Par Cancer Rose, 29 janvier 2026
Une dirigeante du secteur de la santé, Madame Ann Van den Bruel, Directrice générale du Centre fédéral d’expertise des soins de santé en Belgique (KCE, Belgian Health Care Knowledge Centre (abrégé en KCE)), exprime son scepticisme envers les dépistages.
Dans un interview dans De Morgen du 24 janvier 2026, Ann Van den Bruel explique : « Les médecins voient souffrir les patients cancéreux et espèrent éviter cela grâce au dépistage. Il n’est pas agréable que quiconque remette cela en question. » Et de rajouter « Nous portons aujourd’hui un regard beaucoup trop naïf sur les dépistages. »
Le syndrome de Cassandre
« Nous nous sentons parfois un peu comme Cassandre », dit-elle, en référence à la princesse troyenne qui prédisait l’avenir mais dont la malédiction faisait que personne ne le croyait.
Le KCE, qu’elle dirige, publie régulièrement des rapports aux conclusions inconfortables, qui suscitent souvent des réactions émotionnelles car à l’encontre d’idées reçues. Cette année, le KCE prévoit de publier de nouveaux avis sur l’efficacité du dépistage des cancers du sein et de la prostate.
(NDLR : la Haute Autorité de Santé, en France, ne recommande toujours pas, en 2025, le dépistage du cancer prostatique en raison de l’absence de preuves suffisamment robustes de son efficacité sur la mortalité et en raison de risques de conséquences graves sur la qualité de vie. A écouter : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-reportage-de-la-redaction/cancer-de-la-prostate-le-depistage-systematique-n-est-pas-recommande-4462776).
Dépister : Une bonne intention qui repose sur une théorie fausse
Selon Mme Van den Bruel, l’idée de départ — selon laquelle détecter une maladie plus tôt permet de mieux la traiter et d’éviter des thérapies lourdes — ne se vérifie pas toujours.
- L’évolution non linéaire : La plus grande idée reçue est que les maladies se développent toujours de manière linéaire. Or, certains cancers évoluent très lentement et ne causeraient jamais de problèmes.
Lire : https://cancer-rose.fr/2021/10/23/comment-se-developpe-un-cancer/ - Le surdiagnostic : Environ 30 % des cancers détectés par dépistage n’auraient jamais importuné les patientes de leur vivant.
https://cancer-rose.fr/2017/03/19/le-sur-diagnostic-par-dr-bernard-duperray/ - Les conséquences physiques : Ce surdiagnostic entraîne davantage de mastectomies (ablations du sein) dans le groupe dépisté, alors que le but était justement d’éviter des interventions lourdes.
Lire : https://cancer-rose.fr/2025/02/24/etude-le-depistage-organise-permet-il-reellement-dalleger-le-traitement-chirurgical-des-cancers-du-sein/
Ce que Mme Anne Van den Bruel énonce ici, nous le connaissons en France entre autres grâce aux travaux scientifiques de Bernard Duperray et de Bernard Junod. L’histoire naturelle du cancer, c’est-à-dire l’évolution d’un cancer de sa genèse à sa destination, sans traitement, n’est pas linéaire, mécaniciste ou inéluctable. Lire https://cancer-rose.fr/2023/06/26/quest-ce-que-lhistoire-naturelle-du-cancer/
Pertinence du dépistage
L’utilité du dépistage est remise en question par l’amélioration spectaculaire des traitements. Concernant le dépistage du cancer du sein, « Il faut dépister mille femmes pour sauver une vie », précise la directrice du KCE. « Les chances de survie ne sont pas significativement plus basses si l’on attend de sentir soi-même une grosseur avant de consulter « .
(Lire cette étude : https://cancer-rose.fr/2023/09/08/pas-de-prolongement-de-la-duree-de-vie-grace-aux-depistages/)
Sur le site https://parlonsmammo.fr/ des outils d’aide à la décision mettent ce constat en lumière grâce à des visuels didactiques qui représentent la balance bénéfices-risques du dépistage mammographie, et que vous pouvez consulter ici : https://parlonsmammo.fr/outils-daide-a-la-decision/
Dans le cas d’un dispositif de santé non probant comme l’est le dépistage du cancer du sein, lorsque ce sont les traitements qui améliorent significativement les taux de mortalité, on ne peut continuer à promouvoir ce dispositif comme étant salvateur, sans informer la population des risques auxquels elle est potentiellement exposée.
Encore autrement formulé : Si la mammographie de dépistage a une certaine influence sur la mortalité par cancer du sein, cette influence s’estompe avec les progrès de la prise en charge des patients. Cela signifie que plus la prise en charge médico-chirurgicale du patient est efficace, plus il faut inclure un nombre important de femmes dans le dépistage pour mettre en évidence un décès par cancer du sein évité.
A l’inverse, ce qu’on constate aussi, c’est que la capacité de la mammographie de dépistage (ainsi que d’autres modalités d’imagerie du sein) est limitée pour « rattraper » les cancers du sein de stades plus avancés. Cette situation reflète essentiellement notre ignorance des schémas de croissance du cancer du sein et des mécanismes impliqués dans la propagation métastatique.
Lire ici : https://cancer-rose.fr/2019/09/06/le-depistage-mammographique-un-enjeu-majeur-en-medecine/
L’accumulation des données épidémiologiques montre que dans les populations où le dépistage par mammographie est largement répandu depuis longtemps, l’incidence des cancers avancés, de stade élevé, n’a pas connu de diminution significative qu’on aurait dû obtenir grâce à la sur détection de lésions mois avancées. Les réductions de la mortalité par cancer du sein sont similaires dans les régions à introduction précoce et forte pénétration du dépistage comme dans les zones présentant une introduction tardive et une faible pénétration du dépistage.

Source : P.Autier/ Pas de décroissance des stades de cancers avancés (courbe verte)
Pourquoi ce phénomène ? C’est ce qu’explique justement l’histoire naturelle du cancer. Les cancers de bas stade, très lentement évolutifs et dont certains ne menaceront jamais la vie, sont détectés en priorité, mais les cancers les plus menaçants, très véloces et intrinsèquement de structure biologique péjorative sont ratés par le dépistage, c’est l’échec du dépistage, notamment de la prostate et du cancer du sein.
https://cancer-rose.fr/2021/10/23/comment-se-developpe-un-cancer/
Des dépistages qui marchent
Les dépistages qui fonctionnent, selon Mme Van den Bruel
Certains programmes conservent toutefois une valeur claire selon elle :
- Cancer colorectal : Effets positifs démontrés, surtout chez les hommes.
- Cancer du col de l’utérus : Forte baisse des décès.
- Cancer du poumon : Efficace pour les gros fumeurs et anciens fumeurs.
Il faut nuancer cela, dans l’étude sus-citée de 2023 https://cancer-rose.fr/2023/09/08/pas-de-prolongement-de-la-duree-de-vie-grace-aux-depistages/ , la conclusion est : Les résultats de cette méta-analyse suggèrent que les données actuelles ne corroborent pas l’affirmation selon laquelle les tests de dépistage du cancer sauvent des vies en prolongeant la durée de vie, sauf peut-être pour le dépistage du cancer colorectal par sigmoïdoscopie.
Concernant le dépistage du cancer colo-rectal par détection de sang dans les selles, une fiche de la revue indépendante française Prescrire (avril 2025) dit ceci : « Des bénéfices modestes, mais réels ; Quand 10 000 tests sont pratiqués chez des personnes âgées de 50 ans à 74 ans, ils conduisent à faire environ 415 coloscopies, et à découvrir environ 110 polypes qui risquent de se transformer en cancers, et 30 cancers du gros intestin. Autrement dit, quand du sang est détecté par le test, un cancer est découvert à la coloscopie chez 7 personnes sur 100. Ce dépistage ne détecte pas tous les cancers du gros intestin. Les coloscopies sont probablement à l’origine d’environ 1 à 2 complications graves pour 10000 personnes ayant fait le test. Elles sont rarement mortelles (notamment perforation, hémorragie).
Au total, il y a donc nettement plus de cancers du côlon et du rectum dépistés que de complications. Chez les personnes sans risque particulier, il est recommandé de pratiquer ce test une fois tous les deux ans entre les âges de 50 ans et 74 ans. »
Pour le poumon, des programmes de dépistage du cancer broncho-pulmonaire par scanner à faible dose ont déjà été mis en place dans plusieurs pays comme la Roumanie, la Croatie, l’Italie, l’Angleterre et l’Australie.
En France, le projet IMPULSION est progressivement déployé dans plusieurs régions, incluant fumeurs et ex-fumeurs (sevrés depuis moins de 15 ans), afin d’étudier l’effet du dépistage par scanner faibles doses sur la mortalité spécifique par cancer pulmonaire.
Des études internationales, telles que NLST et NELSON, avaient montré une réduction de 20 à 25% de la mortalité spécifique par cancer du poumon grâce à ce dépistage.
Mais attention, on ne retrouve pas de diminution de la mortalité toutes causes confondues ou mortalité globale.
Or quand on est fumeur, on peut certes mourir d’un cancer bronchopulmonaire, mais aussi d’autres causes de mortalité imputables au tabagisme (bronchite chronique, maladies cardio-vasculaires, autres cancers) et il y a une mortalité inhérente aux traitements lourds du cancer broncho-pulmonaire.
D’ou une certaine polémique quant à l’intérêt de ce dépistage, que nous avons relayée ici :
Lire https://cancer-rose.fr/2021/02/24/etre-femme-et-tabagique-des-rayons-en-perspective/
Concernant le cancer du col de l’utérus, on à faire ici effectivement à un dépistage qui réduit efficacement la mortalité, comme l’objective le schéma ci-dessous/Source, IPRI/P.Autier

Mme Ann Van den Bruel met ensuite en garde contre les tests vendus en supermarché ou organisés par les employeurs, qui génèrent une anxiété inutile et surchargent le système de santé avec des examens de suivi parfois risqués (complications de coloscopies).
Le cas de la prostate et du dentiste
Concernant la prostate, si les techniques (IRM) se sont améliorées, le problème reste le passage à l’acte : il est difficile pour un médecin ou un patient de rester dans l’attente active sans intervenir une fois qu’une anomalie est détectée, explique MMe Van den Bruel.
Mais si le dépistage systématique par dosage des PSA n’est plus recommandé du tout comme nous l’évoquions plus haut, c’est bien qu’il exposait les hommes à un important surdiagnostic de lésions inutiles à détecter, qui aboutissait à des complications liées aux traitements (impuissance, incontinence), tout cela sans régler le problème des vrais cancers mortels dont l’incidence n’a pas été réduite par ce dépistage.
Lire ici : https://cancer-rose.fr/2017/01/05/en-parallele-au-depistage-du-sein-celui-de-la-prostate-du-surdiagnostic-aussi/
Quant au contrôle dentaire annuel, Van den Bruel souligne que les preuves scientifiques de sa nécessité sont minces. Elle s’interroge sur l’utilisation de ces soins d’intérêt limité alors que des patients souffrant de douleurs aiguës doivent parfois attendre longtemps pour obtenir un rendez-vous.
Dépistages ciblés ?
Mme Van den Bruel suggère de réformer l’approche actuelle, par exemple pour le dépistage mammographique : « Peut-être devrions-nous nous concentrer davantage sur les groupes à risque, plutôt que d’inviter systématiquement chaque femme de plus de 50 ans ». Elle-même, bien qu’elle ait reçu l’invitation, elle a choisi de ne pas y répondre, estimant que chaque personne doit pouvoir décider sur la base d’une information complète. (D’où l’intérêt d’un site d’information comme https://parlonsmammo.fr/)
Pour le dépistage du cancer prostatique et du cancer du poumon, cela fait déjà l’objet de recherches.
Concernant le cancer du sein, deux essais analogues sont en cours, l’un européen MyPEBS, que nous avons amplement analysé ici et qui n’a pas encore rendu ses résultats. L’autre est l’essai étatsunien Wisdom, dont les résultats ont été hélas très décevants.
Conclusion
Face au risque de « burn-out » du système de santé lié au vieillissement de la population, Mme Van den Bruel plaide pour une médecine « efficace » : « Nous ne pouvons pas nous permettre de gaspiller des ressources pour des interventions qui n’apportent rien ».
Commentaires Cancer Rose
Ce qu’on peut constater en tous cas, c’est que tout autour du globe se pose de plus en plus crûment la question de la pertinence de certains dépistages, en tout cas de celle du dépistage mammographique qui ne parvient plus à montrer une quelconque efficacité mais dont les méfaits (surdiagnostics et fausses alertes) sont très bien identifiés. La meilleure preuve que ce dépistage ne marche pas comme on le souhaitait, c’est bien qu’on recherche d’autres systèmes de détection plus ciblée, et que la question est bel et bien internationale.
Lire ici : https://cancer-rose.fr/2025/09/27/le-depistage-du-cancer-nuit-plus-quil-ne-sauve/
Ce qui rend d’autant plus incompréhensible la présence de la controverse scientifique sur le dépistage mammographique en tant qu’ « infox » dans la pageéclairages » éditée par l’INCa, page censée lutter contre la désinformation en santé, et qui, sur le dépistage mammographique, est truffée de contre-vérités comme l’assertion d’un bénéfice « indéniable » du dépistage ou d’une réduction des stades avancés de cancers du sein, ce qui est totalement faux..
Dommage que le rapport de Dr Maisonneuve, Pr M Molimard, Mme D Costagliola (« information en santé, gagner la guerre informationnelle », remis le 12 janvier à Mme Stéphanie Rist, Ministre de la Santé), ne contienne aucune mention ni aucune mesure pour lutter contre la désinformation institutionnelle.
Les autorités de santé ne sont pas citées dans la liste des « acteurs de la désinformation en santé », et pourtant le rapport de la concertation citoyenne sur le dépistage mammographique avait déjà pointé du doigt des structures et des institutions officielles sur le problème d’une information non neutre et incitative concernant le dépistage mammographique.
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