Pratiqué trop tôt dans la vie, par exemple avant 40 ans, ou trop fréquemment, ce dépistage peut conduire à du surdiagnostic et du surtraitement aux conséquences souvent sous-estimées, et dont les femmes sont clairement sous-informées.
Sous contrainte de ne plus être reçues au cabinet (expériences de patientes, entendues en consultation, NDLR), ces examens irradiants sont surprescrits par les gynécologues et réalisés en excès par des radiologues en dehors des recommandations.
Les patientes sont largement exposées à des examens inutiles et des traitements superflus, pouvant entraîner de l’anxiété et d’autres effets secondaires, comme nous en parlons de façon exhaustive sur le site, et dont les effets indésirables ont été listés ici.

Non seulement la personne, trop souvent dépistée, se retrouve exposée à des risques inutiles, sans réel bénéfice médical, mais à cela s’ajoute un impact psychologique non négligeable : l’annonce d’une maladie, même bénigne, peut provoquer stress, anxiété et modification de la perception de soi.

Les examens mammographiques, pratiqués trop tôt ou trop souvent augmentent mécaniquement le risque de faux positifs. Un faux positif correspond à un résultat indiquant à tort la présence d’une maladie. Cela entraîne des examens complémentaires, parfois invasifs, et une inquiétude importante pour la patiente, avec des conséquences psycho-sociales dont nous avons parlé ici.
Trois études récentes de 2025 suggèrent également un lien entre fausses alertes et cancer ultérieur, sans qu’on en connaisse précisément les causes.

À l’inverse, il existe aussi de faux négatifs, qui donnent un sentiment de sécurité trompeur. Ainsi, le dépistage n’est pas une garantie absolue de bonne santé, contrairement à ce que l’on pourrait croire.

Malgré ces problématiques bien connues et identifiées, selon Dr Corbex les pratiques de dépistage continuent d’augmenter. Cette tendance s’explique en partie par des pressions économiques et commerciales. En effet, certaines entreprises du secteur médical promeuvent activement le dépistage afin d’augmenter la demande pour leurs produits et services (p.ex. l’industrie de l’imagerie médicale pour la mammographie, NDLR).
Elles utilisent différentes stratégies, comme le lobbying auprès des professionnels de santé et des décideurs politiques, l’influence de leaders d’opinion (KOL ou key opinion leaders, professionnels étiquetés ou auto-labellisés « experts »), ou encore le financement d’associations de patients pour influencer l’opinion publique. Ce phénomène, parfois appelé « fabrication de la demande », contribue à banaliser et encourager des pratiques de dépistage pas toujours nécessaires.

L' »astroturfing » cité dans la diapo ci-dessus correspond à une stratégie de communication et de propagande de la part d’associations de patientes ou de professionnels de santé lobbyistes qui consiste à simuler artificiellement un mouvement citoyen ou populaire afin d’influencer l’opinion publique.

Nous avons récemment eu un bien triste exemple de cette pression exercée par des associations de patientes et de l’infiltration du politique dans les décisions de santé, aboutissant à la dissolution d’un groupe de travail indépendant au Canada. Le CanTaskForce, groupe de travail canadien sur les soins de santé préventifs, avait émis des recommandations de prudence concernant l’utilisation du dépistage mammographique chez les quadragénaires, s’attirant les foudres de leaders d’opinion canadiens aux liens d’intérêts multiples, et avec suffisamment de poids pour aboutir à la suspension des travaux du groupe de travail indépendant, exigée auprès de l’Agence de la santé publique du Canada par le ministre de la Santé, ce qui est une mesure très inhabituelle. 
Cette histoire canadienne est assez emblématique de ce que les évidences scientifiques ne pèsent rien au regard des convictions fondées sur des croyances et mues par des intérêts commerciaux. Lire ici : https://cancer-rose.fr/2025/03/07/la-verite-si-je-mens/

Le marketing a également une grande place dans la promotion de dépistages comme on le voit chaque année en octobre pour le dépistage mamographique entre 50 et 74 ans, certes officiellement recommandé, mais dont les risques et inconvénients sont insuffisamment communiqués aux femmes, ce que nous dénonçons régulièrement, et qui nous a amenés à élaborer, pour les femmes, des outils d’aide à la décision (voir ici https://parlonsmammo.fr/).
Des « sponsors » de courses roses pullulent alors avec des produits labellisés roses « pour la bonne cause ». Les fonds récoltés lors de ce grand Barnum rose saisonnier ont ensuite une destinée bien obscure.

Ainsi, les dépistages mettent en lumière, eux aussi, les limites d’un modèle économique de santé influencé par la recherche de profit, où les intérêts commerciaux peuvent parfois primer sur l’intérêt des patients.

Conclusion, « que faire à notre niveau » ?

Telle est la question finale posée par la présentatrice, Mme Corbex.

Les déterminants commerciaux jouent un rôle majeur dans la santé publique.
Ils influencent à la fois les comportements individuels, les politiques publiques et l’organisation des systèmes de santé. Il s’agit donc prioritairement de sensibiliser les médecins, d’informer mieux, de renforcer la surveillance et les réglementations, de limiter le lobbying, d’être davantage transparents sur la balance bénéfices-risques des produits médicaux et d’être vigilants sur les liens d’intérêts des promoteurs médicaux de dispositifs de santé (les KOL).

L’OMS insiste sur la nécessité d’une régulation par les gouvernements pour améliorer la prévention et réduire les maladies non transmissibles.

De notre avis, concernant le dépistage qui est notre sujet principal de préoccupation, il apparaît nécessaire de mieux encadrer les pratiques des dépistages en général, en s’appuyant sur des preuves scientifiques solides et en limitant les influences économiques.

Une réflexion globale sur notre système de santé est urgente et indispensable afin de garantir une médecine centrée sur les besoins réels des patients.
Particulièrement en France, il nous faut considérer l’enjeu économique des pratiques actuelles du « tout préventif », position idéologique, qui consiste à orienter les ressources financières, non extensibles, au profit de personnes saines, en favorisant des dispositifs de santé et des soins de santé inutiles à des gens bien portants, transformés inutilement en malades, engorgeant encore davantage un système de santé déjà défaillant dans notre pays, tout cela aux dépens des personnes réellement malades.



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