Un parfum de Mediator

Par Dr Marc Gourmelon, 15 oct 2019

 

Alors que le procès du Médiator a débuté et va durer 6 mois, une question que tout le monde se pose est de savoir si le Médiator est une exception dans le monde de la santé ou si il existe actuellement des potentiels « Médiator » ?

A cette question je répondrai que oui, bien évidement.

Je ne vais pas faire la liste des « Médiator » aujourd’hui en « activité » mais exposer un examen médical actuel qui est en tout point comparable à ce qu’était le Médiator.

 

Il ne s’agit pas d’un médicament mais du dépistage du cancer du sein par mammographie et cela à partir de 30 ans.

 

Vous avez peut-être lu dans un journal people qu’une « célébrité » avait réalisé sa première mammographie à l’âge de 31 ans et que « le dépistage est important ».

Vous pouvez retrouver cet article en suivant ce lien :

https://www.closermag.fr/people/cancer-du-sein-caroline-receveur-rappelle-que-le-depistage-est-important-et-reve-1023976

« L'influenceuse Caroline Receveur le sait bien et a donc pris la décision, à seulement 31 ans, de se faire dépister du cancer du sein »

Ce type de message est « criminel ».

Pourquoi ?

Parce que le dépistage du cancer du sein par mammographie n’est conseillé qu’à partir de 50 ans ;

  • avant cette date le tissu mammaire est particulièrement sensible aux effets des radiations ionisantes des mammographies en multipliant les risques de développer un cancer du sein radio-induit (cancer provoqué par la réalisation de mammographie).[1] [2]
  • Les autorités qui font la promotion du dépistage du cancer du sein savent de plus qu’avant 50 ans, le dépistage n’apporte aucun bénéfice.[3]

Ces deux raisons font que le dépistage n’est recommandé par les autorités qu’à partir de 50 ans. Et cela dans tous les pays qui recommandent ce dépistage. Aucun pays ne recommande le dépistage à partir de 30 ans.

 

Avant 50 ans, réaliser des mammographies de dépistage n’apporte aucun bénéfice et est susceptible de provoquer ce cancer que l’on veut justement « éradiquer ».

 

Nous avons donc les même ingrédients qui ont conduit au scandale du Médiator :

1) Une « intervention » inutile et qui fait courir un risque grave et même mortel à ceux qui s’y soumettent.

2) Des messages qui sont essentiellement marketing, sans aucun fondement scientifique.

3) Une absence totale d’information sur les risques encourus, risques qui sont occultés voire niés.

4) Un mutisme total des autorités sur le sujet et qui plus est, un laisser faire.

5) Des médecins qui prescrivent par ignorance mais plus vraisemblablement par lien d’intérêt, non plus avec le laboratoire Servier, mais avec « l’église de dépistologie ».

La différence avec le Médiator qui, lui, détruisait les valves cardiaques des patientes qui le prenaient, est que la conséquence de la mammographie de dépistage n’apparaît pas, car les cancers induits sont noyés dans ceux découverts et ne présentent pas de spécificité qui permette de les identifier en tant que tels.

 

Faudra-t-il, comme pour le Médiator attendre plus de 30 ans pour que la radiotoxicité des mammographies de dépistage surtout pratiquées chez des jeunes femmes soit prise en compte ?

 

Quand on lit ce type d’article, quand on lit des témoignages de patientes à qui leur gynécologue leur préconisent le dépistage du cancer du sein par mammographie dès 30 ans, que les autorités sont absolument muettes sur le sujet, il est clair que le scandale du Médiator n’a pas permis la moindre prise de conscience des dérives du système de santé.

Comme pour le Médiator, les médecins qui prescrivent ces mammographies dès 30 ans, diront-ils qu’ils ne savaient pas ?[4] [5]Diront-ils aussi qu’ils ignoraient que l’échographie peut permettre une surveillance sans risque, pour les seins des jeunes femmes ?[6]

Aujourd’hui, il est temps que les femmes soient informées de ces dérives.

Il est temps qu’elles puissent savoir combien nombres de médecins et de médias les manipulent, et que les mammographies de dépistage ne sont pas sans risque. [7]

Pour assumer un risque, il faut par ailleurs qu’il y ait un bénéfice, ce qui n’est absolument pas le cas pour les femmes jeunes, si tant est qu’il y ait un bénéfice après 50 ans, ce qui reste encore à démontrer.

Pourquoi de tels mensonges, un tel manque d’information de la part des professionnels de santé, un tel mutisme des autorités ?

 

Bibliographie

 

[1] https://its.aviesan.fr/getlibrarypublicfile.php/cd704e89988a4e3bcf2e1217566876cf/inserm/_/collection_library/201800012/0001/J1-098ITS-2017.foray.lyon.ITMO.TS..21.nov.2017.pdf.pdf

 

[2] https://www.irsn.fr/GT-CIPR/Documents/15-05-2014/GT-CIPR_15-05-2014_3-Bourguignon.pdf

 

[3] https://www.e-cancer.fr/Comprendre-prevenir-depister/Se-faire-depister/Depistage-du-cancer-du-sein/De-50-a-74-ans/Le-programme-de-depistage-les-reponses-a-vos-questions

 

[4] http://www.icrp.org/docs/TG94%20Draft%20for%20Public%20Consultation%20(20April2017).pdf

 

[5] https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/09553002.2019.1665210?scroll=top&needAccess=true

 

[6] https://www.allodocteurs.fr/maladies/cancer/cancer-du-sein/cancer-du-sein-l-echo-plus-efficace-que-la-mammo-chez-les-femmes-jeunes_8522.html

 

[7] https://cancer-rose.fr/2019/08/29/communique-de-presse-livre-b-duperray-depistage-du-cancer-du-sein-la-grande-illusion

 

En parallèle dans l’actualité, la faillite du dépistage du cancer colo-rectal

Résumé par Dr C.Bour, 14 octobre 2019

Le dépistage du cancer colo-rectal n'apporte visiblement pas non plus les résultats escomptés, avec le recul dont on dispose à présent.

Une méta-analyse a été publiée dans le BMJ cette année.[1]

 

Il s'agit d'une revue systématique et méta-analyse en réseau portant sur les 3 méthodes de dépistage actuellement proposées, l'analyse immunochimique des selles à la recherche de sang dans les fécès, la sigmoidoscopie et la coloscopie, en comparant avec l’absence de tout dépistage et sur un suivi de 5 ans.

Son objectif était d'évaluer l’efficacité, les méfaits et le fardeau pour les populations d'un dépistage effectué par les analyses de sang dans les selles, la sigmoïdoscopie et la  coloscopie sur une période de 15 ans.
Ses résultats :
Par rapport à l’absence de dépistage, il y a une grande probabilité que le dépistage par sigmoïdoscopie réduise légèrement l’incidence du cancer colorectal et la mortalité. Mais aucun test de dépistage n’a réduit la mortalité ou l’incidence de plus de 6 pour 1000 dépistés sur une période de 15 ans.

Malheureusement, on ne connait pas les effets à long terme sur l’incidence du cancer colorectal et sur la mortalité avec l'utilisation de l' analyse immunochimique des selles ou par la coloscopie.

Surtout aucune technique n'a permis une réduction de la mortalité toutes causes confondues. (Une procédure médicale efficace fait que le retentissement est tel qu'il se ressent sur la mortalité globale ; si la mortalité globale ne chute pas il est aussi envisageable que le dépistage entraîne une possible surmortalité imputable à la procédure elle-même ou aux traitements, ce qui contrebalance négativement l'effet du dépistage.)

Cette méta-analyse a appuyé l’élaboration d’un guide de pratique clinique fondé sur des données probantes, avec des lignes directrices, ce que rapporte la rédactrice en chef du British Medical Journal, Fiona Godlee. [2]

 

Un dépistage fondé sur le risque

 

L’évaluation par un panel international de 22 médecins, infirmières, représentants des patients, et des méthodologistes a abouti à la conclusion que, compte tenu des avantages, des méfaits et des questions sans réponse, les données probantes appuyant le dépistage du cancer colorectal demeurent fragiles et que des recommandations solides ne peuvent être émises pour le moment. La principale directive du comité émettant les recommandations était que toutes les personnes invitées au dépistage du cancer colorectal soient en mesure d’accepter ou de refuser l’invitation en fonction des avantages et des préjudices qu’elles pourraient s’attendre à recevoir du dépistage. Le groupe a également proposé que le dépistage soit recommandé pour les hommes et les femmes présentant un risque cumulatif de cancer colorectal de 3 % ou plus au cours des 15 prochaines années, et que le choix du test soit laissé à la préférence personnelle de l’individu. Le seuil de 3 % représente le risque cumulatif au-delà duquel l’équilibre des avantages et des inconvénients penche en faveur du dépistage.

Un changement radical

 

Cette approche personnalisée et axée sur le risque peut sembler évidente mais représente un changement radical, comme le détaille le Pr Philippe Autier[3], chercheur à l'IRPI (international research and prevention institute) , dans son éditorial lié. [4]

Ces nouvelles recommandations réduiront très probablement la participation au dépistage du cancer colo-rectal. Mais justement à l’avenir, les programmes de dépistage devront être jugés non pas sur l'adhésion de toute une population, mais sur la qualité de la prise de décisions éclairées.

Selon Pr Autier, les recommandations de dépistage qui encouragent les décisions éclairées individuellement contrastent nettement avec les formulations traditionnelles. Les recommandations sur le dépistage du cancer colorectal émises par la plupart des établissements de santé publique véhiculent le message implicite selon lequel, une fois qu’un sujet devient admissible, il devrait participer au dépistage. De plus, le fait de ne pas participer au dépistage mettrait en danger la santé. Dans cette logique, l’objectif primordial des politiques de santé publique est de persuader les gens d’assister au dépistage : ce qui compte, c’est l'adhésion et, pour maximiser cette adhésion, les messages ont tendance à surestimer les avantages du dépistage et à minimiser les conséquences indésirables.[5]
Toujours selon ce chercheur, la prise de décision personnalisée fondée sur le risque individuel présente plusieurs avantages par rapport à l’offre de dépistage à tous les groupes d’âge admissibles au dépistage en question.

  • Premièrement, les caractéristiques et les préférences d’une personne sont priorisées lorsqu’on pense aux avantages et aux inconvénients du dépistage.
  • Deuxièmement, les professionnels de la santé qui ont des contraintes de temps peuvent décider de se concentrer d’abord sur les personnes à risque élevé pour les informer lors de la consultation.
  • Troisièmement, on sait, grâce à des essais randomisés et à des études d’observation, que les personnes admissibles, qui seraient donc candidats de par leur risque pour un dépistage du cancer colo-rectal et qui ne participent pas aux programmes de dépistage, courent un plus grand risque de mourir d’un cancer colorectal.Une approche fondée sur le risque peut particulièrement bien fonctionner pour les personnes qui, autrement, resteraient réfractaires au dépistage.
  • Quatrièmement, le fait d’accorder la priorité aux personnes à risque élevé est susceptible d’optimiser l’efficacité du dépistage tout en réduisant le surdiagnostic chez les personnes à faible risque qui choisissent de ne pas participer.

En conclusion

 

En sachant qu’aucune des 3 méthodes de dépistage du cancer colo-rectal n’est associée à une réduction de la mortalité toutes causes confondues, que toutes les 3 seraient associées à une réduction de la mortalité spécifique par cancer colorectal, l'intention est de passer d’une logique de promotion du dépistage pour tous à celle d’un dépistage proposé aux patients plus à risque (risque de cancer colorectal à 15 ans ≥3%), avec une information loyale, en laissant le patient choisir la méthode de dépistage. La prise de décision éclairée étant essentielle car la priorité est de s’assurer que les adultes admissibles ont bien reçu des informations appropriées et équilibrées sur le dépistage.

En tous cas force est de constater que la plupart des dépistages se sont perdus dans l'arrogance de leurs ambitions... Trop de surdiagnostics, de procédures invasives et lourdes (coloscopies, biopsies etc..), et des résultats décevants. Les dépistages partent d'une bonne intention, sont basés sur des théories fausses et des schémas d'évolution des cancers ne correspondant pas à la réalité, puis se soldent par des échecs couteux, en dommages humains et en fardeaux financiers pour la collectivité.

 

Différences avec l'essai Mypebs pour un dépistage individualisé pour le cancer du sein

 

Une étude pour un dépistage individualisée du cancer du sein était tout à fait séduisante et nous l'appelions de nos voeux.

Un essai randomisé, c'est à dire en attribuant par tirage au sort des femmes dans deux groupes, un "dépistage stratifié sur le risque" versus "pas de dépistage" était, d'un point de vue théorique, tout à fait possible.

On inclurait des femmes sans opinion catégorique sur le dépistage et surtout bien informées sur le but de l'étude. Cette information comporterait une exposition neutre et objective de la balance bénéfice/risques du dépistage actuel, et c'est là où le bât blesse, le dépistage actuel peine à montrer son efficacité avec les dernières études les plus récentes, mais il est toujours présenté dans la brochure Mypebs de façon très optimiste ; ses risques sont fortement minimisés, le surtraitement même absolument pas évoqué du tout.

Ce qu'on pouvait imaginer aussi est de comparer des femmes soumises à un dépistage organisé stratifié sur le risque à des femmes non soumises à un dépistage organisé, mais libres de passer des mammographies à titre individuel. Dans ce cas on ne répondrait pas à la question "le dépistage organisé stratifié fait-il mieux que pas de dépistage du tout ?" mais on répondrait à la question : "le dépistage organisé stratifié fait-il mieux que pas de dépistage organisé ?".

Pour estimer correctement la valeur du surdiagnostic imputable au dépistage du cancer du sein, il faudrait imaginer une étude dédiée, suffisamment longue, avec une cohorte "pure" de femmes sans dépistage, c'est à dire sans contamination du groupe témoin ; en somme refaire l'étude d'Oslo de 2008 faite sur 200 000 femmes, par deux groupes randomisés, l'un dépisté tous les deux ans, l'autre pas du tout..

Malheureusement, pour le cas d'un dépistage individualisé du cancer du sein, la réalisation d'une vraie étude avec un groupe sans dépistage aucun paraît très difficile, même avec une bonne information des femmes, vu le caractère angoissant des messages médicaux, sociaux et médiatiques qui sont infligés aux femmes se soustrayant au dépistage.

 

Biblio

 

[1] Colorectal cancer screening with faecal testing, sigmoidoscopy or colonoscopy: a systematic review and network meta- analysis

Henriette C Jodal, Lise M Helsingen , Joseph C Anderson, Lyubov Lytvyn, Per Olav Vandvik, Louise Emilsson

Jodal HC, et al. BMJ Open 2019;9:e032773. doi:10.1136/bmjopen-2019-032773

[2] BMJ 2019;367:l5931 doi: 10.1136/bmj.l5931 (Published 10 October 2019)

 

[3] Philippe Autier, professeur d'épidémiologie à l'IPRI Lyon (International Prevention Research Institute (iPRI), 95 Cours Lafayette, 69006 Lyon, France; Strathclyde Institute for Global Public Health at iPRI)

 

[4] BMJ 2019;367:l5558 doi: 10.1136/bmj.l5558 (Published 2 October 2019)

 

[5] C'est exactement la situation à laquelle nous assistons pour le dépistage du cancer du sein.

La campagne rose 2019, c’est parti !

24 septembre 2019

Nous ne sommes pas encore en octobre que déjà l'Institut National du Cancer lance sa campagne 2019 :

....en lien avec le ministère des Solidarités et de la Santé, lance aujourd’hui une nouvelle campagne d’information visant à sensibiliser les femmes aux moyens d’agir pour lutter contre les cancers du sein. Centrée sur la prévention et le dépistage, cette campagne nationale a pour principal objectif de leur faire prendre conscience des actions simples et quotidiennes qui s’inscrivent dans la lutte contre ce cancer.  En 2018, près de 59 000 nouveaux cas ont été détectés et plus de 12 100 femmes en sont décédées. (taux inchangés depuis 1996)

Campagne axée sur la prévention primaire

 

Il s'agit cette année de renforcer la prévention primaire en mangeant des melons ("les petits gestes pour prévenir 20 000 cancers"). Bah nous aussi on a utilisé des fruits dans notre communication de 2018.

 

Sans oublier le sacro-saint dépistage

 

Mais L'INCa n'oublie quand-même pas d'inciter à ce très cher dépistage mammographique dont l'utilité est de plus en plus questionnée au fil des études récentes que nous vous décortiquons régulièrement sur le site, au point qu'on essaie d'inventer un nouveau mode de dépistage avec l'étude Mypebs  dont la supercherie vous est détaillée sur notre sous-site dédié.

L'argument sempiternel est que "cinq ans après le diagnostic, 99 femmes sur 100 sont toujours en vie lorsque le cancer du sein est diagnostiqué à un stade précoce".

Merci au "jeune médecin quinquagénaire"

 

Et là nous vous renvoyons à l'excellente analyse du blog d'un "jeune médecin quinquagénaire", et à son article L’INCa et le quotient magique

La pertinence de son analyse contraste avec l'indigence du livret de l'INCa et de son site web, dont nous avions analysé les insuffisances ici : livret et ici : site INCa

Et notre campagne ?

La voilà !

Que voulons-nous faire pour aider les femmes ?

  • D’abord les informer.
  • Les inciter à revendiquer cette information sur la balance benefice/risques. auprès des autorités et des professionnels de santé.
  • Les  éloigner des messages incitatifs.
  • Leur faire comprendre qu’elles ne peuvent espérer une guérison meilleure en se soumettant à un dispositif qui ne prouve toujours pas son efficacité.
  • Leur faire comprendre qu’à l’inverse elles peuvent connaitre une maladie qu’elles n’auraient pas eue sans le dépistage.
  • Faire comprendre que le dépistage ne change rien, ni pour un cancer grave, ni dans le cas d’un cancer peu agressif. Il faut reprendre la recherche fondamentale sur l'histoire naturelle du cancer.

Le dépistage mammographique comporte des risques, n'apporte pas le bénéfice qu'on en attendait ; la détection dite précoce n'est pas un bénéfice universel !

Retours presse, livre « dépistage du cancer du sein, la grande illusion »

Les cancers hématologiques secondaires après cancer du sein traité

19 septembre 2019

Article de janvier 2019, résumé Dr Bour

Évaluation de l’incidence des tumeurs hématologiques malignes parmi les survivantes du cancer du sein en France

JAMA Network Open. 2019;2(1):e187147. doi:10.1001/jamanetworkopen.2018.7147

https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC6484549/

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Auteurs :

Marie Joelle Jabagi, PharmD, MPH; Norbert Vey, MD, PhD; Anthony Goncalves, MD, PhD; Thien Le Tri, MSc; Mahmoud Zureik, MD, PhD; Rosemary Dray-Spira, MD, PhD

Quelle est cette étude ?

 

Il s'agit d'une étude de cohorte. Toutes les femmes françaises âgées de 20 à 85 ans ayant reçu un diagnostic de cancer du sein et non décédées (appelées "survivantes"), entre 2006 et 2015, ont été incluses et ont fait l’objet d’un suivi jusqu’à l’apparition d’une cancer hématologique, ou jusqu'au décès, ou jusqu'à perte du suivi, selon l'éventualité. Des comparaisons ont été faites avec toutes les femmes françaises de la population générale inscrites chaque année au régime général d’assurance-maladie de 2007 à 2016. Les données du SNDS (contenant les données du PMSI et le CepiDC) ont été analysées.

 

Les résultats

 

Les différents types de néoplasie hématologique considérés étaient la leucémie myéloïde aiguë le syndrome myélodysplasique, les néoplasmes myéloprolifératifs, le myélome multiple, le lymphome hodgkinien ou le lymphome non hodgkinien, la leucémie lymphoblastique aiguë, le lymphome lymphocytaire. L’incidence (nombre de nouveaux cas) de ces différents types a été estimée et comparée à l’incidence chez les femmes dans la population générale.

Dans cette étude portant sur 439 704 Les femmes françaises, les femmes avec diagnostic de cancer du sein qui n'en étaient pas décédées, avaient une incidence standardisée statistiquement plus élevée de leucémie myéloïde aiguë et de syndrome myélodysplasique comparativement aux femmes de la population générale. Il a été noté une légère augmentation de l’incidence du myélome multiple et de la leucémie lymphoblastique aiguë.

Les femmes françaises participant à l’étude ayant eu un cancer du sein au cours de la dernière décennie avaient 3X plus de probabilité de développer une leucémie myéloide aigue et cinq fois plus de développer un syndrome myélodysplasique que les femmes de la population générale. Plusieurs études antérieures ont établi un lien entre ces pathologies et les agents chimiothérapeutiques, la radiothérapie, et le traitement par taxotère (traitement adjuvant du cancer du sein, voir avis de la HAS de 2015). (Voir les études.[1])

On ne peut pas ignorer que le risque hématologique de néoplasme malin atteint des pics dans des délais précis après cancer du sein.

L’incidence annuelle de la leucémie myéloide aigue dans cette étude chez ces patientes a augmenté au cours des premières années suivant le diagnostic de cancer du sein, avec un pic précoce vers la troisième année et un pic subséquent vers la huitième année. Cette conclusion concorde avec des études antérieures indiquant la présence de 2 types de leucémie lymphoïde aigue associés au traitement.

Les auteurs suggèrent que la latence de survenue pourrait dépendre de l’âge de la patiente au moment du diagnostic, du type de thérapeutique et du schéma posologique, et aussi de temps limité du suivi dans l'étude (des cas encore plus tardifs pourraient survenir non recensés ici).

 

La majorité des leucémies secondaires sont de type myéloïde, mais on estime que les leucémies lymphoblastiques aigues secondaires constituent 10% à 12% de toutes les leucémies secondaires, le cancer du sein étant le cancer le plus commun à l'origine de ces pathologies secondaires.

Dans cette étude, on a constaté une augmentation au double de l’incidence de le leucémie lymphoïde aigüe chez les "survivantes" du cancer du sein. Certaines études ont montré que l'irradiation et la chimiothérapie étaient associées à la pathogenèse[2], alors que d’autres études ont suggéré que la thérapie antérieure joue un rôle moins important dans la leucémie lymphoïde aigüe secondaire que la prédisposition génétique.[3]

Une augmentation de 50% de l’incidence du myélome multiple a été observée chez les survivantes de cancer du sein dans cette étude. Cette légère augmentation n’a pas été signalée et doit être étudiée plus en profondeur, en particulier le rôle de la susceptibilité due à l'hérédité chez les porteuses de mutations BCRA1 et BCRA2. [4]

 

Conclusion

 

Cette étude révèle que la leucémie myéloïde aiguë, le syndrome myélodysplasique et la leucémie lymphoblastique aiguë sont plus fréquentes chez les femmes traitées et non décédées du cancer du sein que chez les femmes de la population générale ; ceci est préoccupant et selon les auteurs une surveillance continue des hémopathies malignes ainsi que des recherches plus poussées sur les mécanismes sous-jacents de ces maladies sont nécessaires.

Cette étude est destinée à mieux informer les oncologues en exercice ; les patientes aux antécédent de cancer du sein devraient être informées du risque accru de développer certaines tumeurs malignes hématologiques après leur premier diagnostic de cancer.

La découverte récente des signatures génétiques qui guident les décisions de traitement dans les premiers stades du cancer du sein pourrait réduire le nombre de patientes exposées à la chimiothérapie cytotoxique et à ses complications, entre autres les cancers hématologiques.[5]

Il est donc nécessaire de continuer à surveiller les tendances de la survenue des cancers hématologiques, d’autant plus que les approches en matière de traitement du cancer évoluent rapidement. D’autres recherches sont également nécessaires pour évaluer la modalité de traitement en cas de prédisposition génétique à des tumeurs malignes secondaires.

 

Commentaires :

(NDLR)

Les préoccupations sur le surdiagnostic sont d'autant plus justifiées que des femmes, certaines à risque élevé et qui l'ignorent [6], peuvent recevoir une radiothérapie dont elles n'auraient pas eu besoin, et sont précipitées par le dépistage dans une maladie qu'elles n'auraient pas eue en son absence, avec les éventuels risques inhérents aux traitements, entre autres les hémopathies secondaires.

C'est ce qui ressort d'études qui suggèrent que les risques du traitement pourraient surpasser le bénéfice attendu du dépistage. [7]

Comme notre visuel à points le montre, en page d'accueil du site (bas de la page, "affiche"), au final la balance bénéfice/risques chez les femmes dépistées est loin de pencher en faveur du bénéfice, entre surdiagnostics, cancers radio-induits, cronarites radiques, accidents chirurgicaux et anesthésiques, thrombo-embolies post-traitement, hémopathies secondaires.

 

Le collectif Cancer Rose déplore que ces éléments ne soient pas explicitement détaillés dans la brochure d'information remise aux femmes qui intègrent la nouvelle étude sur un dépistage individualisé, l'étude MyPebs. Le surdiagnostic y est minimisé à des taux actuellement obsolètes, le surtraitement, conséquence tangible pour les femmes du surdiagnostic, n'est pas énoncé, et les conséquences des traitements non évoquées.[8]

 

 

 

[1] Etudes sur la relation des traitements du cancer du sein avec la survenue d'hémopathies :

  • SmithRE,BryantJ,DeCillisA,AndersonS;National Surgical Adjuvant Breast and Bowel Project Experience. Acute myeloid leukemia and myelodysplastic syndrome after doxorubicin-cyclophosphamide adjuvant therapy for operable breast cancer: the National Surgical Adjuvant Breast and Bowel Project Experience. J Clin Oncol. 2003;21 (7):1195-1204. doi:1200/JCO.2003.03.114
  • PragaC,BerghJ,BlissJ,etal.Risk of acute myeloid leukemia and myelodysplastic syndrome in trials of adjuvant epirubicin for early breast cancer: correlation with doses of epirubicin and cyclophosphamide. J Clin Oncol. 2005;23(18):4179-4191. doi:1200/JCO.2005.05.029
  • BeadleG,BaadeP,FritschiL.Acute myeloid leukemia after breast cancer:a population-based comparison with hematological malignancies and other cancers. Ann Oncol. 2009;20(1):103-109. doi:1093/annonc/mdn530
  • Le Deley M-C, Suzan F, Cutuli B, et al. Anthracyclines, mitoxantrone, radiotherapy, and granulocyte colony- stimulating factor: risk factors for leukemia and myelodysplastic syndrome after breast cancer. J Clin Oncol. 2007; 25(3):292-300. doi:1200/JCO.2006.05.9048
  • Galper S, Gelman R, Recht A, et al. Second non breast malignancies after conservative surgery and radiation therapy for early-stage breast cancer. Int J Radiat Oncol Biol Phys. 2002;52(2):406-414. doi:1016/S0360-3016 (01)02661-X
  • RenellaR,VerkooijenHM,FiorettaG,etal.Increased risk of acute myeloid leukaemia after treatment for breast cancer. Breast. 2006;15(5):614-619. doi:1016/j.breast.2005.11.007
  • CurtisRE,BoiceJDJr,StovallM,FlanneryJT,MoloneyWC.Leukemia risk following radiotherapy for breast cancer. J Clin Oncol. 1989;7(1):21-29. doi:1200/JCO.1989.7.1.21

[2]

  • HsuW-L,PrestonDL,SodaM,etal.The incidence of leukemia,lymphoma and multiple myeloma among atomic bomb survivors: 1950-2001. Radiat Res. 2013;179(3):361-382. doi:1667/RR2892.1
  • AndersenMK,ChristiansenDH,JensenBA,ErnstP,HaugeG,Pedersen-BjergaardJ.Therapy-related acute lymphoblastic leukaemia with MLL rearrangements following DNA topoisomerase II inhibitors, an increasing problem: report on two new cases and review of the literature since 1992. Br J Haematol. 2001;114(3):539-543. doi:1046/j.1365-2141.2001.03000.x

[3] GanzelC,DevlinS,DouerD,RoweJM,SteinEM,TallmanMS.Secondary acute lymphoblastic leukaemiais

constitutional and probably not related to prior therapy. Br J Haematol. 2015;170(1):50-55. doi:10.1111/bjh.13386

 

[4] StruewingJP,HartgeP,WacholderS,etal.The risk of cancer associated with specific mutations of BRCA1and

BRCA2 among Ashkenazi Jews. N Engl J Med. 1997;336(20):1401-1408. doi:10.1056/NEJM199705153362001

 

[5]

  • CardosoF,van’tVeerLJ,BogaertsJ,etal;MINDACTInvestigators.70-Gene signature as an aid to treatment decisions in early-stage breast cancer. N Engl J Med. 2016;375(8):717-729. doi:1056/NEJMoa1602253
  • SparanoJA,GrayRJ,MakowerDF,etal.Adjuvant chemotherapy guided by a21-gene expression assay in breast cancer. N Engl J Med. 2018;379(2):111-121. doi:1056/NEJMoa1804710

[6]

[7] https://cancer-rose.fr/2019/08/08/synthese-detudes-un-exces-de-mortalite-imputable-aux-traitements-lemportant-sur-le-benefice-du-depistage/

[8] https://cancer-rose.fr/my-pebs/wp-content/uploads/2019/02/Formulaire-consentement-dorigine.pdf

Qu’est-ce qu’un dépistage efficace ?

Un dépistage efficace implique deux critères :

  • diminution drastique de la mortalité
  • réduction de l’incidence des cancers avancés

 

Exemple d'un dépistage qui répond à ces critères, le dépistage du col utérin, images provenant d'une présentation de Pr P.Autier

Qu'en est-il pour le cancer du sein ? Le dépistage du cancer du sein est-il un dépistage efficace ?

1°Critère, la mortalité

 

Depuis 1996, on constate environ 11 000 à 12 000 décès par cancer du sein par année. On n'assiste donc pas cette réduction massive et drastique qu'on constate en médecine lorsque des procédés marchent vraiment. (La découverte de l'antibiothérapie anti-tuberculeuse a entraîné la fermeture des sanatorium dans les deux ans, la stérilisation des ciseaux servant à couper les cordons ombilicaux a fait quasiment disparaître la mortalité par infections néonatales.)

De plus, il est trompeur d’avancer des chiffres de la mortalité spécifique (mortalité par la maladie, ici le cancer du sein) sans donner les chiffres de la mortalité globale (mortalité toutes causes confondues).

Dans la mortalité par cancer du sein ne sont pas comptabilisés les décès induits les conséquences de la découverte d'un cancer du sein, et qui sont conséquemment dus à des accidents chirurgicaux ou anesthésiques, aux complications de la chimiothérapie et de la radiothérapie comme par exemple les atteintes cardio-vasculaires et les cancers radio-induits.

A ce jour, il n’existe aucun signe clair de réduction de la mortalité globale grâce au dépistage par mammographie.

Concernant la mortalité spécifique par cancer du sein, on constate bien qu'elle diminue depuis 1993. Mais cette diminution intervient avant la généralisation  du dépistage en France (en 2004) et ne peut lui être attribuée.

Au Royaume-Uni, entre 1985 et 1993, on chiffre cette baisse de la mortalité par cancer du sein à 11%, alors que le dépistage n’a été opérationnel qu’en 1988.

Dans une étude d'impact, une comparaison de huit pays d' Europe et en Amérique du Nord ne démontre pas de corrélation entre la pénétration du dépistage national et la chronologie ou même l'ampleur de la réduction de mortalité par cancer du sein. L'approche comparative dans cette étude avec 14 autres types de cancers fait ressortir un déclin similaire des taux de mortalité desdits cancers, alors même que ces autres cancers ne font pas l’objet de campagnes de dépistage. L’amorce de la diminution de mortalité par cancer du sein coïncide d'ailleurs avec une désescalade thérapeutique, à un moment où on possède une meilleure maîtrise des traitements administrés aux femmes et de leurs effets adverse.

La baisse de mortalité par cancer du sein existe, d'une part elle n'est pas corrélée à l'existence du dépistage, et d'autre part, de l'aveu même des données officielles, chaque année 12 000 femmes continuent de mourir d’un cancer du sein sans compter celles qui meurent des complications à distance de leur traitement. (12 146 en 2018).

Un autre élément est que les taux de mortalité et la survie sont les mêmes dans les groupes de femmes dépistées et dans les groupes des non dépistées, au même stade du cancer lors de sa découverte, comme le montrent plusieurs études, dont celle de Miller en particulier avec un suivi long des groupes de femmes, sur 25 ans.

 2°Critère, les taux des cancers graves

 

L’accumulation des données épidémiologiques montre que dans les populations où le dépistage par mammographie est largement répandu depuis longtemps, l’incidence des cancers avancés n’a connu que peu ou pas de diminution. De nombreuses études attestent de ce fait.[1]

Une étude conséquente et récente de 2015 sur 16 millions de femmes aux Etats Unis corrobore ce constat décevant [2]:

  • Pas de réduction significative de mortalité (ligne rouge dans le graphique de gauche)
  • Pas de réduction des cancers graves (ligne rouge dans le graphique de droite)

 

La survie à 5 ans

 

Cette donnée très souvent mis avantageusement en avant par l'INCa et les promoteurs du dépistage est un indicateur de la durée de vie du cancer, et non pas de l'efficacité du dépistage.

Détecter des cancers avec un temps d'avance donne l'illusion d'une survie plus longue. 

C'est une illusion d'optique : par l'anticipation de la date de survenue du cancer, on a l'impression d'un allongement de la vie alors que l'espérance de vie n'a en rien changé. L'allongement de la survie est le résultat de deux phénomènes : l'efficacité des traitements qui rallongent la durée de vie du patient avec son cancer et le dépistage qui anticipe la date de naissance du cancer indépendamment de l’issue de la maladie.

La survie est majorée d'autant plus que le surdiagnostic est plus fort. En effet, par définition, tous les surdiagnostics guérissent !

Un bon contre-exemple est le cancer du col de l'utérus : sa survie à 5 ans est très mauvaise, mais la mortalité par ce cancer a baissé spectaculairement.

 

 

Bibliographie

 

[1]

  • Autier, M. Boniol, A. Koechlin, C. Pizot, M. Boniol Efficacité et surdiagnostic du dépistage mammographique aux Pays-Bas: étude de population BMJ, 359 (2017), p. j5224
  • Autier, M. Boniol, R. Middleton, JF Dore, C. Héry, T. Zheng et al. Incidence avancée du cancer du sein après un dépistage mammographique en population Ann Oncol, 22 (8) (2011), p. 1726-1735
  • Bleyer, HG Welch Effet de trois décennies de mammographie de dépistage sur l’incidence du cancer du sein N Engl J Med, 367 (21) (2012), pp. 1998-2005
  • NA de Glas, AJ de Craen, E. Bastiaannet, EG Op ‘t Land, M. Kiderlen, W. van de Water, et al. Effet de la mise en œuvre du programme de dépistage de masse du cancer du sein chez les femmes âgées aux Pays-Bas: étude de population
  • Autier, M. Boniol L’incidence du cancer du sein avancé dans les West Midlands, Royaume-Uni Eur J Cancer Prev, 21 (3) (2012), pp. 217-221
  • Nederend, LE Duijm, AC Voogd, JH Groenewoud, FH Jansen, MW Louwman Tendances de l’incidence et de la détection du cancer du sein avancé à la mammographie de dépistage bisannuelle aux Pays-Bas: une étude de population Breast Cancer Res, 14 (1) (2012), p. R10
  • ML Lousdal, IS Kristiansen, B. Moller, H. Stovring Tendances de la distribution du stade du cancer du sein avant, pendant et après l’introduction d’un programme de dépistage en Norvège Eur J Public Health, 24 (6) (2014), pp. 1017-1022
  • RH Johnson, FL Chien, A. Bleyer Incidence du cancer du sein chez les femmes aux États-Unis, 1976 à 2009 JAm Med Assoc, 309 (8) (2013), pp. 800-805
  • Esserman, Y. Shieh, I. Thompson Repenser le dépistage du cancer du sein et du cancer de la prostate Jama, 302 (15) (2009), pp. 1685-1692
  • Jorgensen, PC Gøtzsche, M. Kalager, P. Zahl Le dépistage du cancer du sein au Danemark: une étude de cohorte sur la taille tumorale et le surdiagnostic Ann Intern Med, 166 (5) (7 mars 2017), pp. 313-323
  • HG Welch, DH Gorski, PC Albertsen Tendances dans le cancer du sein et de la prostate métastatique N. Engl JMed, 373 (18) (2015), pp. 1685-1687
  • Di Meglio, RA Freedman, NU Lin, WT Barry, O. Metzger-Filho, NL Keating, et al. Tendances temporelles des taux d’incidence et de la survie du cancer du sein de stade IV nouvellement diagnostiqué par histologie tumorale: une analyse basée sur la population Breast Cancer Res Treat, 157 (3) (2016), p. 587-596

 

[2] « Breast Cancer Screening, Incidencee, and Mortalily Acress US Countrie. »
Auteurs : Harding C, Pompei F., Burmistrov D., et al.
JAMA Intern Med. Published online July 06, 2015. doi:10.1001/jamainternmed.2015.3043

 

Halsted avait tort

9 sept 2019

La mastectomie radicale de Halsted et le dépistage de masse organisé du cancer du sein : deux fausses bonnes idées à l'origine de l'échec du dépistage et du surdiagnostic qui en a découlé. Dr Marc Gourmelon nous explique.

 

Halsted avait tort

 

Ce titre est sans doute énigmatique pour la majorité de ceux qui vont le lire.

Affirmer que Halsted avait tort, est malgré tout une affirmation absolument capitale.

L’encyclopédie en ligne Wikipédia [1] présente Halsted de la façon suivante :

« William Stewart HALSTED est un chirurgien américain, né en 1852 et mort en 1922, surtout connu comme l'un des pionniers de l’asepsie et de l'anesthésie chirurgicales et pour avoir mis au point plusieurs procédés opératoires, parmi lesquels la mastectomie radicale appliquée au cancer du sein. »

C’est donc un très grand chirurgien de la fin du 19ème siècle et du début du 20ème. Un « monstre sacré » de la médecine actuelle.

Cette notice reprend une des « légendes » du personnage, le fait qu’il aurait mis au point la mastectomie radicale appliquée au cancer du sein.

En fait, il ne l’a pas mise au point, cette technique existait depuis longtemps.

C’est même un chirurgien français [2] qui a mis au point la mastectomie  (ablation du sein) radicale, en suivant ce qui existait déjà depuis plusieurs siècles et cela dès 1773, et non Halsted.

Mais Halsted publia en 1894 [3] une étude après 50 interventions de femmes atteintes de cancer du sein, dans laquelle il affirmait que contrairement à ce qui se passait jusqu’alors, une grande majorité des femmes qu’il avait opérées avaient survécu, et avaient donc été guéries de leur cancer du sein, mortel jusqu’alors.

Cette étude publiée dans une grande revue médicale de l’époque, est à l’origine de la renommée de Halsted dans le traitement curatif chirurgical du cancer du sein.

Cette « victoire » de Halsted sur le cancer du sein par la mastectomie totale élargie, est à l’origine de la théorie du « plus on traite tôt la tumeur cancéreuse du sein, plus on guérit la femme malade ».

Aujourd’hui, cette chirurgie très mutilante n’est quasiment plus pratiquée mais la théorie du développement linaire du cancer du sein dont elle découle, est toujours d’actualité avec le dépistage  par mammographie institué en France depuis plus de 20 ans, et que les manifestions d’Octobre Rose tentent de populariser. Or cette théorie du développement linéaire du cancer du sein est fausse. Et c’est en y croyant  qu'Halsted s’est trompé.

 

Le leurre du dépistage précoce

 

Le livre récent de Bernard DUPERRAY[4] « Dépistage du cancer du sein, la grande illusion » explique en détail avec une bibliographie forte de plus de 150 références, pourquoi « dépister pour mieux guérir est une leurre », « pourquoi le dépistage peut faire plus de mal que de bien et pourquoi il faut changer notre regard sur la maladie ».

Croire que le développement du cancer du sein est linéaire, et que donc plus on traite tôt plus on guérit, c’est le message qui est partout véhiculé.

Par les autorités sanitaires :

« Plusieurs actions peuvent être mises en place afin de favoriser une détection précoce du cancer du sein. L'intérêt est de pouvoir soigner ce cancer plus facilement et de limiter les séquelles liées à certains traitements. »[5]

Par les sites grand public :

« Cancer du sein : les chances de guérison sont meilleures avec le traitement précoce » [6]

Par la ligue nationale contre le cancer :

« Les dépistages permettent également de détecter les cancers tôt et donc de mieux de soigner. Le dépistage organisé incite l’ensemble des personnes concernées à se faire dépistage, mais un dépistage personnalisé peut être proposé aux personnes qui présentent des facteurs de risque particulières ou des antécédents personnels et/ou familiaux.

Les dépistages organisés sont les suivants :

  • le dépistage du cancer du sein : les femmes de 50 à 74 ans sont invitées, tous les deux ans, à se faire dépister (mammographie et examen clinique) »[7]

« Le cancer, plus il est diagnostiqué tôt, plus il a de chance d'être guéri. »[8]

......

Il semble bien que cette affirmation : « plus c’est détecté tôt, plus on en guérit » soit un fait partout reconnu, au point d’être devenu une vérité non contestable.

 

Et pourtant, la théorie initiée par Halsted est FAUSSE.

 

Chacun sait que des idées simplistes et intuitives deviennent souvent des vérités.

Nous sommes ici devant une affirmation trompeuse qui a toute les apparences de la vérité et ce d’autant plus qu’elle prend la forme du bon sens.

Chacun sait à présent qu’il existe une contestation de l’intérêt du dépistage du cancer du sein par mammographie. Les médias nationaux s’en sont fait l’écho [9] [10] [11]

Le président de l’INCa, le Pr IFRAH, n’hésite même pas à traiter ceux qui s’interrogent sur la pertinence du dépistage du cancer du sein, d’irresponsables. [12]

C’est dire la violence qui peut parfois apparaître dans ce débat.

Pour beaucoup, il est difficile de se retrouver dans la bataille de chiffres qui sont mis en avant par les défenseurs du dépistage et ceux qui contestent son intérêt.

Cette bataille de chiffres est secondaire mais elle ne permet pas de voir clairement qu’une théorie au départ intuitive n’est pas confirmée par les faits. « plus on traite tôt, plus on sauve des vies »  est une affirmation fallacieuse.

Le Dr Bernard Duperray dans son ouvrage (réf 4) ne fait pas l’économie des chiffres et études qui montrent combien le dépistage du cancer du sein par mammographie est inutile voire délétère.

Mais il apporte un argument capital à cette démonstration :

La théorie sur laquelle le dépistage organisé du cancer du sein a été institué est fausse.

Il est donc tout à fait logique que le dépistage ne sauve aucune vie.

Construire le dépistage sur une théorie erronée ne pouvait conduire qu’à son échec.

 

 

Les preuves sont là, mais refusées par les autorités sanitaires françaises et de nombreux médecins.

1) La survie et la guérison des patientes de l’étude de Halsted de 1894 (réf3) ne sont pas réelles. Cela a été démontré dans des publications dès 1903 [13] mais également par la suite [14] [15] [16]

Mais que peuvent ces publications contre une étude « triomphante » ?

NDLR, extrait livre Bernard Duperray : "Lorsqu’on examine en détails les travaux de Halsted et en particulier les interventions pratiquées jusqu’en mai 1892, pour lesquelles le recul était d’au moins deux ans, on constate que 16 des 25 premières femmes opérées, soit 64 %, avaient en fait récidivé ou étaient mortes. On est très loin des 6 % annoncés de récidives. En réalité, en 1894, la très courte durée de suivi des femmes ne permettait pas à Halsted de conclure à une guérison ni même à une amélioration grâce à son intervention."

2) L’existence d’un surdiagnostic que plus personne ne conteste ne s’explique que par le fait que la théorie initiale sur laquelle se base le dépistage du cancer du sein par mammographie est erronée.

Et ce surdiagnostic confirme l’erreur de Halsted.

En effet, comme l’écrit l’INCA [17] « Le dépistage par mammographie permet de détecter, avant tout symptôme, 90 % des cancers du sein. La répétition de l'examen tous les deux ans améliore encore cette capacité de détection précoce. »

Il devrait donc y avoir en toute logique une baisse importante de la mortalité spécifique par cancer du sein. Or cette mortalité est toujours stable à environ 10 000 décès chaque année et cela malgré l’explosion des diagnostics et des traitements de cancers du sein (surdiagnostics).

La seule raison de l’impossibilité du dépistage à faire baisser la mortalité par cancer du sein est que la théorie de Halsted sur laquelle le dépistage se base, est FAUSSE.

3) L’existence de cancers dits de l’intervalle.

Ces cancers ne sont pas, comme l’affirme le site Doctissimo « Erreurs techniques, mauvaise interprétation du praticien ou cancers "pas de chance", ces cancers de l'intervalle constituent une limite au dépistage organisé qu'il convient de prendre en considération. » [18]

Ce sont des cancers qui n’existent pas encore lors d’une mammographie et qui se développent brutalement et rapidement.

Le fait que ce type de développement cancéreux existe invalide la théorie que tous les cancers du sein ont un développement lent et constant, théorie linéaire sur laquelle est basée le dépistage.

Sur la cause de ces cancers de l’intervalle, les autorités sanitaires ne donnent aucune explication (réf 17)

4) Qui plus est, cette théorie linéaire sous-entend que les petits cancers sont systématiquement de bon pronostic.

Une étude de 2017 apporte un démenti. [19] (NDLR : les cancers agressifs ne découlent pas des petits cancers, mais d'un sous-groupe de petits cancers à caractéristiques moléculaires intrinsèquement d'emblée péjoratives, et à croissance rapide)

Cette information capitale, selon laquelle Halsted avait tort, vous la trouverez développée dans le livre de Dr Duperray.

Beaucoup d’éléments ne « collent » pas avec cette idée du développement linéaire du cancer du sein sur laquelle s’est développé le dépistage.

C’est donc que cette théorie ne tient pas.

Comment admettre alors que les autorités sanitaires persistent, années après années dans une telle erreur ?

Biblio

 

[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/William_Halsted

[2]  https://en.wikipedia.org/wiki/Bernard_Peyrilhe

[3] Halsted W. The results of operations for the cure of cancer of breast performed at the Johns Hopkins Hospital from June, 1889, to January, 1984. Annals of Surgery. 1894 Nov;20(5):497-555.

[4] https://www.thierrysouccar.com/sante/livre/depistage-du-cancer-du-sein-la-grande-illusion-5285

[5] https://www.e-cancer.fr/Comprendre-prevenir-depister/Se-faire-depister/Depistage-du-cancer-du-sein

[6] https://www.pourquoidocteur.fr/MaladiesPkoidoc/880-Cancer-du-sein-les-chances-de-guerison-sont-meilleures-avec-le-traitement-precoce

[7] https://www.ligue-cancer.net/article/25638_la-prevention-des-cancers

[8] https://www.ligue-cancer.net/forum/47922_le-cancer-plus-il-est-diagnostique-tot-plus-il-de-chance-detre-gueri-vrai-ou-faux

[9] https://www.franceinter.fr/emissions/sante-polemique/sante-polemique-14-decembre-2017

[10] https://www.lepoint.fr/sante/kine/demorand-pourquoi-le-depistage-du-cancer-du-sein-fait-debat-12-11-2018-2270561_2467.php

[11] https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2018/10/01/octobre-rose-le-depistage-systematique-du-cancer-du-sein-est-il-necessaire_5362958_4355770.html

[12] http://www.leparisien.fr/societe/sante/cancer-du-sein-les-detracteurs-du-depistage-sont-irresponsables-06-11-2018-7936614.php

[13] Korteweg J.A. Carcinoom en statistiek (Carcinoma and statistics). NederlandsTijdschrift voor Geneeskunde. 1903;47:1054–1068.

[14] Keynes G. The treatment of primary carcinoma of the breast with radium. Acta Radiologica. 1929;10(4):393-402.

[15] Lewis D, Rienhoff WF. Results of Operations at the Johns Hopkins Hospital for Cancer of the Breast: Performed at the Johns Hopkins Hospital from 1889 to 1931 Annals of Surgery. 1932 Mar;95(3):336-400.

[16] Henderson IC, Canellos GP. Cancer of the breast: the past decade (first of two parts). The New England Journal of Medicine. 1980 Jan 3;302(1):17-30. Review.

[17] https://www.e-cancer.fr/Professionnels-de-sante/Depistage-et-detection-precoce/Depistage-du-cancer-du-sein/Les-reponses-a-vos-questions

[18] http://www.doctissimo.fr/html/dossiers/cancer_sein/articles/15648-cancer-de-l-intervalle.htm

[19] https://cancer-rose.fr/2017/06/10/les-petits-cancers-du-sein-sont-ils-bons-parce-quils-sont-petits-ou-parce-quils-sont-bons/

 

 

 

 

 

 

 

Dépistage du cancer du sein après 75 ans inutile en présence de maladies chroniques

6 septembre 2019

https://academic.oup.com/jnci/advance-article-abstract/doi/10.1093/jnci/djz172/5556084?redirectedFrom=fulltext

Les auteurs publient dans le JNCI (Journal de l'Institut national du cancer)  les résultats d'une étude réalisée avec le soutien du NHI (National Institutes of Health : institutions gouvernementales étatsuniennes pour la recherche médicale et biomédicale). Il s'agit d'un suivi sur 10 ans chez 222 088 femmes ayant eu une ou plusieurs mammographies entre 66 à 94 ans. (Données du Breast Cancer Surveillance Consortium lié à Medicare).

Résultat :

  • L'incidence cumulée à 10 ans de décès d' autres causes augmente à la fois avec l'âge et avec les co-morbidités associées.
  • A l'inverse l'incidence cumulée sur 10 ans des cancers du sein invasifs ne change pas avec l'augmentation de l'indice de co-morbidité et baisse légèrement avec l'âge.
  • L'incidence cumulée sur 10 ans des décès par cancer du sein s'avère faible sans varier avec l'âge.

Conclusion

Les bénéfices de la mammographie de dépistage chez les femmes de 75 ans et plus restent incertains.

L’incidence cumulative des décès d’autres causes pour ces patientes était de plusieurs fois plus élevée que l’incidence du cancer du sein et que la mortalité par cancer du sein, selon la comorbidité associée et selon l’âge.

Par conséquent, les femmes âgées présentant une comorbidité accrue peuvent voir le bénéfice d'un dépistage continu amoindri. Les auteurs concluent sur la nécessité d'individualiser la décision chez la femme âgée.

Commentaires :

Les facteurs de co-morbidité augmentent avec l'âge et sont parfois multiples dans cette tranche d'âge.

La campagne du CNGOF poussant à un dépistage individuel chez la femme âgée paraît d'autant moins pertinente et même dangereuse, et ne répond pas aux recommandations françaises.

Prudence sur un risque réel de faire plus de mal que de bien en poursuivant un dépistage répété, sans bénéfice sur l'incidence des cancers invasifs, ni sur la mortalité par cancer du sein.

Qu’est-ce qu’un surdiagnostic

Un surdiagnostic se définit comme le diagnostic histologique (c'est à dire sous le microscope) d'une "maladie" qui, si elle était restée méconnue, n'aurait jamais entraîné d'inconvénient sur la santé de la patiente durant sa vie, ni n'aurait mis en danger sa vie.

Ce n'est pas une erreur de diagnostic ni une fausse alerte. C'est réellement un cancer au vu de sa définition actuelle, qui repose uniquement sur le diagnostic d'un prélèvement d'organe (le sein) sous le microscope.

Le diagnostic est juste mais sans utilité pour la patiente. C'est la médecine qui fabrique cet excédent de "maladies". En effet, être porteur de cellules cancéreuses ne fait pas de l'individu un cancéreux- malade. Mais plus on fait de la détection, et plus on trouve.

Sa réalité est absolument irréfutable de nos jours, sa démonstration se base sur des études épidémiologiques de haut niveau de preuve, c'est une réalité comptable, partout où le dépistage existe ; le surdiagnostic n'est pas identifiable à l'échelle de l'individu, car pour l'individu concerné, ou pour le médecin qui constate la présence de cellules cancéreuses, il s'agit d'un diagnostic. Le surdiagnostic est mis en évidence par la comparaison de populations soumises à des intensités de dépistage différentes.

Quelles sont les preuves du surdiagnostic en matière de cancer du sein ?

Tout d'abord plusieurs études comparatives, dont une fondamentale qui est celle de l'Institut d'Oslo en 2008 (Zahl P-H, Maehlen J, Welch HG. The natural history of invasive breast cancers detected by screening mammography. Arch Intern Med. 2008 Nov 24;168(21):2311–6.)

Deux groupes de femmes ont été comparés, l’un dépisté tous les deux ans, l’autre examiné une seule fois au bout de six ans. Résultat : 22% de cancers en excès dans le groupe dépisté. Or, si toutes les tumeurs évoluaient en cancers perceptibles, on aurait dû trouver autant de cancers dans ces deux groupes de femmes au profil identique. Si on en trouve davantage dans le groupe dépisté tous les deux ans, cela signifie qu’il y a excès de diagnostics.

Les études d'autopsies corroborent encore ce résultat. Presque la moitié des femmes (les pourcentages varient selon les tranches d'âge), décédées d'autres causes que le cancer du sein, sont porteuses de lésions mammaires inexprimées. On trouve ce même phénomène aussi chez les hommes dans leur prostate, raison pour laquelle le dépistage systématique du cancer de la prostate n'est plus recommandé par la Haute Autorité de Santé.

Le problème du surdiagnostic est qu'il s'accompagne de surtraitement, tout cela sans aucun gain de survie pour les femmes, il n'y a aucune différence dans les chiffres de mortalité entre les groupes de femmes dépistées et non dépistés.

Mais la présence de toujours davantage de diagnostics de cancers du sein qui ne se seraient jamais manifestés, permet de justifier aux yeux des promoteurs du dépistage et des autorités de santé les résultats apparemment positifs de ce dispositif de santé.

En détectant des cancers « inoffensifs », le dépistage donne l’illusion de contribuer à des guérisons. Avec le surdiagnostic généré, le dépistage fait croire à son efficacité aux patientes présentant un cancer prouvé par l'examen au microscope certes, mais qui n'impactera pas leur santé (ces cancers surdiagnostiqués restent quiescents, n'évoluent pas ou très peu ou régressent). Ainsi, en sélectionnant des femmes non-malades, le dépistage justifie un traitement et donne l'illusion à ces femmes de les guérir d'une maladie qu'elles n'auraient jamais eue sans lui.

C'est le dépistage massif qui engendre ainsi du surdiagnostic et se nourrit de lui pour convaincre le corps médical et l’opinion publique d’une efficacité qu’il ne possède pas.

Le surdiagnostic est une source de préjudice considérable pour les femmes qui se soumettent à une mammographie de dépistage. La considération du concept de surdiagnostic du cancer par la communauté médicale a été lent, mais en 2019 il n’est plus acceptable de minimiser le poids de celui-ci, ni ses conséquences, et de continuer à ne pas en informer les principales intéressées.

Probablement dans 10 ans, si on continue de la sorte, une femme sur six sera diagnostiquée porteuse d’un cancer du sein au cours de sa vie, peut-être même plus puisqu'une femme taxée de "cancéreuse" constitue elle-même un facteur de risque familial pour sa descendance, laquelle sera encore plus incitée à se faire dépister. Avec la certitude que le dommage global induit par le dépistage ne fera qu’augmenter...