Pourquoi détecter un cancer ne revient pas toujours à sauver des vies

Un article dans The Conversation, https://theconversation.com/overdiagnosis-why-finding-cancer-isnt-always-the-same-as-saving-lives-275869

Synthèse et traduction par Cancer Rose, le 19 mars 2026

L’article revient sur la problématique du surdiagnostic, reconnu comme enjeu de santé publique et dont le terme est officiellement indexé.
Il pose la question : à mesure que la technologie devient de plus en plus sensible, ne faisons-nous parfois pas plus de mal que de bien ?

Dans cet article, on rappelle l’histoire naturelle de la maladie, qui explique pourquoi certains dépistages sont un échec en termes de détection des cancers les plus graves : un cancer ne jaillit pas d’une seule cellule indésirable appuyant sur un interrupteur. Il se développe à travers plusieurs étapes, et de nombreux groupes de cellules anormales ne terminent jamais ce voyage. Certains restent tranquillement dans le corps pendant des décennies. Seule une fraction devient potentiellement mortelle. Le problème est qu’une fois qu’une anomalie est détectée et étiquetée comme un cancer, elle déclenche une réaction en chaîne – anxiété, traitement agressif, effets secondaires graves – pour une lésion qui n’aurait peut-être jamais causé de problèmes au patient.

Plus on dépiste, plus on multiplie la probabilité de détection des cancers à temps de séjour long dans le sein, mais qui ne sont pas les plus dangereux. En revanche les cancers les plus véloces échappent à cette détection, car d’emblée biologiquement péjoratifs et de haut grade de malignité.

Le dépistage « sélectionne » les cancers de meilleurs pronostic et laisse échapper ceux qu’il faudrait arriver à anticiper.

Alors qu’on s’affole sur l’augmentation et le rajeunissement des cancers (lire ici : https://cancer-rose.fr/2025/10/19/augmentation-des-cancers-mythe-ou-realite/), il faut se poser la question de nos pratiques, c’est ce que relève l’article. Il faut nuancer et se poser les bonnes questions sur cette « augmentation des cancers, ce qu’on lit dans la presse partout sans beaucoup de discernement.

En effet, une étude publiée dans le JAMA avance que « l’épidémie » des cancers pourrait être bien plus apparente que réelle.
Comme dans The Conversation, la question est posée de savoir si l’augmentation de l’incidence des cancers et des cancers plus jeunes ne serait pas en partie le reflet du fait que les jeunes adultes d’aujourd’hui sont dépistés, scannés et surveillés de manière beaucoup plus intensive que les générations précédentes ?

Grâce à notre immunité, seule une minorité évoluera vers une maladie grave. Mais dès qu’une anomalie est détectée et étiquetée « cancer », cela déclenche automatiquement une cascade d’examens et de conséquences lourdes pour une personne saine devenue subitement et inutilement malade, avec de l’anxiété, des traitements lourds (surtraitements) et des effets secondaires importants… même si la maladie n’aurait jamais posé problème.

Lire la présentation

Deux exemples

Des médecins sud-coréens, en 2011, avaient lancé un programme national de dépistage du cancer de la thyroïde, et on a vu le nombre de diagnostics multiplié par 15, avec un taux de mortalité inchangé. Autrement dit, on a créé davantage de patients sans pour autant sauver plus de vies. 
Lire : https://cancer-rose.fr/2020/06/05/le-surdiagnostic-du-cancer-de-la-thyroide-une-preoccupation-feminine-aussi/

Un autre exemple est celui du cancer de la prostate : le test PSA a augmenté les diagnostics, mais sans réduire les décès, ce qui fait que de nombreux patients sont traités inutilement, avec des séquelles très lourdes, pour des hommes même jeunes, sur le fonctionnement urinaire et sexuel.
Notre dossier sur le dépistage du cancer prostatique, (dépistage non recommandé), ici : https://cancer-rose.fr/2017/01/05/en-parallele-au-depistage-du-sein-celui-de-la-prostate-du-surdiagnostic-aussi/. 

Dans ces cas, les traitements ont entraîné des effets graves (thyroidectomie complète avec nécessité de prise quotidienne de lévothyroxine pour maintenir un métabolisme normal, incontinence, impuissance) sans bénéfice réel sur la survie. Ces surtraitements, eux-mêmes, entraînent une morbidité et parfois une surmortalité de ces personnes inutilement traitées.
Les résultats d’une étude ancienne de 2017 confirment ce qu’on sait fort bien, à savoir l’existence d’un lien entre les effets indésirables des traitements en oncologie et un large éventail d’effets secondaires ultérieurs dans la vie des personnes traitées.

Aujourd’hui, les recommandations ont évolué pour ces deux cancers, on privilégie souvent la surveillance active plutôt qu’une intervention immédiate. Et on y réfléchit également pour les carcinomes in situ du sein, qui, en France pour l’instant, sont tous traités comme de réels cancers, avec la même agressivité.

Enjeux éthiques et sociétaux

Le défi est d’apprendre à distinguer les cancers qui nécessitent une action urgente de ceux qui peuvent être surveillés en toute sécurité. Cela nécessite non seulement une meilleure technologie, mais aussi une meilleure appréciation du moment où l’utiliser et pour qui.
Le passage à une approche de dépistage individualisé fondée sur le risque individuel soulève également des questions difficiles quant à l’équité et à la transparence. Qui sélectionne-t-on pour se faire dépister, à quelle fréquence et pour quels motifs ? Ces décisions ont des conséquences réelles et un impact sur la vie des personnes, et, selon l’article de The Conversation, elles méritent un débat public plus ouvert qu’elles ne le reçoivent actuellement.
Nous rajouterons que le public féminin mérite une bonne information loyale et non biaisée sur le dépistage du cancer du sein, qu’il ne reçoit pas ; nous en voulons pour preuve la répétition des campagnes commerciales d’octobre rose, certainement pas dans l’intérêt des femmes mais plutôt pour celui d’acteurs impliqués dans le dépistage.
La mésinformation envers les femmes sur les risques et inconvénients du dépistage mammographique se poursuit, même de la part des institutions comme l’INCa qui ne recule pas à utiliser, récemment, un outil marketing donnant des résultats mensongers.

Un article néerlandais

L’article de The Conversation rejoint totalement la publication de la professeure émérite Yolanda van der Graaf « Le dépistage du cancer : une bénédiction ou une malédiction ?« 

Mme van der Graaf rappelle que le dépistage n’est efficace que s’il réduit la mortalité, et non pas simplement en détectant davantage de cancers. C’est un critère très important d’efficacité du dépistage, contrairement à la survie, constamment mise en avant par nos instituts comme l’INCa, alors que la survie révèle l’efficacité des traitements et augmente d’autant plus que le surdiagnostic est important. La survie intègre dans son chiffrage des personnes qui de toute façon ne seraient pas décédées de leur cancer.

Le dépistage du cancer paraît intuitivement utile, car détecter tôt semble permettre de mieux guérir. Mais cette idée repose sur un modèle ancien selon lequel le cancer évoluerait de façon linéaire, ce qui est aujourd’hui remis en question. En réalité, les cancers évoluent très différemment : certains progressent rapidement, d’autres très lentement, et certains ne causent jamais de symptômes.

Le modèle de croissance linéaire du cancer, intuitif, que nous avions tous initialement en tête, rappelle l’auteure, n’a été corrigé et remplacé par le modèle alternatif proche de la réalité qu’à la fin de ce siècle, après qu’il avait été démontré – notamment grâce aux connaissances acquises lors du dépistage du cancer – que le cancer pouvait se développer à des vitesses très variables. Non seulement la vitesse de croissance pouvait varier considérablement, mais parfois les tumeurs ne se développaient pas du tout ou entraient en régression.

Les tumeurs à croissance rapide apparaissaient entre les cycles de dépistage, tandis que les tumeurs à croissance très lente étaient découvertes lors d’autopsies pratiquées sur des patients décédés d’une autre cause. Ce réservoir de cancers est présent dans presque tous les organes. Dans la prostate, par exemple, le pourcentage peut atteindre 80 % chez les personnes âgées de 80 ans, mais on le retrouve également dans le sein, le poumon, la thyroïde et la peau.

Le principal problème du dépistage est donc le surdiagnostic : il détecte des cancers qui n’auraient jamais été dangereux. Cela entraîne des traitements inutiles, parfois lourds, avec des effets secondaires. Par exemple, une proportion importante de cancers du sein détectés n’aurait jamais causé de maladie. Parallèlement, les données d’études nombreuses montrent souvent une hausse des cancers précoces sans baisse des formes graves, ce qui suggère du surdiagnostic. (Lire ici : https://cancer-rose.fr/2024/07/16/signatures-epidemiologiques-et-surdiagnostic/)

Pour conclure l’article du Pr van der Graaf : ces dernières années, il est apparu clairement que le dépistage du cancer n’a pas constitué l’avancée majeure que nous espérions.
Globalement, les bénéfices du dépistage sont moins importants que prévu, et ses effets négatifs (surdiagnostic, surtraitement, coûts, médicalisation excessive) sont significatifs. Il est donc nécessaire de mieux informer la population et de réévaluer ces programmes.

Outre ces résultats médicaux décevants, de nombreux aspects sociétaux invitent également à porter un jugement critique, comme la mauvaise information sur les inconvénients des dépistages et la surmédicalisation de larges groupes de la population, due à des résultats de tests faussement positifs ainsi qu’à un surdiagnostic et un surtraitement.

Pour cette scientifique, le dépistage peut faire plus de mal que de bien. La prévention (comme arrêter de fumer) pourrait être plus efficace que le dépistage systématique.
Elle avait déjà émis un avis très critique sur les dépistages en général en 2022, lire ici : https://cancer-rose.fr/2022/09/12/les-risques-des-depistages-un-elephant-dans-un-couloir-2/

Conclusion

Ce qui devient de plus en plus clair, de nos jours, c’est que la vieille logique du dépistage du cancer – le trouver, l’éliminer – n’est plus suffisante à elle seule, affirme, avec justesse, l‘article.
Le surdiagnostic est un véritable méfait, même s’il est moins visible qu’un diagnostic manqué. Pour certains patients, apprendre à vivre prudemment avec un cancer surveillé peut s’avérer plus sûr que d’essayer de l’éliminer complètement. Peut-être faut-il s’orienter vers des dépistages individualisés, bien que l’étude Wisdom sur un dépistage individualisé du cancer du sein ait rendu des résultats très décevants. Cette piste est à améliorer.

Mais il faut avant tout informer le public et le médecin de la donnée « surdiagnostic » et de ses effets, qu’on connaît maintenant très bien, et le médecin, au sein de la consultation, doit en informer le patient pour favoriser un choix éclairé et une décision partagée avec le patient.
C’est ce à quoi nous nous efforçons : https://parlonsmammo.fr/outils-daide-a-la-decision/


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